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Y aura-t-il résurrection de la Maison de Corail de Robert Edward Hart ?

10 août 2003, 20:00

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Le 7 novembre 2001, ?Business Magazine?, le premier, annonça l?irréparable : ?La Nef de Robert Edward-Hart n?est plus que corail mort attendant la résurrection.? Cette tragédie est connue de tous, encore que rares sont ceux à savoir exactement comment on est parvenu à un dénouement qui devrait faire rougir de honte toute nation consciente de la richesse de son passé et désireuse de défendre bec et ongle son patrimoine littéraire.

Y eut-il volonté réelle au ministère des Arts d?une simple restauration des murailles de corail de la Nef sans toucher à l?âme des lieux ni aux fantômes qui les hantent ? Ce ministère a-t-il été trahi dans sa pieuse intention par des restaurateurs indignes de la confiance placée en eux ? Y avait-il, dès le départ, une intention de faire table rase de l??uvre d?Emile Labat pour son frère poète, pour cause de vétusté ? A-t-on toujours négligé volontairement d?entretenir une thébaïde aussi fragile au profit d?un futur entrepreneur ? Un jour peut-être les langues se délieront et raconteront, sans parti pris ni idées préconçues, la vérité et ce qui s?est passé exactement.

Pour l?instant, gardons-nous de faire des jugements téméraires. L?histoire de la Maison de Corail, devenue depuis Musée national Robert Edward-Hart, commence toutefois au moment précis de sa prise en charge par l?Etat mauricien, avant-hier colonie anglaise francophone et francophile, hier indépendante et, aujourd?hui, République de Maurice mais à constitution westminstérienne.

L?honneur échut à Sir Guy Forget, le légiste, le politicien, le ministre, le confident de Sir Seewoosagur mais aussi l?ami des poètes, avec une préférence marquée pour Marcel Cabon ? et ce n?est pas Clément Dalais qui me contredira ? de proposer par voie de motion au conseil législatif que le gouvernement prenne les mesures nécessaires pour honorer de manière permanente la mémoire de Robert Edward-Hart. Un comité fut institué. En firent partie, Raymonde de Kervern, Sir Seewoosagur Ramgoolam, Guy Forget, Marcel Cabon et Joseph Le Roy.

Il recommanda que la Nef fut achetée et transformée en musée national. Ce même Guy Forget, alors maire de Port-Louis, reprit une suggestion de Marcel Cabon, émise peu après la mort de Hart, et obtint du conseil municipal de Port-Louis, alors sous contrôle travailliste, que le Pleasure Ground fut connu comme Jardin Robert Edward-Hart. Selon Marcel Cabon, le poète aimait s?y promener quand il habitait Port-Louis ou quand il y passait l?hiver. Peut-on imaginer Hart se passant du voisinage de la mer ?toujours renouvelée?. Il fut trop libre pour ne pas la chérir autant.

La Nef flambant neuve, que nous promit le ministère des Arts pour justifier le tas de corail mort, pourra-t-elle ?honorer de manière permanente la mémoire de Robert Edward-Hart? pour reprendre les termes de la motion de Guy Forget ? L?avenir nous le dira.

La Nefdu chantre des Mers du Sud, du petit frère de Pierre Flandre, de l?ami d?Emile Labat, de Pierre Tyack et de la fine fleur de la littérature et du monde des Arts des années 1940, justifiera-t-elle sa réputation de ?fluctuat nec mergitur?, autrement dit de ne jamais sombrer dans l?oubli ? Une autre Nef, tout autant célèbre, celle de la Mauritius Com-mercial Bank Ltd, aux prises pourtant au pire cyclone de ses 165 années d?existence et surtout à une volonté coalisée de médiocres de tout acabit de la voir disparaître en raison de la place prestigieuse qu?elle a conquise au service de la population et de l?économie mauri-cienne, peut lui rétorquer : ?Ego fidelis !?.

Sois donc fidèle, nouvelle Nef, d?une fidé-lité sans réserve et constante à l?âme du poète Robert Edward-Hart, et peut-être les derniers survivants ayant connu l?unique Maison de Corail, celle où vivait notre barde national, et alors, peut-être, les puristes ? exigeants mais ne mettant guère la main à la pâte, ces anges aux mains pures mais manchots ? reconnaîtront au Robert Edward-Hart Museum du mi-nistère des Arts et de la Culture le droit de s?arroger du titre de La Nef II.

Cette chronique voulant saluer l?inauguration prochaine d?un musée Robert Edward-Hart restauré, attardons-nous sur les résidences multiples de Robert Edward-Hart. Cela est d?autant plus nécessaire qu?une de ses demeures portlouisiennes, à l?angle des rues Saint-Georges et Chevreau, hier encore La Cambuse et havre poétique pour amateurs de Belles Lettres et de chanson de qualité ? merci Jacques Giraud ? n?a guère retenu l?attention des princes qui nous gouvernent, possédant pouvoir et décision, et n?est plus que parking pour véhicules.

Il s?agira ici de simples réminiscences de lecture et de recherches, sans aucun souci de précisions scientifiques ni de références historiques. N?en demandez pas plus à quelqu?un croyant savoir et osant raconter. Quelque part dans son ?Journal de Souillac? encore à paraître, Hart raconte son enfance portlouisienne et ses musardises au Champ-de-Mars et autres lieux peuplés d?écuries. Les chevaux-vapeur n?avaient pas encore remplacé chevaux, mulets et ânes dans les rues de la capitale. Elles fleuraient encore le crottin, la paille sèche, l?urine chevaline. Cela valait mieux que les émanations de plomb provenant des tuyaux d?échappement de moteurs automobiles mal réglés.

Le miracle des ?Sauds-bouillants?

