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Une île sous psychose
110 000 cas? L?épidémie ne cesse de gagner du terrain. Les services de l?État tentent de démoustiquer à tour de bras. Les professionnels du tourisme sont en émoi. La Réunion a connu des jours meilleurs.
Qu?est-ce qui terrorise le plus la Réunion, la piqûre de l?aedes albopictus ou celle de son amplification médiatique ? Rentrée scolaire retardée, hôpitaux bondés, ruée vers les produits anti-moustiques? La presse se nourrit de cette terreur et en même temps, l?alimente sans relâche. Le Réunionnais, lui, mord à l?hameçon de la peur et cela donne lieu aux rumeurs les plus folles. Un peu à l?image de ces sornettes que l?on balançait il y a quelques années sur les modes de transmission du sida.
Reste la réalité chiffrée de l?épidémie : 110 000 cas recensés depuis le début de l?installation de la maladie dans l?île. Et l?on parle de 52 décès indirects liés au virus concernant des patients déjà fragilisés par d?autres pathologies.
« Nous nous attendons à une période dramatique »
La population, de même que le Parti communiste réunionnais (PCR), ou encore Alain Bénard, le maire UMP (droite) de Saint-Paul, pointent du doigt les pouvoirs publics, qui n?auraient pas réagi en temps voulu. Les spécialistes des services sanitaires de la Direction régionale des affaires sanitaires et sociales (Drass) et de l?État avaient espéré que l?hiver austral dernier allait enrayer la propagation du virus. Ils se sont trompés, un peu, et toute proportion gardée, comme leurs homologues métropolitains lors de la canicule de 2003 qui avait provoqué la mort de milliers de personnes âgées dans l?hexagone.
La catastrophe sanitaire bien installée, les pouvoirs publics ont enfin trouvé la solution miracle pour éradiquer le virus : une grande démoustication à coup de fénitrothion (pesticide chimique) par une centaine de militaires dépêchés de Paris. Une mesure qui, dès le départ, a rimé avec cacophonie. Certains maires et des écologistes ont tout de suite condamné l?utilisation « massive et irresponsable » de ce produit toxique, qui selon eux met non seulement la population en danger, mais provoquent la mort de tout un écosystème.
Pour couronner le tout, il paraît que dans certains endroits, il y a eu surdosage du produit? Face à cette nouvelle menace, de nombreux Réunionnais ont refusé l?accès de leur jardin aux militaires, s?exposant à une peine maximale de trois mois de prison et à une amende de 3 750 euros. Devant l?ampleur des récriminations, la préfecture a décidé de changer de produit et d?opter pour le BTI, un larvicide biologique qui attaquerait les larves de moustiques, mais qui s?avérerait inoffensif pour l?homme, les animaux et les insectes autres que l?aedes albopictus.
Pour l?heure, dans la vie économique, six arrêts maladie sur dix sont à imputer au chikungunya. Les conséquences de l?épidémie se font également lourdement ressentir dans les différents secteurs économiques de l?île, notamment le tourisme réunionnais, touché de plein fouet.
Les professionnels de ce secteur se sont regroupés au sein d?un « collectif des acteurs touristiques réunionnais » avec l?idée de formuler des propositions pour tenter de surmonter cette crise : mise en place d?un crédit d?impôt pour les voyageurs, gel des crédits bancaires? « Nous nous attendons à une période dramatique », observe Jocelyne Lauret, présidente du comité du tourisme de la Réunion. « À ce jour, sur les 28 grands hôtels de l?île, 17 ont enregistré l?annulation de 12 000 nuitées. Cela constitue une perte de six millions d?euros de chiffre d?affaires. »
Battage médiatique qui provoque des dégâts
Les compagnies aériennes commencent elles aussi à trinquer. La destination Réunion est en baisse au départ de la métropole. Air Austral évoque 700 annulations au départ de Paris et 8 000 réservations en moins sur les prochains mois, par rapport à 2005. Même si sur les 430 000 touristes, seuls 17 ont attrapé le virus (ce qui constitue 0,4 cas pour 10 000), le battage médiatique de l?épidémie en France a provoqué des dégâts. Pour preuve, les chanteurs Francis Cabrel et Julien Clerc, ont préféré annuler leurs concerts dans l?île?
Pour l?instant, un Réunionnais sur huit est touché par la maladie. L?angoisse gagne évidemment ceux qui attendent leur tour, surtout les plus vulnérables, dans ce jeu de chaises musicales sur fond de catastrophe sanitaire. On espère que le pic de crise sera bientôt atteint. La Réunion a mieux à offrir qu?une réputation d?île de pestiférés.
Saphira KALLEE-IDELSON (de la Réunion)
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