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« Le Nouvel Essor » : une renaissance

22 novembre 2003, 20:00

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Un nouvel essor est donné à la jeune littérature mauricienne. Un nouvel essor des plus prometteurs car aussi des plus féminins. Nous augurons agréablement que les Priscille Rochecouste-Collet, les Caroline Fernand, les Christine Decosta, les Sonia Serra, les Marie-Annick Savripène, grandement aidés, il est vrai, par Christophe Vallée, par Yusuf Kadel, par Bruno Dumazel, par l?Alliance française, réussiront là où ont échoué les mâles générations des années 1950-1960 et des années 1970 qui virent émerger et s?épanouir la présente génération journalistique (Jacques Rivet, Lindsay Rivière, Jean-Claude de l?Estrac, Gérard Cateaux, Jacques Maunick, Finlay Salesse, Sydney Selvon). Elles ont certes brillé ici ou ailleurs (Emmanuel Juste, Jean-Georges Prosper, Édouard Maunick, Marie-Thérèse Humbert, Ananda Devi Nirsimloo, Régis et Jean Fanchette et tant d?autres) mais elles ne laisseront pas le souvenir d?une revue littéraire aux qualités et longévité comparables à L?Essor, donné à la littérature mauricienne par le Cercle littéraire de Port-Louis.

Fallait-il qu?elles mourussent après avoir été ébranlées par les coups de boutoir meurtriers de Jean Erenne et de Loys Masson, deux écorchés vifs révoltés à jamais contre un inévitable ringardisme et l?esprit de chapelle indécrottablement rivé à toute institution bien structurée et fonctionnant à merveille, grâce à l?huile de coude de serviteurs dévoués et zélés ?

L?outil est là

Avec l?Ange aux pieds d?airain, Jean Erenne condamnait à mort L?Essor et le Cercle littéraire. Il devenait impossible aux jeunes talents de se ridiculiser en y faisant acte de candidature, après avoir lu.

Que faire Pour faire de la littératureIl faut au moins 20 ballesLe coût d?une raquette et des balles?et ce premier prixqu?on m?a promissi je devenais sentimentalou encoreun cloudans le pneu arrière de ma pensée.

Que les bonnes gens se rassurent. Le réquisitoire de J.R.N. (Jean-René Noyau) date de 1934. L?Essor a rendu l?âme en 1958 (?) et le Cercle a expiré en juillet 1970. Notre Malraux (Georges-André Decotter) diagnostique ainsi le dénouement inévitable de cette longue et lente agonie qui honore de si belle manière le dévouement et la ténacité de leurs derniers et plus dévoués serviteurs (Decotter lui-même, Pierre Renaud, André Legallant, Dieudonné Dumazel) : « Le v?u de longévité que j?avais formulé ne se réalisa pas. Les temps avaient changé. L?intérêt s?était détourné vers d?autres objectifs. Le besoin de culture prenait d?autres envols? (Les jeunes préférant la guitare à la plume, observe Priscille Rochecouste-Collet). Il y a un temps pour mourir? »

Et un temps pour renaître.

Accouchement difficile, admet Priscille Rochecouste-Collet. Qu?importe le parcours du combattant. Seul compte son fruit : cette élégante revue littéraire d?une cinquantaine de pages de format A4, un beau papier agréable aux yeux, invitant à la lecture et à la réflexion, agrémenté par une mise en page avantageuse et séduisante. Que demander de plus dans ce désert culturel que devient notre île ?

Il y a bien entendu le parrainage de l?Alliance française, gage à la fois de qualité et de longévité. Que risque-t-on ? L?outil est là. Aux ouvriers locaux les plus talentueux de s?en servir et de nous montrer de quoi ils sont capables dans l?art de ciseler les mots, les phrases, les idées, les rêves. Bruno Dumazel a raison : « Nouvel essor, nouvel élan, nouveaux talents? nouveaux plaisirs littéraires à découvrir et à partager ! » La balle est dans notre camp. Il nous appartient de la saisir au bond et de marquer des points en notre faveur.

Le menu de ce premier numéro fait venir l?eau à la bouche : une douzaine de jeunes littérateurs au sommaire. Decotter en aurait été ravi. L?éditorialiste Priscille Rochecouste-Collet nous lance l?invitation suivante : « Vous pourrez rêver avec Jeanne Gerval Arouff, vous révolter avec Khal Torabully, remettre en cause la société avec Linley Raynal, céder à la nostalgie avec Issa Asgarally, philosopher avec Christophe Vallée, chanter l?amour (et en créole) avec Dev Virahsawmy, et vous laisser aller à toute une palette d?émotions, pour plus tard, à votre tour, nous faire rêver ! »

Défendre la mosaïque humaine

Le Nouvel Essor nous offre, avec ce premier numéro, le bonheur de retrouver l?errance éternellement insatisfaite du regretté Linley Raynal, lui qui voulait bêcher l?histoire, trouver le rapport avec le passé qui nous libérerait de Bonhomme l?Ancêtre afin de ne plus le fantasmer. Bonheur aussi de retrouver ses métaphores poétiquement ciselées : le thé clair de l?aube, les sexes inutiles de conques mortes, île chienne des noces du fric, mère maquerelle des rituels, province chimérique d?où vient l?aïeul? qui prit femme d?autre continent, d?autre solitude... pour accoucher un tout autre pays.

