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World Press Photo : Pas courageux, s?abstenir
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World Press Photo : Pas courageux, s?abstenir
Du courage ! Il en faut une certaine dose pour oser se laisser interpeller par cette sélection de centaines de photographies, les plus représentatives de l?année 2005. Ne nous faisons pas d?illusions. Nous saurons inventer, cette semaine, les faux prétextes pour justifier la paresse, sinon la lâcheté, pouvant nous inciter à renoncer à nous rendre à une exposition de photos, pouvant nous remettre en question et nous forcer à nous demander, en vérité, devant chacune d?elles, si nous nous rangeons dans le camp des opprimés ou, plus tristement, dans celui de leurs oppresseurs.
Nous ne savons pas quel sera le nombre des courageux qui oseront profiter de cette occasion inespérée de voir, dans toute sa crudité, ce que le monde, dans lequel nous devons vivre, est exactement et jusqu?où peut aller la cruauté humaine. Quel qu?il soit, il convient, d?ores et déjà, de témoigner nos félicitations les plus chaleureuses et notre plus vive gratitude au groupe de compagnies Ireland Blyth Limited (IBL), au consulat du Royaume des Pays-Bas à Maurice et plus particulièrement à son consul honoraire, le capitaine François de Gersigny, qui ne se sont épargné aucune peine pour que l?exposition World Press Photo 2006 puisse se tenir aussi à Maurice.
Il convient tout d?abord de féliciter IBL pour l?heureuse initiative de convertir en salle permanente d?exposition le rez-de-chaussée de son immeuble historique de la rue Dr-Ferrière, en face du Square Bowen, que ce groupe entretient à ses frais.
La séance inaugurale est réservée à ce diamant culturel et philosophique qu?est la World Press Photo 2006.
Celle-ci est une ONG à buts non lucratifs. Créée aux Pays-Bas en 1955, elle célèbre son premier jubilé d?or. Son principal objectif est de promouvoir et de soutenir le travail éminemment bénéfique des photographes de presse. Elle devient, au fil des ans, une plateforme privilégiée du photojournalisme et du libre échange d?informations. Année après année, elle organise une compétition internationale de photos de presse qu?on est en droit de considérer comme la plus importante au monde.
Les perversions les plus cruelles
Il suffit de savoir que l?édition 2006 regroupe 83 044 images, prises aux quatre coins de notre planète, par 4 448 professionnels de 122 pays. Elles ont été examinées en février dernier à Amsterdam par un jury international, composé d?une douzaine de photographes choisis parmi les meilleurs. Les 200 images finalistes sont exposées dans 85 pays, dont le nôtre. Elles seront vues par deux millions de visiteurs auxquels s?ajouteront ceux d?entre nous se faisant un devoir de privilégier ce contact avec ce que peut devenir notre monde s?il ne sait pas mettre frein aux perversions les plus cruelles pouvant, hélas, l?animer par moments, quand la méchanceté humaine l?emporte sur notre sagesse.
Cette célébration du photojournalisme à l?échelle mondiale nous rappelle que pratiquement plus rien ne met en valeur le travail de nos photographes locaux et, plus particulièrement, ceux de notre presse si vivante. Jadis, l?AJIM organisait, bon an, mal an, différentes compétitions annuelles, dont une réservée au photojournalisme. En 1981, par exemple, c?est une photo de l?express, montrant un gamin tirant une palette sur roulettes, chargée de bidons et autres récipients d?eau, qui est primée. Son auteur retournera son 1er prix à l?AJIM, estimant que le 2e prix est d?une plus grande valeur commerciale...
Pour en revenir aux photographies primées à l?échelle mondiale et présentement exposées chez IBL, voici quelques réflexions qu?elles peuvent inspirer, pour peu que nous sachions nous attarder devant elles, le temps d?établir le contact et recevoir leur message cinq sur cinq.
