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« Je veux être le chef des guerrières »
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« Je veux être le chef des guerrières »
Ne vous fiez pas à sa petite taille, à son visage rond et serein, à son regard perdu dans des pensées secrètes. Cette femme est une guerrière, une sorte de Phoolan Devi à la mauricienne, l?égérie des hors-la-loi assassinée en 2001 à New Delhi. Affinité qu?elle ne renie pas. Sauf qu?elle agit en toute légalité ! Dulari Jugnarain, 39 ans, mère d?un garçon de neuf ans, est en effet à l?opposé du stéréotype de l?épouse rurale traditionnelle, soumise et sans saveur. Sous une apparence aimable et souriante, ce petit bout de femme volubile cache une détermination à toute épreuve. Son credo : le pouvoir aux femmes. Rien de moins. Son raisonnement est simple : dans une démocratie, le pouvoir appartient à la majorité. Les femmes sont majoritaires, donc elles doivent avoir le pouvoir. Pro-Bush, parce qu?il a parmi ses conseillers, une femme de la trempe de Condoleezza Rice, férue de politique internationale, cette ancienne secrétaire régionale de l?Organisation pour l?unité créée après les émeutes de février 1999 possède la sincérité et la candeur des novices, mais la flamme des passionarias.
Rencontre.
Aviez-vous déjà fait de la politique avant cette campagne ?
Non, mais j?ai toujours suivi la politique, surtout la politique internationale, parce que c?est dans les grands pays que l?on voit la démocratie.
Qu?est-ce qui vous a poussé à vous présenter ?
J?ai été victime dans une affaire. Je louais un magasin à Goodlands. Le propriétaire ne voulait pas me donner de rent book. J?ai fini par faire une déposition à la police et c?est à ce moment-là que j?ai appris que le bâtiment était construit illégalement sur un terrain de l?État. À partir de là, le propriétaire m?a accusé de ne pas payer le loyer. L?affaire a été en cour, j?ai perdu. Je voulais prouver que ce dernier avait agi hors-la-loi et que le contrat de location était caduc, mais on n?a pas voulu m?entendre. Quand j?ai fait appel, on a fait pression sur mon avocat pour qu?il retire l?affaire. C?est là que j?ai pris conscience que si moi j?avais été bafouée dans mes droits, que dire du traitement que l?on réserve aux femmes qui ne sont pas éduquées ?
Pourquoi vous présenter en indépendante et non pas dans une formation politique ?
Personne ne m?a approché pour me donner un ticket. D?ailleurs, personne ne se préoccupe des femmes. On est toujours piétiné. Regardez, il n?y a que quatre femmes au Parlement. Il y aura un remaniement ministériel, mais aucune femme n?est pressentie. Mais, même si on m?avait approché, j?aurais refusé parce que je ne veux pas être sous le leadership d?un homme.
Que pensez-vous des hommes politiques ?
Ils sont hypocrites. Prenez l?exemple des politiciens qui sont avocats. Le matin, ils défendent les violeurs, les voleurs et les criminels. Et le soir, ils vous disent que la situation se dégrade et qu?ils vont redresser le pays ! Quant aux leaders, ce sont des males chauvinism pigs. Ils se servent des femmes mais ils les laissent toujours à l?arrière-plan.
Vous êtes la seule femme candidate dans un milieu exclusivement masculin. Comment vous sentez-vous et comment êtes-vous accueillie ?
Je suis comme une fourmi entre deux éléphants. Mais cela ne m?empêche pas d?entrer dans les oreilles doucement pour me faire entendre. Je suis très bien accueillie, surtout par les femmes. J?ai fait une vingtaine de meetings publics. Au début, il n?y avait pas de femmes.
Et puis, elles sont venues en curieuses. Aujourd?hui, j?ai cessé les meetings, parce que l?ambiance est tendue. Je fais du porte-à-porte et je me sers de mon mégaphone.
Comment votre mari et votre famille ont-ils réagi à l?annonce de votre candidature ?
Mon mari vient d?une grande démocratie qui s?appelle l?Inde. Il a l?esprit ouvert. Il m?a dit qu?il était temps qu?une femme prenne la parole. C?est mon Campaign Manager. On lit beaucoup d?articles ensemble, il me donne des idées. Quant à ma famille, au début, elle m?avait dit de ne pas me mêler de politique, parce que c?est une mafia. Et puis, il y a des gens, y compris des hommes, qui m?encouragent.
Vous êtes une femme, candidate indépendante. Vous n?avez aucune chance d?être élue. Qu?espérez-vous alors gagner ou prouver dans ces conditions ?
Je veux prouver que les femmes peuvent avoir le courage d?affronter les hommes. Elles sont capables de travailler dur en politique comme elles le font dans les champs, à l?usine ou chez elles. Elles ne sont pas corrompues. Elles ont beaucoup plus de discipline, de responsabilités, notamment vis-à-vis de leurs enfants qui sont l?avenir de ce pays. Elles doivent être plus solidaires entre elles et ne pas accepter de servir de paillassons.
