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Une vie de merde
Dans sa chambre d?hôpital, au premier étage du centre héliomarin de Berck-sur-mer, en ce 19 septembre, Vincent Humbert se concentre sur l?alphabet que lui énumère sa mère. Sa main droite dans celle de son visiteur, il exerce une pression avec son pouce à chaque fois qu?il entend la bonne lettre. D?un léger signe de la tête, il confirme le mot qu?il vient de former.
«C?est impossible d?envisager une vie comme la mienne», témoigne ce jeune homme de 22 ans et sept mois, tétraplégique, aveugle et muet.
Il est là, immobile sur son lit depuis trois ans. Ses yeux, qui ne supportent plus ni la lumière du jour ni la nuit, sont recouverts de coquilles. Au-dessus de lui, deux goutte-à-goutte reliés directement à son estomac lui délivrent de l?eau et du lait. Il ne veut plus de cette «vie de merde». L?expression peut paraître vulgaire, raccourcie, mais Vincent Humbert n?en voit pas d?autre pour décrire son calvaire. Malgré ses multiples handicaps, «Vincent a l?espérance de vie d?une personne de 20 ans», indique son médecin, le docteur Pascal Rigaud.
Sa chambre d?hôpital raconte sa vie d?avant. Aux murs, des photos de ses deux grands frères, un poster de Bob Marley, un calendrier des pompiers, lui le sapeur-pompier bénévole qui s?apprêtait, avant son accident, à passer le concours pour entrer chez les pompiers de Paris. Par terre, trois cartons remplis de lettres d?anonymes bouleversés par son histoire, devenue publique depuis qu?il s?adressa par lettre au président de la République pour lui demander «le droit de mourir».
Sa vraie vie s?est arrêtée le 24 septembre 2000 sur une route départementale de Normandie. Depuis, il est «un mort-vivant», écrit-il dans son livre. Ce soir-là, il avait terminé sa permanence à la caserne des pompiers et rentrait tranquillement chez lui. Mais la route était étroite, un camion est arrivé, Vincent s?est dévié sur le bas-côté de la route, un pneu a éclaté et sa voiture s?est encastrée dans le camion. Trois jours de réanimation, neuf mois de coma, Vincent a fini par se réveiller. Son corps ne fonctionnait plus.
«AUCUN ESPOIR DE PROGRESSION»
«J?ai repris ma tête, mais je n?ai plus que ma liberté de penser», résume-t-il. Son médecin reconnaît que son cas est «exceptionnel». Sans relâche, sa mère, Marie, est au chevet de son «Titi», refusant de croire que son état ne connaîtra aucune avancée. Elle sest installée dans un studio à Berck, vit de petits boulots et passe ses après-midi dans la chambre de son fils. Elle le masse, lui parle, lui fait écouter de la musique et, un jour, Vincent a commencé à bouger son pouce. Durant six mois, elle lui réapprend l?alphabet et, en mai 2002, Vincent parvient à formuler sa première phrase, que Marie inscrit sur un cahier qui ne la quittera plus : «Maman, je suis content que tu sois là.» Sa mère s?accroche à ce premier signe de «renaissance».
Mais, en septembre 2002, le médecin de Vincent leur annonce qu?il n?y a «plus aucun espoir de progression».Qu?il doit quitter le centre héliomarin pour rejoindre un établissement spécialisé «accueillant les gens comme Vincent jusqu?à la fin de leurs jours». «En quelques secondes, tout s?est écroulé», se souvient Vincent. «Je veux mourir», lance-t-il alors à sa mère. «Ma décision était prise et je savais que je ne reviendrais plus jamais dessus. Ce n?était pas un coup de tête, c?était une décision mûrie, celle que je pensais la meilleure.» Marie et lui vont longuement parler de la mort. «Il m?a fait mûrir, reconnaît sa mère. Je me suis interrogée sur ce qu?était la vie.»Vincent veut mourir, mais il a besoin d?aide pour y parvenir. Il demande en vain au médecin et aux infirmières «un médicament pour en finir». «On comprend très bien sa demande. On peut tous imaginer que sa vie est un calvaire, mais personne, parmi les soignants et les médecins, n?envisage d?aller jusqu?à participer à son projet», explique le docteur Rigaud. Le jeune homme se tourne vers sa mère pour l?implorer de le «tuer par amour». «J?avais beaucoup de mal à accepter cela, mais il fallait que je pense à lui, pas à moi», raconte Marie. Elle a fini par lui «jurer» qu?elle accéderait à sa demande.
En relançant le débat sur le «droit à une euthanasie réglementée et transparente», Vincent a «la satisfaction d?avoir posé un acte citoyen». Pour lui, «demander la mort n?est pas une défaite ou une lâcheté mais un soulagement pour le malade et son entourage». Le «plan A» de Vincent ? la demande à Jacques Chirac ? n?a pas abouti. Le «plan B» - se rendre à l?étranger dans un pays où l?euthanasie est tolérée -, le jeune homme l?a finalement abandonné, refusant de «partir comme un voleur» et préférant «mourir en France». Restait alors le «plan C»: que sa mère l?aide à mettre fin à ses jours. «Je ne veux pas tuer mon fils, je veux l?aider à se suicider», insiste Marie. «Cette différence, dans mon c?ur, est très importante, on en a tellement discuté avec Titi.» Elle essaie de ne pas penser à «l?après», elle veut juste «tenir sa promesse», pour «libérer son fils». «Il est tellement désespéré... Il est persuadé qu?après il sera heureux, c?est le principal.»
Marie caresse les cheveux de son fils, se dit «prête» à passer à l?acte. «Je ne craquerai pas, je ne peux pas craquer vis-à-vis de Vincent.» Les conséquences judiciaires ? «On verra, je sais ce que je risque, ce n?est pas un souci pour l?instant.» Vincent lui a dédié son livre. Pressant son pouce avec application, comme s?il voulait signifier que la phrase à venir avait une importance particulière, il dit : «Si on veut embêter ma mère, j?espère que vous ne l?oublierez pas.»
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