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« On doit exposer les gens à la culture dès le plus jeune âge»

14 février 2004, 20:00

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Vous êtes à Maurice à l?invitation du ministère des Arts et de la culture pour animer des ateliers de théâtre avec les membres de ce ministère. Quelle est votre première impression ?

C?est la première fois que je viens à Maurice et même si je n?ai pas eu l?occasion de voir jouer des pièces, je constate qu?il y a un intérêt pour le théâtre. Nous avons eu des sessions de travail entre professionnels et nous avons partagé des expériences. Je crois que ce genre de rencontre est importante, puisqu?elle permet de faire le point sur l?univers théâtral, de discuter des nouvelles techniques, bref d?avancer. L?art dramatique est tellement fragile, qu?il est important de ne pas rester dans son coin et de se contenter de ce que l?on sait. Il faut évoluer, se professionnaliser sans cesse pour que cet art ne perde pas de sa crédibilité. Je dois ajouter que la presse a aussi son rôle à jouer dans ce débat.

Vous êtes Associate Professor à la National School of Drama. Le fait qu?il y ait des écoles de théâtre en Inde, est-ce une preuve que cet art est déjà reconnu chez vous ?</B>

En Inde, enseignants et psychologues sont unanimes à dire que le théâtre est un outil pédagogique, qu?à travers lui on peut, par exemple, passer des messages aux jeunes sur la sexualité. Par le biais d?une pièce, il y a des valeurs qui se transmettent. Les gens sortent du théâtre avec des idées qui poussent à la réflexion. Après tout, le théâtre est quelque chose d?inné. Nous sommes tous un peu comédiens, et quand on ment, c?est un peu jouer un rôle. Je dois dire qu?on remarque ce talent pour le théâtre surtout chez les enfants. Ils imitent leurs parents, leurs enseignants quand ils jouent. Comme quoi, le théâtre est omniprésent. Il suffit d?exploiter les talents et le public suivra.

On a l?impression qu?à Maurice, ce genre n?intéresse pas tellement. On a beau organiser des festivals de théâtre, faire que l?entrée soit gratuite, mais les gens ne montrent pas beaucoup d?engouement?

Ces choses n?arrivent pas qu?à vous. Cela peut prendre des générations avant que le théâtre ne devienne populaire dans un pays. En Inde, les séances étaient non seulement, gratuites mais on tirait au sort les billets d?entrée et les gens pouvaient gagner des cadeaux. Les gens se disaient alors que même si la pièce n?était pas intéressante, ils repartiraient peut-être avec un ventilateur. Et puis les personnes ont commencé à vraiment s?intéresser, à telle enseigne qu?à l?époque où de grands comédiens s?habillaient en femmes pour jouer des rôles féminins, ils étaient tellement convaincants que les femmes de la bourgeoisie copiaient leurs coiffures et leurs vêtements. Il faut donc susciter l?attention dans un premier temps. Aujourd?hui, à Bombay par exemple, les gens prévoient dans leur budget une somme d?argent pour aller voir des pièces en famille et parfois les billets sont vendus au marché noir. Il y a des gens qui vont voir la même pièce plusieurs fois et, avant même que le comédien ne se mette à parler, vous entendez des spectateurs qui lui donnent la réplique.

Mais quel est l?attrait du théâtre ? Est-ce que les gens ne préfèrent pas aller au cinéma, où l?action est plus spectaculaire ?

Les pièces qui sont jouées en Inde sont pour la plupart à caractère social, avec des thèmes qui intéressent tout le monde, qui font appel aux émotions et au vécu. La différence entre le théâtre et le cinéma, c?est qu?au théâtre, les personnes s?identifient plus aux comédiens. Le contact est direct, on respire avec eux, on vit plus intensément leurs paroles, leurs mouvements, leurs silences. Le théâtre est aussi un melting-pot. C?est le rendez-vous de toutes les autres formes d?art car il regroupe la peinture, la sculpture, la musique, la danse, le maquillage, la couture, l?architecture.

Comment peut-on créer cet engouement pour le théâtre à Maurice ?

Il faut commencer par créer des stars. Les pièces doivent être sensationnelles, les intrigues doivent êtres fortes, il faut marquer les gens. Je me souviens d?une pièce où le directeur avait reproduit sur scène le décor de l?aéroport de Santa Cruz. ça avait l?air tellement vrai que, de bouche à oreille, les gens disaient que le décor valait à lui seul le détour. Il faut peut-être aussi passer les pièces à la télé dans un premier temps. Et si vous arrivez à capter l?attention du téléspectateur, à le rendre fan d?un comédien, il finira par aller au théâtre pour le voir en chair et en os.

Encore faut-il que des personnes talentueuses veuillent bien se consacrer au théâtre?

C?est vrai qu?on a beaucoup d?appréhension à se jeter comme ça dans le théâtre. C?est un art ingrat qui nourrit rarement son homme. Quand vous êtes médecin ou avocat, plus vous avez de l?expérience plus vous êtes sollicité. Dans le théâtre, c?est le contraire. Plus vous vieillissez, moins vous avez de chances de trouver un rôle. Et puis, aujourd?hui les jeunes s?intéressent avant tout à l?argent. Ils ne sont pas prêts à faire des répétitions, à investir dans le décor, fournir des efforts pour ne rien recevoir en retour. En un sens, ils ont bien raison. Pendant des années, des passionnés ont donné leur vie au théâtre. Il est temps que le théâtre permette aux acteurs de gagner leur vie. Le gouvernement doit soutenir financièrement ces artistes.

C?est bien connu que tout ce qui touche à la culture est le parent pauvre du gouvernement?

Parfois, il suffit de pas de grand-chose pour faire apprécier la culture. Culture starts at root levels. On doit exposer les gens à la culture dès leur plus jeune âge et ce, dès les premières années à l?école. Si un jour vous invitez un joueur de sitar dans une classe d?enfants, puis un autre jour si vous faites venir un historien, peut-être que les enfants n?écouteront pas, qu?ils riront, mais ce n?est pas grave. Inconsciemment la culture fait son chemin et si, plus tard, sur dix élèves, il y en a un qui a retenu quelque chose, c?est déjà une grande victoire pour la culture.

« Parfois, il suffit de pas grand-chose pour faire apprécier la culture. Culture starts at root levels. »

Propos recueillis par Corina Julie

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