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« Votre graphie est intelligente »

2 octobre 2004, 20:00

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« Grafi-larmoni. » L?expression n?est pas fortuite. Il faut que ce créole tel que le comité national l?a imaginé soit la langue de tous pour être accepté. Les choix orthographiques lui en donnent-ils toutes les chances ?

Il m?est difficile de faire le devin. Car dans la perception d?une graphie, dans les jugements qui sont portés sur elle interviennent de très nombreux facteurs : des habitudes de lecture, des facteurs psychologiques pas toujours maîtrisables, des choix politiques, la volonté de se rapprocher ou de s?éloigner de tel groupe linguistique, etc. Mais ce que je peux dire, c?est que cette graphie est « intelligente », cohérente. Elle tient compte d?éléments essentiels pour son utilisation par tous, par exemple la lisibilité ou une certaine redondance qui facilite la communication. Cela permet d?espérer qu?à moyen terme, ce système graphique puisse être appris.

Mais par endroits, cette graphie peut rebuter. Que répondrez-vous par exemple à ce parent qui dit : « Si burger s?écrit boerger, je refuse que mon enfant apprenne le créole » ?

Je suis souvent partisan de conserver aux mots empruntés, du moins tant qu?on est conscient de l?emprunt, leur orthographe de départ, précisément pour éviter des perturbations, des interférences au moment où l?enfant passe, durant son apprentissage, du créole au français. Mais il faut bien qu?à un moment donné, un mot emprunté devienne mot de la langue qui l?emprunte. C?est comme cela que se sont constituées toutes les langues : le français, l?anglais. C?est ainsi que « riding coat » est devenu « redingote » ou que « fuel », en France, s?écrit de plus en plus « fioul » ! C?est non seulement une évolution inéluctable, mais souhaitable. Toutes les langues s?empruntent mutuellement des mots, et l?on sait qu?une opération d?emprunt est réussie ? généralement quelques décennies plus tard ? quand le mot n?est plus perçu comme emprunt par les locuteurs et qu?il a pris totalement l?apparence d?un mot de la langue d?accueil. C?est le cas de très nombreux mots qui constituent maintenant le français, qui sont tous des emprunts : caramel, caravane, balcon, guitare, etc. On ne sait même plus de quelle langue ils viennent si l?on n?est pas spécialiste d?étymologie.

On entend souvent les linguistes dire que c?est l?usager qui finit par avoir le dernier mot, que c?est lui qui fige la forme. Vinesh Hookoomsing l?a d?ailleurs dit. Qu?est-ce que cela veut dire ?

L?usage fixe la prononciation, la grammaire mais pour le système graphique, c?est beaucoup plus complexe : souvent ce sont des spécialistes, des linguistes, qui interviennent pour proposer un système graphique. Ils tiennent compte des données qui sont ignorées de chaque locuteur mais qui sont essentielles pour le bon fonctionnement de la langue, la mémorisation, nécessaire à l?apprentissage, la lisibilité, facteur important pour le goût de la lecture, etc. Après bien sûr, il convient d?apprendre à lire et à écrire la langue ? comme on apprend à lire et à écrire toutes les langues que l?on veut maîtriser à l?écrit. Il n?existe pas de langue que l?on puisse écrire « spontanément ».

Vous avez lu l?hésitation du comité Hookoomsing sur les noms propres. Quelle est votre position ?

Je suis plutôt pour le maintien de la forme à laquelle on est habitué, car dans le nom propre passe l?identité de chacun, la façon dont il se présente et souhaite se présenter depuis qu?il a appris à écrire son nom. On est alors tout à fait en dehors des règles phonologiques qui président toujours à l?élaboration d?un système graphique pour une langue. Alors, ne transformons pas trop vite les noms pour les écrire « à la mauricienne ». On ne change pas comme cela d?identité ? et la graphie du nom propre reste largement emblématique.

Le litige est surtout sur les noms de lieux?

Je pense que là aussi, il faudrait procéder avec prudence, et sans urgence. Combien de noms de lieux s?écrivent toujours comme ils s?écrivaient il y a plusieurs siècles, et donc ne se prononcent plus comme ils s?écrivent parce que la langue a évolué? et ce n?est pas bien grave. Cela a l?avantage de faciliter la reconnaissance et l?identification. N?oublions pas que pour faire accepter une graphie nouvelle ? toujours un peu dérangeante ? il ne faut pas choquer inutilement les gens ! Le combat sur les noms propres ne me semble pas urgent, et peut-être même pas nécessaire. N?entreprenons pas des combats inutiles sur des points qui sont extérieurs à la langue proprement dite et donc tout à fait secondaires. Essayons plutôt de permettre l?adoption d?une graphie cohérente comme celle qui est proposée en entreprenant sa diffusion là où c?est essentiel pour faire du créole une langue apte à transmettre à l?écrit tout ce que l?on peut souhaiter écrire.

