Publicité
Portrait
Yumeela Ganga-Sha de Tranquebar : Des bas-fonds aux étoiles
Par
Partager cet article
Portrait
Yumeela Ganga-Sha de Tranquebar : Des bas-fonds aux étoiles
Elle vient d’une région où sa vie aurait pu basculer autrement. Une banlieue très lumpenprolétariat de Port-Louis qui ne réunissait pas toutes les conditions favorables à son épanouissement. C’est dire qu’il a fallu des efforts redoublés, des sacrifices multipliés et d’une vigilance parentale soutenue pour lui permettre de grimper jusqu’au sommet. Pour obtenir un doctorat en philosophie (chimie) de l’Université Simon Fraser, à Vancouver, qui lui ouvre la voie de la recherche dans le domaine de la radiopharmacie, à l’intersection de la chimie, de la physique nucléaire et de la médecine. «Mes recherches portent sur le développement d’isotopes radioactifs destinés à des applications théranostiques, un concept qui combine à la fois le diagnostic et le traitement du cancer», explique-t-elle aux profanes.
C’est le cœur battant la chamade, sur la grande esplanade de l’Université Simon Fraser, à Vancouver, que Rajen Ganga-Sha, un père tout fier, attend, aux côtés de son épouse Devi (née Mohun), pour entendre le nom de sa fille Yumeela lors de cette fameuse graduation ceremony. Lui, le modeste lab attendant du collège Alpha, à la rue de La Poudrière, à Port-Louis, où il a travaillé pendant 36 ans, est venu de l’autre bout du monde, de Tranquebar, avec des cernes d’un décalage horaire de onze heures, pour une immense occasion, un rêve qu’il n’a jamais cessé de caresser : voir Yumeela, docteure en philosophie (chimie).
L’émotion est trop forte. Il ne peut s’empêcher d’écraser une larme de fierté. Sous les applaudissements, Yumeela arrive et récupère son diplôme. Elle est resplendissante, drapée dans sa toge rouge et coiffée de son bonnet doctoral bleu.
L’attente a été longue pour Rajen et Devi. Ils n’avaient pas pu venir pour la Master’s Ceremony en 2017. Cette fois-ci, ils sont là, sur leur trente et un, pour partager cette immense joie de la consécration. Toutefois, pendant la traditionnelle séance photo, Rajen ne peut s’empêcher de penser, avec une pointe de tristesse, comme tant de pères avant lui, qu’il s’agit aussi d’un grand tournant : sa fille ne reviendra pas de sitôt à la rue Wellington, sauf pour les vacances.
Pour Rajen et Devi, tout s’est passé trop vite. Ils avaient pris l’avion le 28 septembre 2023, via Paris, pour Vancouver, et les voilà à peine un mois plus tard sur le chemin du retour, entre ciel et terre, le cœur lourd de tristesse.
Rajen et Devi se souviennent encore de la naissance de Yumeela, le 6 janvier 1989, à l’hôpital Jeetoo, ainsi que de la joie de l’accueillir dans la maison familiale de ses arrière-grandsparents, à la rue Wellington, à quelques mètres seulement du pont menant au Champ-de-Mars. «Nous n’allions pas vraiment au Champ-de-Mars pour assister aux courses. Petite anecdote amusante : depuis chez nous, nous pouvions entendre l’ambiance et les annonces provenant de l’hippodrome. Mais ce dont je me souviens surtout, c’est que notre maison était idéalement située et devenait souvent un point de passage pour la famille les jours de courses ou lors du Maiden. Oncles, tantes et amis s’arrêtaient régulièrement chez nous avant ou après les courses. Ces visites improvisées apportaient beaucoup de vie et d’animation à la maison», se souvient encore Yumeela.

■ Yumeela fait souvent des randonnées.
