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«Le fonctionnaire doit communiquer»
par Nazim ESOOF
● Quel regard jetez-vous sur l?évolution de la fonction publique mauricienne ?
On peut parler de différents types d?évolution, que ce soit en termes de qualité, de formation ou par rapport à la question du dégraissage? C?est une évolution à plusieurs niveaux. Du corps administratif initialement responsable de la politique du gouvernement, il y a eu trois grandes étapes dans l?histoire de la fonction publique mauricienne. Au début des années 70, l?administration s?organise autour de la mise en ?uvre des lois alors que le gouvernement est responsable de la question du law and order. Dans les années 80, on a voulu émuler le style Thatcher. On s?était ainsi dirigé vers le public management, nous éloignant du public administration. On a essayé en quelque sorte de remplacer le public administrator par le public manager. Mais cela n?a pas donné les résultats qu?on espérait. On manquait en fait de formation pour réussir cette transition. Dans les années 90, l?accent était mis sur les résultats à obtenir. Encore une fois, le défi réside dans la question de la formation. Il faut investir dans les cadres de la fonction publique. Quel que soit le choix qu?on effectue, l?important est de pouvoir inspirer confiance au public. Les fonctionnaires ont quelque part la responsabilité de générer la confiance du public dans le gouvernement du jour.
● Chaque nouveau gouvernement évoque la réforme de l?administration centrale. Une fois au pouvoir, il bute sur des résistances. Comment analysez-vous cela ?
En fait le processus de réforme est graduel. Notre appartenance à des organismes internationaux, comme l?Organisation mondiale du travail et l?Organisation mondiale du commerce, nous engage à intégrer dans notre appareil administratif des règles qui répondent à des normes internationales. Nous continuons à essaimer des valeurs essentielles comme l?intérêt public, le respect de la loi, le principe de l?accountability? Le processus de réforme, pour moi, s?appuie sur ces principes immuables. Certes, il y a d?autres objectifs comme l?exigence de bonne gouvernance, de décentralisation, de dévolution, de transparence et de lutte anti-corruption. Il est aussi question de la participation des fonctionnaires dans le processus décisionnel et celle du public pour une amélioration des services. On peut dire que l?état gérant s?est transformé en état garant.
● Vous évoquez la transparence pourtant il y a une critique virulente de l?opacité qui règne au sein de la fonction publique.
C?est vrai, on a tout le temps parlé de cela. Il y a les attentes très prononcées des contribuables. Désormais, le public interroge directement la fonction publique à travers les radios privées. Les ONG et d?autres associations intermédiaires agissent dans le même sens. Avec le Freedom of Information Act, le gouvernement intervient également pour une meilleure circulation de l?information.
«Le fonctionnaire
est là pour mettre
en oeuvre le discours-
programme du
gouvernement et
il doit travailler
avec les politiciens
sans être absorbé par
la politique.»
● Pourtant, les fonctionnaires semblent toujours avoir peur de communiquer des informations d?intérêt public. D?où vient cette peur ?
Je ne crois pas que ce soit de la peur. Il faut aussi savoir qu?on peut communiquer des informations jusqu?à un certain point. Ensuite on doit exercer un droit de réserve. Je crois que le fonctionnaire doit communiquer les informations qui ne sont pas confidentielles.
● Dans une logique de modernisation et d?ouverture, le dégraissage semble inévitable. Partagez-vous cet avis ?
On parle de quelque 50 000 à 55 000 fonctionnaires. Dix ans de cela, on comptait quelque 85 000 fonctionnaires. La question est de savoir s?il y a un effectif surnuméraire ? Je ne le crois pas. Au contraire, dans certains ministères, il faut pouvoir attirer de nouvelles compétences.
● Malgré les initiatives prises, la lourdeur administrative reste un réel problème pourtant?
On l?a en fait héritée de certaines pratiques de l?ère coloniale. Toutefois, au fil du temps, les choses ont évolué positivement. Le gouvernement a pris ainsi des initiatives pour accélérer le processus. On a fait des progrès. Certes, il reste d?autres choses à faire mais la rationalisation est en cours.
● Il existe aussi cette impression que, hormis une classe spécialisée de fonctionnaires, les autres ne font que le nombre. Est-elle justifiée ?
Ce n?est pas vrai. Ce ne sont pas seulement les hauts fonctionnaires qui font bouger l?état mais surtout les petits fonctionnaires. J?aime bien citer ce proverbe chinois qui résume ma pensée : «It is not the lofty sails that move the ship but the unseen wind.»
