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Véronique Le Clézio, côté profane

29 avril 2007, 00:00

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Véronique Le Clézio présente, en deux volets, ses ?uvres les plus récentes aux amateurs de Beaux-Arts que nous essayons d?être. Un volet « sacré », composé de madones et de vierges, doit suivre, en l?église de Notre-Dame de l?Immaculée Conception, à Port-Louis, pendant le mois marial de mai, un bref volet « profane » jusqu?à demain, aux Aubineaux, Curepipe. Nous pouvons prendre avec un gros grain de sel sa prétendue dichotomie profane-sacré, car nous la savons trop inspirée pour pouvoir s?empêcher de sacraliser le profane tout en étant, bien sûr, absolument incapable de profaner le sacré.

Exposition « profane » aux Aubineaux ! Les amateurs de Beaux-Arts n?y objecteront pas, habitués que nous sommes à ces appellations d?exposition ou de tableaux, privilégiant davantage leur résonance sémantique que leur réalité artistique.

Comment pourrions-nous, en effet, imaginer un seul instant Véronique Le Clézio incapable de sacraliser du regard, comme sur ses toiles, les reflets des lumières nocturnes du Caudan dans les eaux noirâtres de la rade de Port-Louis, la beauté exotique et surréelle d?une grappe florale de pinces de crabe, l?explosion chromatique de nos flamboyants au c?ur de l?été, les coulées colorées de nos pentes montagneuses, la cascade de lumière dégoulinant d?une fougère fluorescente, les racines d?un de nos derniers la fouche, la multitude de nos foules bigarrées au sein desquelles l?éclat des uns multiplie les autres en les enrichissant d?un aura additionnel, pour ne rien dire de ses souvenirs marocains hauts en couleurs.

Un feu d?artifice se dégage de ses toiles

Il est dommage que les sombres murailles des écuries du Domaine des Aubineaux, son pavage si évocateur, fassent de l?ombre aux toiles exposées de Véronique Le Clézio. Il se peut que des cimaises neutres mettraient davantage en valeur le feu d?artifice se dégageant de chacune de ses toiles, comme la délicatesse des détails qui les composent.

À quoi bon, cependant, s?attarder sur un support qui durera ce que durent nos expositions artistiques? l?espace d?un instant de grâce alors que nous soupirons toujours derrière cette galerie d?art nationale, promise depuis des lustres, et qui nous sera livrée aux calendes grecques quand l?État, ayant stupidement dépensé des milliards pour le bétonnage de l?immeuble devant abriter la dite galerie, viendra pleurnicher ne plus avoir de sous pour acheter la meilleure toile de chacune des différentes expositions de nos meilleurs peintres.

Oublions l?État qui s?entête à mettre la charrue-galerie avant les b?ufs-collections de tableaux à constituer, dès aujourd?hui, en attendant de désigner demain les bâtiments et bureaux publics devant les recevoir où ils seront exposés sur une base exponentielle, permanente et itinérante.

Oublions donc le manque de clarté des murailles des Écuries des Aubineaux. La pauvreté du vocabulaire français ne permet pas de retenir, ici, les antonymes de ce mot, faute de pouvoir éliminer la note péjorative qui leur colle au dos (exemples : noirceur, obscurité). Mes convictions politiques m?interdisent d?inventer des néologismes comme « sombritude » ou encore « noircitude ». Oublions tout cela pour mieux se concentrer sur l?éclat des différentes toiles de Véronique Le Clézio, toiles « profanes » puisqu?elle le dit et le veut sans doute.

Place d?abord aux images qu?elle ramène d?une escale marocaine. L?ocre domine, tout comme ces lignes pures, ces carrés, ces espaces à ciel ouvert, ces escaliers s?ouvrant sur d?autres mystères, ces présences humaines à imaginer, prétextes à des bains colorés où dominent des teintes, sinon des teintures, sombres, bleutées, violettes, pourpres, prétextes à d?autant d?éblouissements contenus.

Les montagnes de l?Atlas sont sépulcrales à souhait. Fantomatiques même. Elles semblent taillées dans le calcaire par l?action conjointe et constante de l?eau et du vent. Heureux fruits de l?étrange mariage de deux éléments. Le Maroc privilégie la terre. Couleur éminemment sacrée. L?artiste la respecte et du même coup la sacralise, sans doute possible.

De la vie végétale, Véronique Le Clézio jette son dévolu sur ses fruits les plus emblématiques : les pinces de crabe, la fleur ? que le Larousse dit « fausse » ? du bananier, le lotus sacralisant la pourriture qui l?enfante et la nourrit. Le flamboyant est tout feu tout flamme. Peut-on rêver appellations plus chaleureuses et cordiales pour une couleur se trouvant être la plus belle et la plus stimulante ? Du fond de l?abîme végétatif, Véronique Le Clézio sait excellemment nous désigner la trouée lumineuse, permettant les élévations les plus salvifiques. Il suffit de nous libérer de nos pesanteurs matérielles et humaines. Si profanation, il y en a, ici, nous en redemandons.

À la tombée de la nuit, l?ombre de nos filaos peuple nos sabbats. Le tout est de savoir s?attendrir devant les formes maléfiques qu?ils endossent. Les racines montantes ou descendantes de nos banians compensent avantageusement l?absence notoire de stalactites et de stalagmites dans le sous-sol mauricien. Il est incontestable que nos arbres les plus beaux font des statuaires n?ayant rien à envier à Rodin, à Michel-Ange ou encore à Giacometti. Il suffit d?avoir un regard d?artiste, pas forcément profane.

Un avant-goût prophétique

Les reflets des lumières du Caudan, dans la nuit abyssale de la rade de Port-Louis, renvoient incontestablement aux plus beaux psaumes que chantent des générations d?aspirants. Nous les revoyons avec le plus grand des plaisirs dans ses toiles de multitudes, attendant une miséricorde ne pouvant que les libérer de la nuit éternelle.

« Comme un vigile attend l?aurore?

Comme une biche gémit

Après l?eau vive?

Comme un malade attend le jour et la sérénité? »

ainsi nos âmes attendent le jour béni où tout sera Beauté et Bonté, Lumière et Vérité, Paix et Harmonie, Fraternité et Solidarité et dont les toiles de Véronique Le Clézio nous donnent, jusqu?à demain, aux Aubineaux de Forest-Side, un avant-goût prophétique qu?elle s?entête à qualifier de profane.

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