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VRS : une retraite douce-amère
Jean-Pierre Rose, 61 ans, promu entrepreneur
L?annonce d?une retraite anticipée obligatoire fut un véritable choc pour Jean-Pierre Rose. Surtout après 29 ans de bons et loyaux services. ?Les bras m?en tombent lorsque j?entends Bernard Vallet, l?administrateur de la propriété sucrière de Beau-Plan, me dire ?Pierrot, tu t?arrêtes?. C?est comme si c?était hier.?
C?était en 2002. Le VRS est enclenché. Avec quelques 200 autres travailleurs, Jean-Pierre, employé des champs, est forcé de rendre son tablier. Mais son tourment a été de courte durée. ?Très vite je reçois le soutien des administrateurs, qui me proposent de devenir entrepreneur en sous-traitant de la main d??uvre pour la propriété. Au fait, c?est quelques jours après que ce même Bernard Vallet -mon field manager- m?a fait la proposition en me disant ?ce job est une bonne affaire pour toi? . Aujourd?hui, Jean-Pierre gère les 150 laboureurs ayant bénéficié du VRS qu?il a préalablement réembauchés. Ces derniers ne bénéficient plus de sick-leave ni de local-leave mais sont payés à la journée. ?Les 50 autres travailleurs n?ont pas voulu venir travailler. Ils n?en ont pas éprouvé le besoin parce qu?ils avaient une rente et une maison. Ou tout simplement, ils ont préféré prendre une retraite définitive.?
Jean-Pierre a, lui, préféré vendre le terrain offert par la propriété sucrière pour acheter un autre de son choix. Avec l?argent obtenu de son VRS et ses économies d?une trentaine d?années, il s?est fait construire une maison à Pamplemousses.
Goûter aux délices d?une retraite bien méritée dans sa coquette demeure n?est nullement dans les perspectives de ce bosseur acharné.
?Aujourd?hui, je n?ai toujours pas le sentiment d?avoir atteint l?âge de la retraite. Par contre, j?aurais été une loque si on ne m?avait pas donné l?opportunité de travailler. Bernard Vallet, ma femme Violet et mes deux filles, Pascaline et Géraldine, ont su me donner goût à la vie. Je vais travailler jusqu?au dernier jour. Le travail pour moi est une bénédiction du ciel.?
Bénédiction qu?il partage d?ailleurs avec Pascaline qui est devenue son assistante. Polyvalente, elle cumule la tâche de chauffeur. Elle s?occupe de la paye des ouvriers de son père et se rend aux champs avec lui. Si Jean-Pierre Rose n?est pas à son bureau, à Souvenir, Calebasses, c?est qu?il s?adonne à une partie de pêche, seule distraction qu?il s?octroie.
Kissoon Mogunchand, 61 ans, le ?sirdar? devenu patriarche
À l?âge de 16 ans, Kissoon Mogunchand intègre la propriété de Constance La Gaieté. ?Mon travail de sirdar, c?était ma vie.?Alors, lorsqu?en 2001 on agite le VRS sous son nez, c?est l?effondrement. ?Je me suis demandé ce que je pourrais bien faire comme boulot pendant ces cinq années précédant ma retraite définitive. Heureusement que la famille avait parallèlement un petit business. Je me suis consacré au snack?. Comme compensation, il obtient un terrain de sept perches à Plaine-Désert-Gersigny à Centre-de-Flacq et une somme d?argent quatre ans plus tard.
L?âme bosseuse de Kissoon a métamorphosé son avenir plus qu?incertain. Avec le recul, il regrette même de n?avoir pas abandonné plus tôt son métier de sirdar.
Aujourd?hui il est à la tête d?un ?snack?, d?un débit de boisson, d?un petit magasin et d?un tricycle pour vendre des gâteaux à Belle-Mare. ? Au début, le business ne marchait pas bien. Mais, à ce jour, je suis content d?avoir quitté mon travail de sirdar, qui n?était pas assez rémunéré. Je partais tous les matins à cinq heures pour rentrer très tard la nuit. Ma vie familiale en a terriblement souffert.?
Il est heureux de travailler à son propre compte. ?Ce n?était pas toujours facile avant, même si les chefs étaient contents de nous. Ils passent même me voir de temps en temps.? Sa femme Premwatee, ses fils Soodhir et Soodesh ainsi que sa fille Vedna l?épaulent dans sa petite entreprise familiale. Et le week-end, il s?octroie de longues promenades le long de la mer. ?Tout le long de ma vie, la mer a été ma seule distraction.?