● À chaque fin de mandat, on entend souvent parler de certains hauts fonctionnaires qui agiraient en faveur d?un changement de gouvernement. Comment réagissez-vous à cela ?
Je ne le crois pas. Moi, j?ai travaillé avec quatre PM et une trentaine de ministres de tous les bords politiques. Et je crois sincèrement que le politicien s?intéresse à vos compétences, à vos capacités à servir le gouvernement du jour efficacement. Il n?est pas obsédé par l?idée de savoir pour qui vous votez. En fait, l?impartialité politique est une déterminante de la fonction publique mauricienne. Les fonctionnaires assurent la permanence de l?état alors que les politiques se livrent bataille aux urnes.
● Personnellement, vous ne connaissez pas des cas où des fonctionnaires auraient été tentés de circuler des informations compromettantes sur un gouver- nement avec lequel ils ne s?identifient pas ?
Je prendrai mon cas pour vous racontant une anecdote. Lorsqu?on a commencé en 1976 le National Pension Scheme, quelqu?un de l?opposition m?a approché pour avoir des informations. Je lui ai répondu : «Toi aujourd?hui, tu es de ce parti. Demain, tu pourrais être d?un autre parti. Alors que moi, je serai toujours fonctionnaire.» Effectivement, cette personne a changé de bord politique depuis.
Le fonctionnaire a, lui, un devoir de conscience qui influe directement sur son intégrité professionnelle. C?est la raison pour laquelle son défi réside dans sa capacité à gagner la confiance des gouvernants du jour. On a certes souvent parlé de politisation de la fonction publique mais il faut savoir que les fonctionnaires sont précisément là pour mettre en ?uvre le discours-programme du gouvernement qui, lui-même, procède d?un manifeste électoral. L?équation est simple : le fonctionnaire doit travailler avec les politiciens sans être absorbé par la politique.
«En fait, les fonctionnaires assurent la permanence de l?état alors que les politiques se livrent bataille aux urnes.»
● S?il y a une initiative à prendre pour une modernisation effective de la fonction publique, quelle serait-elle selon vous ?
On a déjà fait beaucoup de choses. J?ajouterai qu?il nous faut préparer l?avenir en créant une synergie des expertises et des connaissances. Il faut en ce sens plus d?organismes en interaction et une approche basée sur la mise en réseaux. Ce n?est qu?à ce prix qu?on pourra avoir une prise globale d?une problématique. Dans le monde contemporain, il nous faut être préparés à tout et à réagir vite. On l?a vu avec le 11 septembre 2001 et le tsunami. D?où l?importance d?un sens d?anticipation aigu. Dans le même souffle, je dirai que la fonction publique, pour reprendre ce que disent certains experts, doit se développer comme une organisation du savoir. Il faut que tout le monde puisse travailler ensemble dans une logique intellectuelle et collective dynamique. Il faut ainsi accepter les changements, ne pas être statiques.
● Ce n?est pas un discours que les syndicats de la fonction publique semblent partager. N?est-ce pas ?
Je répondrai par l?affirmative. Mais il est aussi vrai qu?on a eu la collaboration des syndicats dans certains cas. Il importe également de comprendre que les leaders syndicaux, tout comme les leaders politiques, souffrent des groupes de pression. L?essentiel, à mon avis, est de communiquer pleinement pour s?assurer de la compréhension des décisions et des initiatives prises.
● Maintenant que vous êtes à la retraite, seriez-vous tenté par la politique active ?
Non, jamais ! Sans dire du mal de personne, le fonctionnaire qui fait de la politique après sa retraite créerait une perception qu?il n?a pas été impartial lors de sa carrière. De toutes les façons, j?ai d?autres défis à relever aujourd?hui avec les présidences de l?Administrative Reform Committee et du Civil Service College.
● Lors de votre longue carrière, y a-t-il eu des situations qui vous ont marqué ?
Je me souviens de la défaite de SSR en 1982 et de SAJ en 1995. Dans les deux cas, j?étais présent à des réceptions où les deux vaincus se retrouvaient seuls parmi une masse de gens. Lorsque j?avais approché le premier, il devait me dire : «Aren?t you afraid of catching leprosy?» et le deuxième devait, lui, me faire la remarque suivante : «Au moins ena kikenn ki rekonet mwa.» Pour moi, c?est l?illustration d?une société qui fait des idoles de ceux qui sont au pouvoir et qui s?en éloigne une fois que ces personnes sont vaincues.
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