La famille s’agrandit avec l’arrivée d’un petit frère, Ashky, passionné de natation et aujourd’hui employé à Côte-d’Or, né 11 ans plus tard. Yumeela n’oubliera pas de sitôt son enfance : «J’ai grandi dans une maison modeste, au cœur d’une cour familiale, entourée de proches, de solidarité et de précieux souvenirs. Juste derrière la maison se trouvait le Ruisseau-du-Pouce, un décor familier de mon enfance où nous faisions du vélo. Les week-ends, nous allions parfois au jardin d’enfants du Champ-de-Mars, à La Saline ou encore à Balfour. Ces sorties simples ont marqué mon enfance et demeurent de précieux souvenirs.»
Pour ses études primaires, Yumeela fréquente l’école gouvernementale Labourdonnais, à la rue Justice. Elle garde le souvenir d’enseignants qui l’ont encouragée. Pour ses études secondaires, elle rejoint le Collège du Bon et Perpétuel Secours, où son père se fait un devoir d’aller la chercher après les cours.
«Un professeur, en particulier, a eu une profonde influence sur mon développement durant mes années formatrices, en m’inculquant confiance en moi, résilience et détermination. Ses conseils, qui résonnent encore aujourd’hui – “Where there is a will, there is a way” et “Il n’y a pas de rose sans épines” – m’ont accompagnée tout au long de mon parcours et continuent de m’inspirer à persévérer dans la poursuite de mes rêves. Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est l’atmosphère de soutien, d’inspiration et d’entraide qui régnait au sein du département. Les professeurs croyaient en leurs étudiants, les encourageaient à se dépasser et les accompagnaient à chaque étape de leur parcours. Cette proximité nous donnait le sentiment d’appartenir à une grande famille», se souvient encore Yumeela. Elle était loin d’imaginer à quel point les mœurs allaient évoluer comme en témoigne ce cas de bullying au Collège St. Joseph perpétré par de petits voyous.
Stage à «Enquête en direct»
Après son succès au Higher School Certificate (HSC) dans la filière des sciences, Yumeela soumet une demande d’admission à l’Université de Maurice. «Pendant mes révisions pour les examens du HSC, j’écoutais souvent “Enquête en direct” sur Radio One. Après mes examens, alors que j’attendais mon entrée à l’université, j’ai décidé de tenter ma chance en appelant l’émission pour demander un stage. Cette simple initiative m’a ouvert une porte que je n’aurais jamais imaginée. Depuis, j’ai retenu une leçon précieuse : osez demander, osez postuler, osez essayer. Que ce soit pour un concours, un emploi, un stage ou une opportunité qui vous semble hors de portée, n’ayez pas peur de vous lancer. Au pire, la réponse sera “non”. Mais au moins, vous aurez essayé. Les opportunités ne viennent pas toujours à ceux qui attendent, mais souvent à ceux qui osent faire le premier pas», affirme-t-elle, comme pour prouver que chaque décision l’a structurée pour la vie.
Elle rejoint ainsi Louanna Lodoiska, elle-même entrée à «Enquête en direct» comme stagiaire, avant de devenir assistante de production à la rue Brown-Séquard.
Une école exigeante. Il faut prendre les appels des auditeurs, les recevoir en grand nombre, souvent après 11 heures, les conseiller, faire le tri, hiérarchiser les doléances, ne retenir que les cas authentiques, établir des fiches et tenter de trouver des solutions, ou du moins des réponses, avant l’ouverture de l’antenne le lendemain. Un rythme infernal.
«C’était un univers très différent de celui de l’académie et du laboratoire. Aux côtés de Louanna, nous jonglions avec les appels en direct pendant les émissions, tout en apprenant à suivre le rythme exigeant de notre patron, notre «Finlay Salesse» à nous. Nous évoluions dans un environnement dynamique où l’actualité de dernière minute dictait souvent le tempo de nos journées», se souvient-elle entre deux engueulades totalement injustifiées la plupart du temps.
