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«Le plus gros problème des pauvres, c?est leur fatalisme»

14 juin 2008, 00:00

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Combien de pauvres y a-t-il à Maurice, Mario Legrand ?

Tout dépend de ce que vous voulez dire par pauvre.

Je parle des pauvres dans le sens que les gens le comprennent. Le ministre des Finances dit qu?il n?y aurait que 7 000 familles extrêmement pauvres.

Là nous parlons de la pauvreté absolue, des gens avec des revenus de moins de Rs 5 000. Nous connaissons 7 000 familles dans ce cas. Ces familles représentent la clientèle du Trust Fund.

Mais c?est réducteur de considérer que seules des familles gagnant moins de Rs 5 000 sont très pauvres !

Je suis d?accord mais ces familles dont les revenus sont moins de Rs 5 000 ont été démarquées des autres et leTrust Fund est chargé de s?occuper d?elles. Outre le Trust Fund, il y a l?Empowerment Programme (EP), le ministère de la Sécurité sociale pour aider ceux ne tombant pas sous notre responsabilité, c?est à dire, les pauvres comparés aux extrêmes pauvres.

Pourquoi est-ce si difficile de toucher ces gens-là ? Le ministre des Finances dit que l?EP n?a pas pu les toucher pendant ces deux dernières années.

C?est difficile parce qu?ils vivent dans un cadre bien particulier et il faut savoir que l?EP n?a pas la structure adéquatepour aller sur le terrain les chercher. Contrairement à l?EP, nous savons qui sont ces gens, nous connaissons les poches de pauvreté et c?est plus facile pour nous de les toucher. L?EP n?a pas été mis sur pied pour aider les extrêmes pauvres ? ça a toujours été notre rôle. Le projet d?éradication de la pauvreté extrême est un peu la continuation de notre mandat.

Mais ne faut-il pas aussi empower ces gens là ? Ce n?est pas le mandat du Trust Fund ?

La priorité des priorités est de donner un toit à ces gens-là. Ils vivaient dans des taudis.

Mais où vivent-ils ? Comment les trouvez-vous ?

Les ONG nous aident énormément ainsi que les conseillers de villages, les associations socioreligieuses, etc. En sus de cela, nous avons aussi les officiers du Trust Fund qui sont sur le terrain pour aller les trouver.

Et quand vous dites qu?il y a 229 poches de pauvreté, de quoi parle-t-on exactement ?

Quand il y a un regroupement des familles qui vivent dans l?extrême pauvreté, nous appelons cela une poche de pauvreté.

Il doit y avoir d?autres poches de pauvreté dans le pays que vous ne connaissez pas ?

Tout à fait, il nous faut faire des recherches pour essayer de les trouver tous.

Ces personnes-là ne travaillent pas ?

Beaucoup ne travaillent pas et d?autres qui travaillent le font au jour le jour. Je me souviens d?une personne qui gagnait Rs 2 000 en travaillant chez «madame», faisant des tâches ménagères. Je lui demande si elle ne serait pas intéressée par une formation pour qu?elle puisse travailler dans un hôtel et elle dit que non. Elle ne veut pas changer de travail parce qu?à deux heures et demie, il faut qu?elle récupère son enfant de l?école. Elle a des raisons valables pour refuser un travail. La déplacer voudrait dire lui créer d?autres problèmes par rapport à son enfant.

«Nous pouvons financer des repas chauds dans des écoles mais il n?y a personne pour les distribuer. Des PTA qui prenaient cela en charge disent que ce n?est pas leur travail.»

Dans de tels cas quand une personne ne veut pas plus de revenus, que faites-vous ?

Souvent ces personnes ont un problème de logement parce qu?ils vivent à plusieurs avec leurs parents souvent dans deux chambres. Il y a aussi des filles mères et elles veulent avoir leur propre toit. Il y a des cas que nous référons aux ONG parce que le Trust Fund n?est pas compétent à gérer les problèmes familiaux, sociaux, etc.

Veulent-ils s?en sortir ?

Bien sûr. Mais souvent quand nous entrons en contact avec eux, ils ont 40 ans ? ils ont toujours vécu ainsi et leur situation est normale à leurs yeux. Dans ces cas-là, il est difficile de les aider. Mais il faut qu?ils prennent les devants et acceptent notre aide. Je voudrai ajouter que les micro crédits que le Trust Fund offre a un taux très bas d?échecs. Souvent quand on fait confiance à ces gens et qu?on leur fait un prêt de Rs 50 000 sans garantie, ils repayent leur emprunt et arrivent à faire marcher leur petit commerce.