Les parents de Hart vivaient alors dans l?un des pavillons des grandes demeures créoles des rues Saint-Georges et Edith-Cavell et dont le siège social de la Maison Hardi-Henri, hier encore résidence Lincoln, et l?école Onésipho-Beaugeard, avant-hier encore demeure d?Adrien d?Epinay, en sont les exemples encore debout les plus prestigieux. Hart en profite pour nous narrer l?histoire de ?la tête résaud?, seule explication que sa logique enfantine avait imaginée pour expliquer le miracle des pâtés demeurant ?saud-bouillant? pendant toute une matinée. A l?aube, ce mar-chand de pâtés plaçait ses pâtisseries sortant du four familial chauds et bouillants dans sa malle bleue et commençait sa tournée en

criant ?Pâtés saud? Saud bouillants pâtés?. Le ?chaud bouillant? se comprenait plus difficilement au retour après plusieurs heures de commerce authentiquement ambulant et de criée. Seule explication aux yeux de l?enfant Hart, ce petit frère de Pierre Flandre, c?est que le mar-chand, son confident, son mentor, avait un réchaud à la place du cerveau. Comme l??uf de Colomb, il fallait y penser le premier.

Habile sera le chercheur bénédictin qui parviendra, documents à l?appui, à suivre Hart dans ses pérégrinations résidentielles. Il fut autant fantasque dans ses choix domici-liaires qu?il ne le fut au boulot dans ce Musée de Port-Louis qui ne l?amusait pas et où il préférait la compagnie de ses amis poètes au babillage si authentique aux fossiles muets et silencieux peuplant les vitrines des salles du rez-de-chaussée. Cette idée aussi de confier à l?ami des pailles-en-queue la garde des dodos.

J?ai lu quelque part que Hart, au gré de ses flâneries, jetait son dévolu sur une demeure, rustique ou luxueuse. L?endroit lui plaisait, tant l?intérieur que les vues qu?elle offrait. Il remuait alors ciel et terre, assiégeait ses amis les plus compréhensifs et leur expliquait qu?il s?agissait d?une question de vie ou de mort pour son ?uvre littéraire, celle dont la pérennité permet d?échapper au désespoir de la mort, qu?il puisse habiter ce lieu magique, découverte d?une de ses musarderies. Il s?en trouvait toujours des amis, de vrais, pour accéder au dernier v?u du poète, pour régler les dettes non honorées, pour parfois déloger les occupants légitimement logés dans la nouvelle maison de rêve du poète, la meubler à son goût, procéder au déménagement et s?attendre à ce que, quelques mois plus tard, le poète, se promenant le museau à l?air, découvre une autre demeure encore plus poétique, encore plus ?à-muse-hante?, commence à trouver pis que pendre de la maison occupée et au loyer pas toujours totalement réglé, leur avoue son erreur et les presse de procéder à un nouveau déménagement dont dépendait, bien sûr, sa verve poétique.

Vue sur la mer

Mais attention ! Quelqu?un de plus sérieux viendrait prouver que je suis dans l?erreur et que tout ce qui précède n?est que le fruit d?une imagination non pas fertile mais débridée, que je serai le premier à reconnaître qu?il est dans le vrai et moi dans l?inexactitude. Mais puisque nous nageons déjà dans l?imprécision, risquons une dernière vaguelette pour insinuer qu?une des résidences terrestres de Hart fut l?habitation évocatrice que l?on aperçoit encore dans le ravin à gauche en remontant l?autoroute Port-Louis?Réduit, à hauteur de Sorèze. Aujourd?hui, Hart n?aurait pas eu de peine à expliquer à ses amis que le bruit motorisé des poids lourds, passant directement de la troisième à la première, justifierait une nouvelle errance. Il lui fallut un plus grand art pour justifier le départ d?un coin alors si paisible avec vue sur la côte nord-ouest et l?arrivée des différentes malles maritimes.

Et puis sonna l?heure de la retraite et celle de planter sa tente à Souillac. Il logea d?abord dans un vieux campement coiffé de paille. Un coup de vent ? est-ce l?un de ceux de l?annus horibilis 1945 ? le rendit plus pauvre que Job. Il dut se réfugier dans la seule chambre épargnée par le cyclone. Des amis, à la tête desquels se trouvait Emile Labat, ?cet homme au grand c?ur?, Marcel Cabon dixit, lui

construisirent alors la Maison de Corail qu?il baptisa La Nef. La pauvreté matérielle de Hart ne l?empêcha pas de recevoir en prince, et plus souvent qu?à son tour, ses nombreux amis poètes, artistes, chanteurs de bel canto, peintres... Il y avait bon vin, bonne chère, et d?interminables dissertations sur toutes sortes de sujets, les unes plus enrichissantes que les autres. C?est là que s?éteignit, le 6 novembre 1954, ce c?ur qui ne cessa de chanter les charmes de la vie créole.

Ces rencontres, ces causeries, doivent reprendre si l?on veut vraiment que ressuscite la Maison de Corail et que le fantôme du poète revienne fertiliser ce lieu. En cette veille d?inauguration de La Nef II, je m?enhardis, moi le plus indigne de tous, à proposer (i) la création d?une association des amis de l??uvre de Hart, cette ?uvre dont nous avons le devoir d?assurer la pérennité ; (ii) que des amis se rencontrent une fois par semestre pour un pique-nique, en avril, temps de résurrection, et en octobre, temps de printemps, sur les pelouses du campement Hart ou sur la plage, entre Nef et Pôle Sud, pour se raconter ce que nous avons appris de nouveau sur notre poète préféré et nous réciter ses plus beaux poèmes ; (iii) de publier le fruit de nos retrouvailles. Qui aime Hart me suive.

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