Mais ce qui a particulièrement marqué Yumeela, c’est l’autre mission de Radio One : les initiatives caritatives et humanitaires. «Nous participions également à des actions de soutien à la communauté, notamment lors des cyclones et des pluies torrentielles, en coordonnant l’aide aux personnes touchées. J’ai aussi eu la chance de contribuer à des collectes de fonds destinées à donner des fournitures scolaires aux élèves dans le besoin. Souvent, nous cédions à des demandes d’aide spontanées et les auditeurs faisaient toujours preuve d’une grande générosité. Cette expérience m’a appris l’importance de la réactivité, du travail d’équipe et de l’engagement envers la communauté. Mais la plus grande similitude avec le monde scientifique demeure : les personnes avant tout. Que ce soit dans les médias ou dans la recherche, tout commence et se termine par les gens.»
«Cette expérience a grandement contribué à développer mes compétences en communication, à affiner mon intelligence émotionnelle et à mieux comprendre les réalités de notre société. Nous vivons parfois dans notre propre bulle, absorbés par nos études, notre travail ou notre quotidien. Dès mon plus jeune âge, être au contact de la population, écouter ses histoires, ses préoccupations, ses joies et ses défis m’a permis de prendre du recul et d’élargir ma perspective sur le monde qui m’entoure. Elle m’a rappelé l’importance de l’empathie, de l’écoute et du lien humain, des valeurs qui continuent aujourd’hui à guider mon parcours, tant sur le plan personnel que professionnel.»
On ne peut que se réjouir que son stage, de décembre 2006 à juillet 2007, lui ait apporté autant pour lui permettre de construire sa vie. Elle nous quitte ensuite, non sans regret, pour entreprendre un BA (Hons) en chimie à l’Université de Maurice.
Quelques années plus tard, en 2011, c’est au tour de Louanna Lodoiska de quitter Enquête en direct pour voler de ses propres ailes au sein de la tranche matinale, aux côtés d’Yves Hermann et d’Elvis Quenette. Une expérience qui lui permettra de devenir l’une des figures emblématiques de la tranche la plus écoutée de Radio One, le Wake Up Show, diffusé de 6 à 9 heures. Déjà 13 ans à l’antenne. Ironie du sort, elle et Yumeela habitent à moins de 500 mètres l’une de l’autre.
À quelque chose, malheur est bon. Faute d’un nombre suffisant d’étudiants, l’Université de Maurice ne peut assurer un programme de maîtrise en chimie. Yumeela et son père remuent alors ciel et terre pour trouver une université ainsi qu’un groupe de recherche susceptible de financer une partie de ses études. La réponse arrive rapidement de l’Université Simon Fraser, à Vancouver. Fondée en 1965, cette institution privilégie l’interdisciplinarité, l’innovation et les partenariats avec l’industrie.
«L’Université Simon Fraser a rapidement retenu mon attention. Plusieurs étudiants mauriciens y avaient déjà entrepris des études doctorales, ce qui constituait un environnement rassurant. De plus, les thématiques de recherche du groupe que j’envisageais de rejoindre correspondaient parfaitement à mes intérêts scientifiques. Le choix de la chimie s’est imposé naturellement. Depuis toujours, j’ai été fascinée par cette discipline, par sa capacité à expliquer le monde qui nous entoure et à transformer des idées fondamentales en solutions concrètes. Cette passion, née sur les bancs de l’école et nourrie par des enseignants inspirants, continue aujourd’hui encore de guider mon parcours professionnel et scientifique», explique-t-elle.
Il va sans dire que la première année au Canada n’est pas de tout repos. La séparation, la solitude, le dépaysement et la rigueur de l’hiver – où les températures descendent souvent entre -5 °C et -10 °C – mettent le moral à rude épreuve. À cela s’ajoute une charge de travail particulièrement lourde. «J’ai dû apprendre à jongler entre les études, le mal du pays, les responsabilités d’enseignement, les tâches du quotidien et une importante charge de travail au laboratoire. Lorsqu’on essaie de suivre le rythme, on n’a pas vraiment le luxe de s’attarder sur les difficultés : il faut s’adapter, persévérer et continuer d’avancer.»
■ Sur les ondes de «Radio One» avec Finlay Salesse en 2017.