Les mesures du budget pour leur venir en aide sont énormes. Sont-ils conscients de cela ?

Non. C?est à nous d?aller vers eux et de leur expliquer. Ils ne s?assoient pas devant leur télé pour écouter le discours du ministre des Finances. Mais souvent le système n?est pas adapté à leurs besoins.

Dans quel sens ?

Déjà le système éducatif est très compétitif. Même dans des familles moyennes, certains ont des difficultés à s?adapter. Maintenant, imaginez des enfants venant d?un milieu extrêmement pauvre. Souvent, ils n?ont ni uniforme, ni chaussures, ni nourriture, ni matériel scolaire pour aller à l?école. Le transport gratuit, l?éducation gratuite, c?est bien mais ce n?est pas tout. Heureusement que le gouvernement a compris qu?il faut un système intégré pour les aider. Mais je tiens à préciser que la pauvreté ne devrait pas être que le problème du gouvernement parce que, quand il y a un problème social, nous en sommes tous affectés.

Quand vous aidez «vos clients», ne rencontrez-vous pas ceux qui ne sont pas dans l?extrême pauvreté mais qui ont besoin d?aide ?

Oui et malheureusement il faut tirer une ligne quelque part. Cela dit, il est arrivé que nous sommes intervenus dans des cas disons, pas méritants si l?on ne fait que tenir compte des critères stricts mais qui sont vraiment dans le besoin. Il y a des cas où les parents sont handicapés et la pension dépasse Rs 5 000 par mois mais il y a quatre enfants et nous nous devons de les aider.

Il y aura aussi une flexibilité dans la nouvelle formule d?aide aux extrêmes pauvres ?

Tout à fait.

Y a-t-il plus de pauvres que d?extrêmes pauvres ?

Oui, je pense.

Et cela ne vous gêne pas que ces «pauvres» qui ont probablement les mêmes problèmes que les extrêmes pauvres et dont les problèmes ont probablement les mêmes causes, ne soient pas éligibles à ce programme de prise en charge ?

Malheureusement mon mandat ne me permet pas d?aller au- delà de ce seuil. Ce sont les attributions du Trust Fund.

Cela ne va-t-il pas causer d?énormes frustrations ?

Non, je ne pense pas. Je sais qu?il y a des critiques mais en même tant c?est la nature humaine ? quand une personne reçoit quelque chose, l?autre n?est pas nécessairement content. Je pense que les gens comprennent que nous ne pouvons pas tout faire. Souvent ce sont les amis des extrêmes pauvres qui aident ceux plus mal lotis qu?eux. Dans ce travail, les ONG nous aident énormément ; nous n?aurons jamais pu toucher autant de personnes sans leur aide.

Avez-vous assez de volontaires ?

Les volontaires sont une denrée rare de nos jours. Avec la cherté de la vie, le problème va empirer. Par exemple, nous pouvons financer des repas chauds dans des écoles mais il n?y a personne pour les distribuer. Des PTA qui prenaient cela en charge considèrent que ce n?est pas leur travail. Que voulez-vous? Pour régler le problème de pauvreté ou d?extrême pauvreté, il faut de l?amour. Le gouvernement ne peut pas payer les gens pour aimer. C?est pour cela que le gouvernement peut mettre des fonds à la disposition des pauvres mais il ne peut faire l?accompagnement. Nous dépendons beaucoup des ONG pour cela.

Nous parlons souvent de l?exclusion ; les pauvres pensent qu?ils sont exclus ?

Ils se sentent exclus et c?est là notre plus grand défi. Le pire c?est ce fatalisme que l?on sent chez certains ? pour eux, vivre comme ils vivent est devenu un mode de vie et ils pensent que c?est héréditaire. C?est un énorme travail de leur faire prendre conscience du fait qu?ils peuvent s?en sortir et que les autorités veulent les aider.

Et ils transmettent ce sentiment à leurs enfants ?

Exactement. Ce qui est malheureux c?est que même leurs pairs, ceux qui ont réussi à s?en sortir, les regardent de haut. Au-delà de l?aide financière, il y a un grand travail psychologique à faire. Le plus gros problème, c?est le manque de solidarité des Mauriciens en général. La plupart d?entre nous ne savons même pas que ces gens existent.

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