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Vers le large
C?est une polémique sans doute aussi vieille que le tourisme. Quand ce n?est pas les hôteliers qui grognent contre les pêcheurs parce qu?ils enlèvent de la mer ce qu?y cherchent les touristes plongeurs, ce sont les pêcheurs qui crient, à peine donnés les premiers coups de pioche, que l?on arrache leur « bouse manze ». Le scénario d?Anahita était donc écrit d?avance. C?est un film si souvent joué qu?il en devient grotesque. Les quelques variations de cet épisode-ci, cependant, semblent intéressantes à relever.
Il est d?abord plus ridicule qu?il ne l?aura été à St-Félix ou à Grand-Gaube. L?étude scientifique faite par le centre d?Albion démontre clairement qu?ils se battent pour un lagon? mort. Dans cette vase qui s?est développée certainement sous l?effet de la pollution des bateaux, il ne subsiste guère de vie marine à près de 100 mètres de la côte. On ne voit pas quel tort les travaux peuvent encore faire. Mais si réclamer arbitrairement Rs 300 000 n?a aucun fondement, une manière de « compensation » pourtant se justifie, entendu que compenser veut dire ouvrir une porte quand une autre se ferme.
Contrairement aux situations précédentes, le pêcheur mérite certains égards, la mer faisant l?objet de nouvelles attentes. Pourquoi alors cet incident ne serait-il pas une occasion d?encourager le saut vers le large, de passer plus résolument de l?artisanal dans les parages du lagon, à l?industriel plus loin, d?inciter une grosse partie de nos 5 000 pécheurs à monter à bord de chalutiers ? Ce mouvement vers le large a été encouragé par le gouvernement qui a initié la formation aux techniques de pêche et le renforcement de l?équipement. Mais l?expansion rapide de l?industrie devrait l?accélérer. Le « hub » pourrait ne pas être vu uniquement sous l?angle du transbordement et du traitement, mais également et davantage que ce n?est actuellement le cas, de la pêche.
Ce que trois palangriers rapportent du large chaque année équivaut à tout ce que la communauté des pêcheurs artisanaux ? 2 000 pirogues ? produit en dépassant à peine les récifs. Le pays n?a certes pas les moyens de s?offrir plusieurs chalutiers pour multiplier le volume pêché et les pêcheurs artisanaux manquent de savoir, mais des solutions peuvent être recherchées. L?on peut commencer par des bateaux de pêche de taille moyenne, ouvrir au moins la porte. Juan Carlos Rey, qui connaît le secteur, citait le Sénégal et les Seychelles en exemple dans une interview. Ces pays ont une longueur d?avance sur nous, avec dix chalutiers pour les Seychelles, alors qu?ils n?avaient guère plus que nous, tout récemment, d?expérience de pêche hauturière.
Le gouvernement devrait d?autant plus explorer cette voie, dans sa tentative de résoudre le conflit, que notre illustre visiteur de cette semaine l?y a invité de manière insistante. « Je rêve de voir le gouvernement vous aider à faire ce que l?Islande fait », a déclaré Abdul Kalam aux pêcheurs de Pointe-aux-Sables cette semaine. Au malaise de la communauté, qui subira encore la pression du tourisme, les dirigeants pourraient répondre en initiant activement des partenariats avec des étrangers où notre main-d??uvre s?allierait à leurs moyens techniques pour exploiter ces stocks de poisson importants de l?océan. Nos voisins les lorgnent aussi. L?industrie de la pêche doit impliquer les hommes de la mer pour booster cette exploitation.
Ce qui ne nous épargne pas de déplorer cette attitude pleurnicharde qui reste le premier réflexe. S?accrocher à des privilèges perdus, mendier des faveurs, rechercher des « boutes », comme le font ici ces pêcheurs ou là-bas le gouvernement, est improductif, et nous n?avons plus le droit de l?être. Quand un obstacle surgit désormais, il faut être inventif, ingénieux, chercher des pistes que la recherche met à notre disposition pour s?en sortir. C?était l?autre leçon du président indien.
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