Mardemootoo Murday, 63 ans, le jardinier malchanceux
D?un pas incertain, Mardemootoo inspecte le déroulement des travaux de sa maison à Argy. Deux ouvriers s?y sont attelés. ?De temps en temps, quand on a réussi à économiser quelques sous, on y apporte une petite amélioration.? Très vite, Cunniahmah, sa femme, prend le relais. Il faut dire que le mari, terrassé par deux accidents vasculaires cérébraux, a beaucoup de difficultés à parler. Il est resté trois mois cloué au lit. ?Heureusement qu?il a eu son VRS pour avoir travaillé pendant 28 ans en tant que jardinier sur la propriété sucrière de Constance. Une bonne partie de la somme obtenue a été utilisée pour ses soins et aujourd?hui, même s?il boite un peu, il arrive à se déplacer.? Le terrain de sept perches a été transmis à leur fille Angenee, mariée et mère de trois enfants.
Cunniahmah, elle-même souffrant d?invalidité et bénéficiant d?une pension de validité, garde néanmoins le sourire. Une partie de sa maison est dépourvue de portes et fenêtres. La famille Murday a pourtant décidé d?habiter cette maison en construction. ?Kan gagn enn ti kas nou pou fer. Bizin trase. La kaz bon die gran.? Elle appréhende la prochaine venue des cyclones mais ne pouvait plus se permettre d?attendre la fin des travaux avec un fils de 30 ans au chômage et à leur charge.
Michel Palakaksing, 49 ans, l?électricien désabusé
?À la fermeture du moulin, j?ai reçu comme un coup au c?ur. Cela a été d?autant plus dur que ma femme aussi travaillait sur la propriété.? Sylvette était effectivement en charge de l?école maternelle au sein de l?établissement Constance La Gaieté. Comme elle n?avait le droit de s?occuper que des enfants de la propriété, elle s?est retrouvée du jour au lendemain sans bambin à garder.
Le jeune couple est ainsi au chômage. Commence alors ce qu?ils appellent tous deux la période douloureuse. Michel, malgré ses 18 ans de service en tant qu?électricien, a beaucoup de mal à se recaser. Il vogue de petit boulot en petit boulot. Il travaille notamment dans la construction, dans une usine de textile, dans des hôtels, obligé d?accepter tout ce qui se présente pour pouvoir subvenir aux besoins de sa femme et de leurs deux enfants. ?Je me souviens de cette tristesse dans les yeux de ma fille, Béatrice qui, entre deux jobs me demandait toujours papa, où tu vas aller travailler, maintenant??.
Dépendant du nombre d?années de service, l?employé avait droit à un terrain de huit à 16 perches. ?J?ai eu droit à un morceau de terre de 13 perches et je n?étais pas trop satisfait de la somme d?argent.? Michel déplore la mauvaise coordination de l?attribution du terrain et de la compensation salariale. ?Quelques mois après la fermeture du moulin en 97, l?argent nous est offert mais ce n?est qu?en 2002 qu?on a droit à notre terrain. C?est une grossière erreur. Une partie de l?argent a été engloutie pendant les mois de galère et de chômage. Tout cet argent parti en fumée ne peut pas être utilisé aujourd?hui pour l?achat de matériaux.? En mars de cette année, sommée de quitter la maison mise à leur disposition par la propriété sucrière, la famille est accueillie chez de bons Samaritains. Aujourd?hui, leur maison commence à prendre forme au morcellement Constance. Michel a trouvé un boulot d?ouvrier polyvalent à l?hôtel Beau Rivage. ?Il faut quand même regarder du bon côté des choses. Nous avons réussi à devenir propriétaires.?
Seelkamah Yerralutchmadoo, 63 ans, ou la retraitée heureuse
Elle est fière de nous faire visiter sa maison au morcellement La Gare, à Argy, Seelkamah Yerralutchmadoo. Intérieur propret et mobilier flambant neuf. ?Dehor pann fini. Mo gard enn ti cas. Mo pe vinn vie. Mo per tom malad.? Elle préfère laisser le soin aux enfants de peaufiner l?extérieur encore à l?état brut. ?Il faudra qu?ils fassent des économies. A l?avant, dans cette partie inachevée, je leur ai conseillé de construire un petit commerce. Cela rapporte toujours.? D?ailleurs, ils sont nombreux parmi les sept enfants à vivre dans cette maison, fruit du VRS de la propriété Constance La Gaieté, obtenu en 2001, et des 48 ans de labeur de leur maman laboureur. Une des cinq filles, Giana, 40 ans, travaillant aussi dans les champs, a bénéficié du VRS au même moment que sa mère. Lassée d?un trop long moment de chômage, elle a préféré chercher fortune en Italie en laissant derrière elle ses enfants. Giana accompagnait ses parents tous les matins aux champs. ?On quittait la maison à 3 heures du matin. On avait une heure de marche avant d?arriver aux champs. On revenait à cinq heures de l?après-midi?, se remémore Seelkamah. Son mari n?a cependant pas pu profiter de cette retraite anticipée, ayant abandonné son travail à la suite d?une longue maladie. Aujourd?hui veuve, Seelkamah coule des jours heureux auprès de ses huit petits-enfants, après avoir effectué une petite virée en Italie.