Grâce à la magie de l?ambiguïté du créole, (ena foi), Dev Virahsawmy réunit dans une même étreinte les mille fois d?un amour conjugal et la foi en ce bonheur indéfectible. « Mem si moud sanz-sanze kouma niaz dans lesiel, même si parfoi bann zegoui trikot larm ar pikan, ena foi lasaler nou laser fer fezer. »

Avec Khal Torabully, nous saluons le nouvel appel de la France à résister à la nouvelle menace d?une domination totalitaire de pensée unidimensionnelle d?unilatéralisme « Bushé », pour ne pas dire étatsunien. Oui, les guerres et les croisades, dignes de l?homme et de son intelligence, se gagnent grâce aux idées et aux arguments plus séduisants que d?autres et jamais avec des armes ni encore moins avec des embargos déshumanisants et génocides. Saluons avec Torabully, le courage de la France de Chirac et de Villepin, celui de Jean-Paul II, de refuser une nouvelle croisade de l?Occident chrétien contre l?Orient non chrétien et, entre autres, islamique. Avec Torabully et Villepin, soyons poéticiens pour défendre une certaine vision du monde donnant droit de cité aux différences, aux variétés et à la diversité. Refusons le manichéisme de Bush. Notre monde n?est pas blanc ou noir car nos poètes à travers le monde créent sans cesse des ponts chromatiques. Avec de Villepin, disons oui à la rugosité du monde. Mobilisons-nous pour défendre la mosaïque humaine.

Issa Asgarally nous révèle l?âme de son enfance de titi portlouisien. Notre Gavroche local découvre par lui-même cette vérité essentielle et fondamentaliste, à savoir que l?écriture, même chinoise, sert à décrire les choses de la vie courante.

Il découvre tout seul l?immense avantage de la presse parlée sur la presse écrite (on n?a pas encore inventé le transistor ou la télé portative capable d?emballer de menus morceaux de poisson salé). Nous ne pouvons quand même pas le féliciter d?avoir préféré Rodéo à Blek le Roc. Sur ce point, c?est James Burty David qu?il convient de saluer pour avoir mieux compris que même un Pierre Corneille n?atteindra jamais le sommet que représente l?alexandrin du cri de détresse de ces soldats anglais : « Mon Dieu ! revoilà Blek et nous ne sommes que vingt ! »

Un maillon manquerait à cette chronique si elle ne soulignait pas tout le bien qu?il faut penser de la nouvelle, pleine de vie de Marie-Annick Savripène. Elle n?a pas son pareil pour déterrer les formules d?antan du style pleureuses sur gage, la règle sacré du deuil, du demi-deuil et du quart de deuil, des péronelles à la peau laiteuse. À la lire, on l?entend chanter de sa voix incomparable : « Mon Dieu ! qu?il y a des croix sur cette terre, petite croix d?argent, brillant sur les poitrines? »

Qualités prometteuses

Christophe Vallée nous explique doctement qu?art et vérité ne font pas bon ménage bien qu?ils soient dans un sens inséparables. Exemple : la macrographie peut grossir des milliers de fois les mandibules du plus petit insecte qui soit, et en faire une source de frayeur intarissable. Le grossissement ne reflète plus la vérité de la réalité mais la réalité, ainsi grossie, devient tellement plus perceptible que l?insecte se met à hanter nos pires cauchemars. L?art transcende vraiment les sciences visant la connaissance exacte, car il peut magnifier le plus petit des items et même rendre sympathique un ministre? au prix d?une certaine partisanerie.

De plus, Oscar Grandcourt, Raymond Philogène, Dieudonné Dumazel, Marcel Rault, Pierre Renaud et André Decotter auraient apprécié plus que nous le privilège et le plaisir de feuilleter et de parcourir ce premier numéro du Nouvel Essor. Nous ne possédons pas leur compétence ni leur aptitude pour apprécier comme il se doit les qualités prometteuses du Nouvel Essor. Nous nous contenterons donc de souhaiter courage et ténacité à leurs dignes successeurs car plus de 40 ans d?activités littéraires les attendent, le Nouvel Essor ne pouvant être de qualité inférieure à l?ancien.

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