Abandonner n’est pas dans l’ADN de Yumeela. Avec le temps, elle apprend même à apprivoiser l’hiver. Heureusement, il y a aussi des compensations. L’été à Vancouver vaut le déplacement : «L’été à Vancouver révèle des paysages à couper le souffle, une vie en plein air dynamique et d’innombrables possibilités d’exploration. J’ai également appris à aimer sa célèbre saison des pluies. Aujourd’hui, j’attends avec impatience l’arrivée de l’automne, avec son air frais, ses feuilles colorées, ses soirées réconfortantes à la lueur des bougies, une part de tarte à la citrouille et, à l’occasion, un pumpkin spice latte. Le printemps offre un autre spectacle magnifique : les cerisiers en fleurs qui parent la ville de nuances de rose et nous rappellent que chaque saison possède sa propre beauté», avoue Yumeela, qui fait de grandes randonnées quand l’occasion se présente.
■ La famille Ganga-Sha à Tranquebar.
Après d’interminables heures passées au laboratoire, elle obtient sa maîtrise en chimie, puis se lance aussitôt dans la préparation de son doctorat. Le manque de ses parents la pousse à effectuer trois séjours à Maurice, en 2014, 2017 et 2019. Puis survient la pandémie de Covid-19, qui vient perturber son parcours. Une nouvelle épreuve qu’elle surmonte avec la même détermination. Ses efforts sont finalement récompensés le 6 octobre 2023 lorsqu’elle obtient son doctorat en philosophie (chimie). Elle décroche également son statut de résidente permanente dans ce «froid pays de l’hiver».
À la recherche du mercure-197
Yumeela Ganga-Sha voit bien au-delà de son diplôme universitaire. C’est ainsi qu’elle résume sa mission : «Je travaille dans le domaine de la radiopharmacie, à l’intersection de la chimie, de la physique nucléaire et de la médecine. Mes recherches portent sur le développement d’isotopes radioactifs destinés à des applications théranostiques, un concept qui combine à la fois le diagnostic et le traitement du cancer – “see what you treat and treat what you see”.»
■ Yumeela avec ses parents, Rajen et Devi, après l’obtention de son doctorat en philosophie (chimie) à l’Université Simon Fraser, à Vancouver.
«Plus précisément, je travaille sur la production et la purification d’un isotope radioactif appelé mercure-197. L’objectif est de développer des outils capables de localiser les cellules cancéreuses dans l’organisme, tout en offrant la possibilité de les traiter de manière ciblée. Cette approche permet d’améliorer la précision des traitements tout en limitant les effets sur les tissus sains. À travers ce travail, nous espérons contribuer au développement de la médecine personnalisée et à l’émergence de nouvelles solutions pour la prise en charge du cancer.»
■ Séminaire en Allemagne.
C’est une manière de vulgariser le problème !
Yumeela sait aujourd’hui qu’elle fait partie d’une élite scientifique. Pourtant, l’ascension n’a pas été facile. Après avoir parcouru une bonne partie du monde, elle en tire une conclusion qui dépasse largement le cadre de la recherche : «L’un des plus beaux cadeaux de cette aventure a été les amitiés que j’ai nouées avec des personnes venues des quatre coins du monde. Ensemble, nous sommes devenus ce que nous appelions affectueusement notre “famille choisie du monde”. Ces amitiés ont transcendé les frontières, les cultures et les langues, enrichissant ma vie d’une manière que je n’aurais jamais imaginée et me rappelant que l’on peut trouver une famille dans les endroits les plus inattendus», confie-t-elle.
Et pour le mot de la fin, un brin de philosophie qu’elle assume : «De toutes ces expériences est née une réflexion qui m’accompagne encore aujourd’hui : la vie est une magnifique aventure. Il faut apprendre à s’adapter aux changements, à accueillir l’incertitude et à faire confiance au processus. Tout ne se déroule pas toujours comme prévu, mais chaque étape, chaque défi et chaque rencontre contribuent à nous façonner. Osez rêver, osez essayer et osez devenir la personne que vous aspirez à être.»
Publicité
Publicité
Les plus récents