Publicité
Vers le pire des mondes possibles ?
Le pire des mondes possibles : De l?explosion urbaine au bidonville global, Mike Davis, Editions La Découverte, 252 pages.
1. L?explosion urbaine
Selon Mike Davis, pour la première fois, la population urbaine sera plus nombreuse que la population rurale de notre planète. C?est un événement dont la portée dans l?histoire humaine, est comparable à celle de la révolution du néolithique ou de la révolution industrielle.
En 1950, il n?existait que 86 villes de plus d?un million d?habitants. Aujourd?hui, on en compte 400. Et en 2015 il y en aura au moins 550. La population urbaine actuelle qui s?élève à 3,2 milliards dépasse la population mondiale totale en ?, l?année où John Kennedy accéda à la présidence des Etats-Unis! En ce qui concerne la population rurale mondiale, après avoir atteint son apogée, elle commencera à baisser à partir de 2020. L?essentiel de la croissance démographique mondiale ? les projections indiquent un pic de 10 milliards d?habitants en 2050 ? concernera donc les villes.
La multiplication de nouvelles mégapoles de plus de 8 millions d?habitants est un phénomène déjà célèbre. MD relève les populations ( en millions d?habitants ) de plusieurs villes en 1950 et en 2004 . Pour n?en prendre que cinq : Lagos ( 0,3 à 13,4 ), Delhi ( 1,4 à 18,6 ), Pékin ( 3,9 à 10,8 ), Istanbul ( 1,1 à 11,1 ) et Rio de Janeiro ( 3,0 à 11,9 ). Plus spectaculaire encore : des hypervilles de plus de 20 millions d?habitants, c?est-à-dire la population urbaine mondiale à l?époque de la Révolution française. Alors qu?en 2000, seule l?agglomération urbaine de Tokyo dépassait ce seuil de manière incontestable, la «Far Eastern Economic Review » estime qu?en 2025 l?Asie compterait à elle seule 10 ou 11 conurbations de cette taille dont Jakarta ( 24,9 millions d?habitants ), Dacca ( 25 millions ) et Karachi ( 26,5 millions). Shanghai abriterait jusqu?à 27 millions de résidents tandis que Bombay atteindrait une population de 33 millions d?habitants?
Les villes du tiers monde en phase d?explosion démographique sont également en train de créer d?extraordinaires nouveaux réseaux, couloirs et hiérarchie urbains. Pour illustrer son propos, MD prend plusieurs exemples, dont l?un est la vaste conurbation ouest-africaine qui se développe le long du golfe de Guinée, autour de Lagos ( 23 millions d?habitants en 2015, selon une estmation ). Selon une étude de l?OCDE, ce réseau de 300 villes de plus de 100 000 habitants formera en 2015 un ensemble dont le poids démographique sera comparable à la côte est des Etats-Unis, avec cinq villes de plus d?un million d?habitante et plus de 60 millions d?urbains vivant sur 600 kilomètres d?est en ouest, de Bénin City à Accra. Malheureusement, ajoute MD, ce sera sans doute le plus grand foyer de pauvreté urbaine de toute la planète.
Quel est le résultat de cette évolution ? D?abord l?apparition d?un paysage hermaphrodite, d?une campagne partiellement urbanisée. MD cite l?architecte et théoricien de l?urbanisme Thomas Sieverts qui pense que cet urbanisme diffus, qu?il appelle « Zwischenstadt » ( entreville ) est en voie de devenir rapidement le paysage type du 21e siècle, aussi bien dans les pays riches que dans les pays pauvres, et malgré la diversité de l?histoire urbaine passée. « En Indonésie, à Jobotabek, où un processus semblable d?hybridation entre le rural et l?urbain est déjà fort avancé, les chercheurs appellent ces nouveaux schémas d?utilisation du territoire des ?desakotas? ( villages urbains ) et débattent pour déterminer s?il s?agit de paysages transitoires ou d?une spectaculaire et nouvelle espèce d?urbanisme. »
Face à l?émergence de système urbains polycentriques sans frontières claires ente le rural et l?urbain, les géographes Adrian Aguilar et Peter Ward ? que cite également MD -- proposent la notion «d?urbanisation à l?échelle régionale » pour décrire l?actuel développement périurbian de Mexico, Sao Paulo, Santiago et Buenos Aires. « Des taux de croissance métropolitaine plus faibles ont coïncidé avec une circulation entre le centre-ville et son arrière-pays, avec des frontières toujours plus floues entre l?urbain et le rural, et une déconcentration de l?industrie vers la périphérie métropolitaine, notamment lointaine, dans les aires ou pénombres périurbaines qui entourent les mégalopoles.» Ils pensent que c?est dans cet espace-là que la reproduction de la main-d?oeuvre se concentrera probablement dans les plus grandes villes du monde au 21e siècle.
Cependant, le moteur de la «sururbanisation» n?est pas la création d?emplois, mais la reproduction de la pauvreté. MD rappelle ici que de Karl Marx à Max Weber, la théorie sociale classique pensait que les grandes villes du futur se développeraient sur le modèle industriel de Manchester, Berlin ou Chicago. Or, la plupart des villes du Sud, poursuit MH, ressemblent davantage à la Dublin victorienne, qui, comme l?a montré l?historien Emmet Larkin, était unique parmi «toutes les fabriques à bidonvilles du monde occidental au 21e siècle en ce que ses bidonvilles n?étaient pas le produit de la révolution industrielle. Entre 1800 et 1850, Dublin souffrit en fait davantage des maux de la désindustrialisation que de ceux de l?industrialisation. » De même la croissance prodigieuse de Kinshasa, Luanda, Khartoum, Dar-es-Salam, Guayaquil et Lima continue malgré l?état de ruine de leurs industries de substitution, la réduction à la portion congrue de leurs secteurs publics et la mobilité sociale descendante de leurs classes moyennes. «En conséquence de quoi une croissance urbaine rapide dans le contexte d?ajustements structurels, de dévaluation monétaire et de retrait de l?Etat a toujours fonctionné comme une implacable machine à produire des bidonvilles. Depuis 1970, partout dans le Sud, les bidonvilles croissent à un rythme plus soutenu que celui de l?urbanisation stricto sensu.»
Publicité
Publicité
Les plus récents