Premila DOSORUTH
Ramgoolam à la conquête de la classe ouvrière
Chandrawtee Mandhub a donné 24 ans de sa vie à l?industrie sucrière. Partie en retraite volontaire en 2001, c?est hier que cette femme, qui de ses propres dires, a ?trimé? pour nourrir sa famille, a reçu des mains du Premier ministre son titre de propriété. Elle a habité tout ce temps ?dan sité? et a hâte de construire sa maison. Idem pour Lindsay Volavide, qui a lui travaillé 27 ans à l?industrie sucrière de Rose-Belle.
Excepté que lui, il fait partie de ceux qui ont dû presque tout dépenser de l?argent reçu de l?industrie sucrière à leur retraite en 2001 : Rs 198 000 dans son cas. Comme lui, il leur a fallu attendre cinq ans pour avoir enfin le lopin de terre tant attendu. Mais l?amertume avait disparu, hier, après le discours très socialiste du Premier ministre, qui promet que son gouvernement irait ?corriger les inégalités du destin?.
Selon Navin Ramgoolam, qui déclare avoir tenu à être hier à Rose-Belle pour la cérémonie de remise de titres de propriété, le gouvernement de l?Alliance sociale, quand il a pris le pouvoir en 2005, a réalisé que ces terrains étaient sous hypothèque avec la banque. Ce qui fait que les bénéficiaires n?auraient pas pu donner en garantie leur terrain s?ils voulaient emprunter de l?argent. D?où la décision d?enlever ces liens avant d?allouer le terrain aux retraités de l?industrie. Navin Ramgoolam affirme aussi être reconnaissant à ces personnes pour leur contribution, qui a permis au pays de prospérer. ?Car sans l?industrie sucrière, il n?y aurait pas eu de santé gratuite ni d?éducation gratuite?, dit-il.
Et le passé du pays, de l?industrie et de ces gens est important, ajoute-t-il. ?Ces personnes ont travaillé dur et ont été exploitées pendant longtemps, il ne faut pas l?oublier (?). Mais laissez-moi vous dire que cette époque est révolue. Il y a des gens qui auraient aimé que nous ne progressions pas, que nous soyons comme avant. Mais c?est fini, tout ça !? promet-il.
Il donne aussi la garantie qu?avec la diversification de la canne à sucre, ?les planteurs qui produisent de la bagasse seront payés pour ce qu?ils produiront. Ce ne sont pas les autres qui se feront de l?argent à leurs dépens.? Il est rejoint dans son discours par Arvin Boolell, ministre de l?Agro-industrie, qui affirmait auparavant que l?argent que le pays recevra de l?Union européenne comme compensation irait ?aussi aux travailleurs car nous agirons comme un gouvernement responsable.?
Navin Ramgoolam dit aussi qu?il veut que tous les Mauriciens progressent après leurs sacrifices du passé. ?Certains veulent un nivellement par le bas mais je dis qu?au contraire, il faut que les gens améliorent constamment leurs positions selon leurs capacités. (?) Et je suis déterminé à tout faire pour réussir. Je laisse ceux qui veulent aboyer continuer à le faire.? Rajesh Jeetah, ministre de l?Industrie, a aussi demandé aux retraités à réfléchir à devenir propriétaires de leurs propres entreprises. ? Le gouvernement veut vous aider à prospérer?, a-t-il expliqué.
Les mots forts du PM ont convaincu. Après la cérémonie, il a été entouré de nombreux anciens employés de l?usine de Rose-Belle, qui voulaient ?dir ou kontinie ou bon travay.? Agréablement surpris, le PM a voulu prendre la presse à témoin. ?Voyez comme ils m?aiment. C?est la presse qui ne m?aime pas?, a-t-il lancé d?un ton badin. Et un de ses proches de murmurer : ?ces gens, pauvres comme ils sont, ne se plaignent même pas de la montée des prix, ils sont simplement heureux de voir Navin Ramgoolam. ?
Deepa BHOOKHUN
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