Ce sont des intérêts pédagogiques qui ont motivé ce projet de graphie. Il nous faut un projet éducatif fondé sur la prise en compte de la langue maternelle pour réduire l?échec scolaire. Quelle devrait être la place de la langue créole à l?école, et à quel moment se fait le passage aux langues officielles ?

Il est très difficile d?établir a priori les règles. C?est à l?usage que l?on peut voir ce qui est le plus favorable pour le meilleur apprentissage de toutes les langues qui font la richesse des Mauriciens. Ce que j?entends par usage, c?est qu?il faut que des pédagogues réfléchissent très sérieusement ? et ceci en particulier en fonction des méthodes d?enseignement adoptées. On n?enseigne pas de la même façon quand on fait un enseignement bilingue ou un enseignement d?une seule langue. Il convient de réfléchir à ce que l?on veut faire, et à prévoir les méthodes qui vont avec la visée.

Dev Virahsawmy pense, lui, qu?on peut dès janvier introduire le créole à l?école. Mais si l?on veut avoir des résultats concluants, il faut donc repenser aussi les méthodes ?

Il existe des techniques pour enseigner deux langues à la fois. Et cela a un coût. Les responsables de l?éducation doivent réfléchir : peut-on enseigner deux langues à la fois, en a-t-on les moyens ? Est-on obligé de choisir parmi elles ? Par laquelle commencer pour une meilleure rentabilité ? Ce sont là les quelques questions que l?on devra se poser impérativement, mais vous voyez qu?elles concernent à la fois la politique, l?économie, la culture?

Dans l?esprit de la majorité, le créole, s?il est introduit dans les premières années scolaires, risque de retarder, voire de perturber l?apprentissage du français et de l?anglais. Cette crainte est-elle fondée ?

Cette crainte n?a bien sûr pas de fondements. Un enfant peut parfaitement acquérir deux langues au moins, voire trois en même temps. On a de nombreux exemples chez ceux qu?on appelle les « bilingues », les vrais. On ne forme pas des bilingues comme des unilingues et nous retrouvons là la question des méthodes. On sait très bien que pour qu?un enfant maîtrise parfaitement bien deux langues, sans les mélanger, sans faire d?interférences, il faut respecter certaines règles d?apprentissage.

Et, je le répète, cela a un coût, en termes économiques et humains. Est-ce que Maurice veut investir là-dedans ? Une fois que l?on aura répondu à cette question, et si l?on a les moyens de ce choix, on pourra convaincre les gens les plus réticents : les résultats, s?ils sont marqués par les succès, parlent d?eux-mêmes.

De succès, plusieurs pays créolophones n?en ont pas eu beaucoup. Aux Seychelles, par exemple, l?introduction du créole à l?école a été un échec.

Aucun de ces pays n?a la même situation que Maurice. Comparez les chiffres de la population des Seychelles par exemple, avec ceux de Maurice. Cela vous permet de voir la différence des situations? et il faudrait poursuivre en examinant tous les autres facteurs qui font le quotidien des Seychelles et ceux qui font le quotidien des Mauriciens. Rien n?est simple dans ces questions de politique linguistique. Le plus important est pour Maurice de trouver son chemin et pas tant de se comparer à d?autres, qui sont très dissemblables. Les caractéristiques de la population mauricienne, les types de rapports sociaux, le développement économique, etc. jouent un rôle important quand il s?agit d?évaluer la situation des langues.

Tous les enfants mauriciens ne parlent pas créole à la maison. Faut-il deux formules d?enseignement ?

Deux systèmes éducatifs ? Cela me semble totalement irréaliste et très peu démocratique. C?est fondamentalement une question de « politique » linguistique et d?orientation de la société dans son ensemble. Le pays doit choisir le chemin qui peut le conduire à réaliser les objectifs auxquels tiennent les Mauriciens.

L?adoption d?une graphie cohérente est essentielle pour faire du créole une langue apte à transmettre de l?écrit.

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