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« Nous jouons la survie de notre économie à Cancun »
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« Nous jouons la survie de notre économie à Cancun »
> Pourquoi ce sommet de l?Organisation mondiale du commerce est-il si important ?
Depuis la création de l?OMC, nous allons vers la mise en ?uvre d?une politique de libéralisation du commerce international. Les préférences commerciales sont considérées comme allant contre la libéralisation du commerce, contre un level playing field. Mais alors que certains pays peuvent faire face à ce contexte, d?autres, comme Maurice, ne le peuvent pas. Ces négociations auront pour but d?envisager comment on aménagera les traitements spéciaux et différenciés (TSD) pour les pays en développement. Et c?est sur le terrain des TSD que le sort de ces pays sera décidé. Nous évaluerons aussi tout le chemin parcouru depuis le sommet de Doha, en 2001.
> Qu?allons nous défendre à Cancun ?
Ce qui nous intéresse : l?agriculture, les tarifs industriels, les petites économies et la question des TSD. Les pays en développement, sur les questions qui les touchent, n?ont pas fait suffisamment de progrès. C?est aussi le cas quant aux préférences qui seront accordées aux pays en développement. Les pays industrialisés ont mis la question un peu de côté et se sont concentrés sur leurs propres problèmes. Dans l?agriculture, ils auraient dû instituer un fonds d?aide pour les Net Food Importing Countries. Cela n?a même pas été mentionné. Parmi les pays qui bénéficieront le plus de la baisse des subsides, on trouve l?Australie et l?Afrique du Sud. Or, cette baisse a été présentée comme bénéfique aux pays en développement. Ce sont eux qui en bénéficieront. Si on élimine les subsides, le prix des denrées alimentaires augmentera. La sécurité alimentaire de pays comme Maurice sera affectée et le prix de nos aliments augmentera.
> Les précédents sommets de l?OMC n?ont pas vraiment été qualifiés de succès par les pays en développement. Que devons-nous obtenir de ce sommet ?
Seattle a été un échec. Doha, en 2001, a été qualifié de succès car on a pris en compte les problèmes des pays en développement (c?était le principe du Doha Development Round). Mais les progrès n?ont pas été constatés sur la mise en ?uvre. On a déplacé le débat sur l?accès aux marchés non agricoles (AMNA). Les pays en développement sont censés être avantagés en vendant plus. Mais ils ne le pourront pas, faute de capacité de production et d?investissement. En rentrant de Doha, nous avions de grandes espérances et, en allant à Cancun, il y a beaucoup de scepticisme. Mais nous ne voulons pas que Cancun soit un échec. Nous souhaitons une libéralisation dans un cadre multilatéral. Les protections doivent bénéficier aux économies les plus vulnérables et pas seulement aux pays avec lesquels les États-Unis ou l?Europe devront créer des zones de libre échange.
> Quelles pourraient être les répercussions sur nos intérêts économiques si nous ne défendons pas notre position ?
Maurice vit en vendant ses produits et ses services aux marchés extérieurs. Nous sommes compétitifs grâce à nos préférences commerciales ou à nos marchés protégés. Si l?OMC décide d?éliminer les subsides agricoles et les tarifs qui protègent notre textile, le thon ou le sucre, notre commerce mourra. Notre marché intérieur est trop petit pour assurer la survie de nos industries. Nous jouons la survie de l?économie mauricienne à Cancun.
> Vous vous rendez à Cancun avec une délégation du secteur privé. Quel a été son apport à la position de Maurice ?
Tout ce qui sera décidé à Cancun aura un impact direct sur le secteur privé. Sur ces questions d?intérêts nationaux, il est crucial d?avoir le support du secteur privé. Moi, je suis un politicien, je dirige des fonctionnaires. Mais c?est le secteur privé qui s?occupe du commerce et nous avons recueilli leur avis.
> Maurice est le porte-parole de l?Afrique sur les négociations à l?OMC. Mais certains de nos intérêts divergent de ceux du continent. Quelle approche allez-vous adopter ?