On sait que les candidatures indépendantes peuvent se monnayer. Les candidats se désistent alors, une fois qu?ils ont obtenu ce qu?ils voulaient. Espérez-vous, vous aussi, obtenir quelque chose ?
Non. Moi, ce que je veux, c?est que justice soit faite envers les femmes.
Il faut encourager les femmes à être au premier plan en leur donnant plus de tickets pour qu?elles soient dans le gouvernement.
Et si le gouvernement vous offrait un poste ?
Je n?en voudrais pas parce que j?ai un rêve pour les femmes. Je ne veux pas être utilisée. Je veux libérer les femmes, lutter pour leurs droits. Et pour cela, je veux être libre. Je veux que les femmes prouvent qu?elles peuvent combattre la corruption et construire l?avenir du pays. Pourquoi pas une femme aux Finances, chef juge ou commissaire ? Est-ce que Bérenger serait prêt à accepter cela ? En Inde par exemple, le Chief Minister de l?état d?Hydarabad a reconnu que s?il avait pu réaliser la cybercité, c?était grâce aux 37 % de femmes qui travaillent dans son cabinet. Alors pourquoi pas la même chose à Maurice ?
Subissez-vous des pressions pour que vous vous désistiez ?
Oui, bien sûr. Mais je ne veux pas me désister. Je veux que Jeetah et Maunthrooa se désistent ! Ce siège doit revenir aux femmes surtout si on veut respecter les 30 % de représentation féminine au Parlement. Depuis que j?ai appelé les femmes à boycotter le gouvernement, les agents de l?alliance ont commencé à s?occuper un peu plus d?elles. Ils organisent des congrès, les emmènent en pique-nique !
Il faut avoir un minimum d?argent pour faire une campagne ? Comment faites-vous ? Avez-vous des sponsors ?
J?ai investi mes économies et des amis m?aident en faisant des tracts, du porte-à-porte. Je ne les paye pas. Si j?avais été plus aisée, j?aurai montré comment on fait une campagne. J?aurai peut-être été en tête de liste !
Sur quels thèmes menez-vous votre campagne ?
Le pouvoir aux femmes pour redresser le pays. Dans une démocratie, le pouvoir appartient à la majorité. Et dans notre pays, les femmes sont majoritaires. Donc le pouvoir doit leur revenir : 40 % des sièges pour elles et 20 % pour les hommes. Je veux que les femmes au Parlement ne soient pas des mannequins mais de vraies guerrières. C?est une lutte qui prendra du temps. Il faut prendre le pouvoir graduellement. C?est l?avenir du pays qui est en jeu. Je veux que Maurice redevienne le paradis de Mark Twain.
Vous dites que le gouvernement n?a pas tenu ses promesses. Lesquelles ?
La loi sur les 30 % de représentation féminine à l?Assemblée n?a pas été respectée. Le pays est dans une situation catastrophique. La criminalité augmente, la justice fonctionne mal, le judiciaire est éclaté. Pourquoi ne pas faire appel à trois juges étrangers du Commonwealth pour redresser le système judiciaire, comme ils l?ont fait pour la douane ? Si on n?a pas de justice, il y aura un éclatement social. Et nous les femmes, ça nous fait peur. La priorité, c?est le combat pour la justice et contre la fraude et la corruption. Les politiciens, ça ne les intéresse pas. Ils ne sont là que pour l?argent. Il faut nettoyer tout ça. Mais sans pouvoir, on ne peut rien.
Vous parlez beaucoup de pouvoir. Êtes-vous une femme de pouvoir ?
Bien sûr ! Sans pouvoir politique, vous ne pouvez rien faire, vous pouvez tout juste crier.
Vous sentez-vous l?âme d?une Phoolan Devi ?
Oui. Phoolan Devi, Jeanne d?Arc et Jansiki Ravi sont des modèles. J?ai l?âme guerrière et je voudrais être le chef des guerrières.
Êtes-vous féministe ?
Non. Je suis une femme libérale et une humaniste. On a besoin des hommes, mais il faut pouvoir les contrôler, parce qu?ils sont tentés par la corruption. Je veux que les hommes comprennent que nous sommes responsables et que nous avons une conscience. Laissez-nous diriger et après, vous pourrez nous dire si nous en sommes capables.
Après les élections, continuerez-vous à faire de la politique ? Envisagez-vous de créer un parti politique, comme l?ont fait des femmes en Inde avec le Womanist Party of India ?
Oui, j?ai déjà un plan de travail. Je compte faire un meeting chaque mois dans une circonscription différente. Je veux réveiller la conscience des femmes, aller dans les campagnes parce qu?il y a beaucoup de femmes. Je rêve de créer un parti politique dont le leadership serait féminin. Je lance un appel aux femmes. Et je me prépare pour les élections de 2005.
Propos recueillis par Isabelle Motchane-Brun
« Les leaders sont des males chauvinism pigs. Ils se servent des femmes, puis les laissent à l?arrière-plan. »
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