● Une main de nourrisson. Mais déjà une main de vieillard agonissant. Toute ridée. Elle intime le silence à des lèvres maternelles. L?enfant imposant le silence à sa mère, témoin du martyre. L?enfance victime de néo-Nérons. L?innocence victime de néo-Hérodes. De la cruauté de nos décisionnaires. Les nôtres. De nos lâchetés. Nos complicités.
● Accablement collectif. Veillée mortuaire d?une gamine de cinq ans. D?une promesse de vie. Un monde de misère qui crie vers l?Homme, appelé à remplacer, ici et là et à tout moment, la miséricorde divine, la bonté du monde. Fermerons-nous les yeux, les oreilles, à l?enfance martyre qui, des yeux accablés, sollicite, en silence, notre aide, notre accompagnement.
Désorienté à jamais
● Katrina . Un cyclone. Plus calamiteux que les autres. En raison de son ampleur. Des masses d?eau que contient sa zone nuageuse. La mort et la désolation annoncées, une semaine avant le jour J. Aux antipodes, on comprend et on sait ce qui se passera inexorablement. La fureur des rafales. Des trombes d?eau persistantes. Des digues qui rompront. Des villes inondées. Le delta de la Louisiane englouti par les eaux. Ce que l?on ignore encore : l?imprévoyance sur place des autorités tant fédérales que municipales, américaines. Le réveil sera tardif et douloureux. Mais il en faut davantage pour vaincre l?orgueil démesuré étatsunien, sinon texan.
● Katrina bis. Des affamés trouvent la force d?ajuster des pylônes électriques renversées par des rafales cycloniques afin qu?elles émettent un signal de détresse géant : /we need fo?/ Dieu fasse que la mort ne soit pas la cause de ce S.O.S. inachevé.
● Katrina ter. Une image d?une comédie dantesque. Inondation sur fond d?incendie. Mariage du feu, de l?eau, de l?horreur. L?image d?un monde frappé de folie. Triste résultat d?une humanité s?assourdissant de mille manières pour ne pas entendre, ne pas voir, l?autre humanité. L?humanité souffrante
● Israël. Autre monde en folie. Maman berce sa gamine tardant à s?endormir d?un sommeil du juste, impossible à trouver. Le petit frère observe la scène. Il suçote, en guise de sucre d?orge, la gueule d?un pistolet.
● Quelque part dans notre monde. Une boîte de carton sert de cercueil à un adolescent trépassé. Le veinard. Tant d?autres n?auront même pas de linceul. Tant d?autres devront se contenter de la fosse commune. Se contenter de la pelletée du bulldozer en guise d?ultime poignée de terre jetée sur un cercueil verni.
● Une femme doit étaler toute la nudité de sa misère, à même le trottoir, aux yeux d?un monde à la fois voyeur et aveugle. Tremblement de terre au Cachemire. L?horizon devient une diagonale. Une gîte de 60 degrés. On passe comme on peut. Entre ciel et abîme. Il faut faire vite. L?hiver arrive. La neige arrive. Demain, la pente sera encore plus glissante. Engourdis par le froid, les doigts auront davantage du mal à s?agripper au filin d?acier et d?espoir.
● Pakistan. Sabir Hussein ne sait comment consoler sa fillette hurlant de douleur. Décor de dispensaire. On pense à une quelconque scène de vaccination. On sourit même à l?effroi, peut-être exagéré, de cette fillette. Une vaccination après tout ne peut pas faire aussi mal. En regardant de plus près, on s?aperçoit qu?il lui manque un bras. Arraché sans doute par une mine personnelle. Ou lors d?un tremblement de terre. Un bras d?enfant resté peut-être écrasé sous un parpaing.
● Guatemala. Un carrelage lavé de sang humain. Une chaise de torture. Au sol, traîne une tête humaine. Oubliée sans doute par quelques bourreaux distraits.
Il leur arrive aussi de perdre la tête.
● Une fillette hurle d?effroi. Un policier vient d?abattre ses parents. Des fleurs ornent sa robe salie. Elles sont rouges. Impossible de préciser s?il s?agit de couleur ou de sang.
Une visite ne suffit pas pour tout voir, tout comprendre, tout assimilé, sans être désorienté à jamais.
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