L?Afrique est effectivement un continent ou les intérêts sont très divergents. Maurice, sur la question agricole par exemple, ne partage pas le même avis que l?Afrique du Sud. Il y a une notion de solidarité africaine durant les discussions mais cette solidarité dépend du sujet discuté. Cependant, il faut souligner que l?Afrique et les petites économies ont le même point de vue sur les Trade Related Aspects of Intellectual Property Rights (TRIPS), les AMNA et les TSD.
> Maurice défend aussi les intérêts des petites économies vulnérables. Quel sera notre agenda dans ce domaine à Cancun ?
Nous avons eu une reconnaissance pour les petites économies vulnérables dans le Draft Cancun Ministerial Text. L?OMC a créé la catégorie spéciale des pays les moins développés qui bénéficient d?une série de dérogations dans le processus de libéralisation, ce qui est juste. Mais nous venons dire que les pays comme Maurice sont plus vulnérables économiquement que des pays moins développés. Nous n?avons pas de ressources, nous n?avons pas de marché intérieur sur lequel développer une industrie, ni de matières premières. Nous devrons habilement négocier pour obtenir les préférences que nous convoitons. Beaucoup de pays se sont ralliés à notre position. Je suis très optimiste sur le sujet des petites économies.
> Maurice cèdera-t-elle à la tentation de défendre d?abord ses intérêts, notamment à travers ces réunions en comité restreint où beaucoup de choses se décident ?
Chacun défendra ses intérêts. L?Union européenne (UE) m?avait invité à présider une réunion de négociation, mais j?ai refusé car je ne voulais pas être pris du matin au soir et ne pas pouvoir aller défendre les intérêts de Maurice.
> Vous avez évoqué la possibilité de blocage des pays africains si les choses n?évoluent pas favorablement?
À ce stade, il est un peu prématuré d?en parler. Il y a des possibilités de blocage sur l?agriculture. Les États-Unis et l?UE sont parvenus à un consensus sur un agenda limité avec lequel les autres pays ne sont pas d?accord. On envisagera de bloquer les discussions uniquement sur des questions de grande importance, comme sur la proposition sur le NAMA de l?ambassadeur Girard. Si le texte de Girard avait été maintenu, nous aurions songé à bloquer les négociations. Mais Maurice a fait un bon travail sur ce sujet et nous avons pu faire en sorte que ces propositions soient mises au placard.
> L?Inde devient un partenaire de plus en plus important pour Maurice. Allons-nous soutenir des initiatives indiennes en sachant qu?elle en bénéficiera dans un proche avenir ?
Nous avons des divergences de position sur l?agriculture et les tarifs industriels. Mais l?Inde comprend bien notre position et nous donne même un coup de main pour le lobbying. L?Inde se bat pour obtenir un meilleur accès aux marchés mais aussi pour protéger ses industries. Cela nous donne un commoness of purpose. Dans le moyen terme, ce que l?Inde défend tournera à notre avantage. Nous visons une meilleure intégration de l?économie indienne et mauricienne. Nous voulons que l?Inde délocalise son industrie pharmaceutique ou des TIC à Maurice.
> La libéralisation repose sur la disparition des préférences commerciales. Jusqu?à quand pourrons-nous demander des prolongements de ces préférences ?
Maurice devra continuer à bénéficier de préférences commerciales pour survivre. Mais elles ne dureront pas éternellement. À un moment, elles seront éliminées. Nous devrons tabler sur la coopération régionale qui nous permettra d?augmenter notre champ d?activité économique. C?est là que notre avance en terme de personnel qualifié sera importante. Nous passerons d?une économie de production à une économie de services. Et nous desservirons la région. Si nous réussissons la restructuration de notre agriculture et de notre textile, nous ne serons pas en mauvaise posture lors de l?élimination des préférences. Déjà, l?industrie sucrière se réforme en améliorant sa compétitivité, en baissant les coûts et en centralisant ses activités.
Propos recueillis par Rabin BHUJUN
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