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Une valeur partagée
L?événement est rare, il mérite d?être souligné ; le débat organisé par la MBC avec le ministre des Finances a tenu presque toutes ses promesses. Rama Sithanen s?est prêté de bonne grâce aux questions des journalistes, même si ces derniers sont apparus plutôt guindés. Le ministre s?en sort avec les honneurs : il a été honnête et pédagogique. Une prestation réussie qui devrait inciter ses collègues, le Premier ministre en premier lieu, à jouer plus souvent le jeu du débat démocratique. Il reste que, si l?exercice avait été mené par un modérateur formé et informé, si débattre librement faisait partie de la culture de la MBC, ce débat aurait gagné en intensité et certaines questions de fond n?auraient pas été qu?effleurées. Je pense qu?il faut y revenir car de la manière dont elles seront traitées dépendra, dans une large mesure, le climat économique qui déterminera le sort ultime des réformes en cours et des propositions du prochain budget. Je m?en tiens à trois problèmes majeurs.
Le plus important est incontestablement la question de l?avenir de l?industrie sucrière. Si le gouvernement et les propriétaires sucriers parviennent à s?entendre et à définir un nouveau contrat économique et social, ce sont des milliers de Mauriciens qui en seront les bénéficiaires. Les propriétaires d?abord, usiniers et planteurs, grands et petits. Ils avaient pu craindre un moment le déclin inéluctable de leur activité, mais ils pourraient retrouver un nouveau souffle, propulsant l?industrie à des niveaux de profitabilité rarement atteints. Pour ce faire, le soutien et l?encadrement de l?État sont indispensables. L?État est disposé à soutenir la restructuration de l?industrie, mais il réclame, à juste raison, une contrepartie.
De ce que l?on en sait à ce stade, cette contrepartie se décline en deux volets : une participation des planteurs et des travailleurs dans les nouvelles sociétés nées de la diversification et une récupération très partielle par l?État de terres appartenant à l?industrie au profit d?un programme social encore à définir. Ces exigences du gouvernement sont légitimes et raisonnables. Elles devront cependant être examinées dans le cadre d?un dialogue entre partenaires qui se respectent et qui acceptent le bien-fondé des différents intérêts.
Je suis surpris que l?industrie sucrière n?ait pas encore dit publiquement sa compréhension des objectifs de l?État et sa disposition à en débattre. L?impression qui découle des prises de position publiques de ses porte-parole est que l?industrie veut tout avoir et ne rien céder. Ce n?est certainement pas sa position, mais c?est ainsi qu?une large fraction de l?opinion l?entend. Elle aura beau protester, l?industrie sucrière doit savoir qu?elle ne sera jamais considérée comme n?importe quel autre secteur économique. Elle peut s?en lamenter, mais elle portera à jamais son histoire comme un boulet. Ce qui lui impose un devoir d?indulgence.
Son argument fait, la méthode du gouvernement décriée, l?industrie sucrière n?a pas intérêt à donner le sentiment que c?est au forceps que l?État finira par extraire des propriétaires avides, ces terres devenues symboles d?une plus grande équité. Et la superficie retranchée n?est vraiment pas un problème. Je crois même que l?industrie pourrait faire mieux que les 1 500 à 2 000 arpents exigés par le gouvernement, à condition que l?échange se fasse dans le cadre d?un nouveau contrat qui lui garantisse les conditions de sa modernisation et de sa croissance sans la tutelle méfiante d?un gouvernement prédateur. En tout cas, sans un accord perçu comme équitable sur cette question, le climat sera pourri et les perdants seront nombreux.
Le deuxième problème est la nouvelle loi sur la compétition. En réalité, il n?en est pas un. C?est le contexte dans lequel il est amené qui suscite des inquiétudes. L?atmosphère dans le pays est si malsaine que beaucoup de Mauriciens sont persuadés que ce projet est une nouvelle tentative de régler leurs comptes aux mêmes entrepreneurs honnis. C?est injuste. La nécessité d?un nouveau cadre législatif pour réguler les activités économiques et commerciales n?est pas une invention malintentionnée de ce gouvernement. L?actuel gouvernement n?a fait que procéder à une remise à jour du « Competition Bill » voté en 2003, mais jamais promulgué.
En principe, les pays qui se sont dotés d?une législation pour réglementer la concurrence sont des États qui acceptent la liberté du commerce, qui ne pratiquent pas le contrôle des prix, qui cherchent à promouvoir des pratiques commerciales saines afin de susciter une plus grande efficience économique. L?idée de base est que la concurrence n?est pas une pratique spontanée, que l?État doit par conséquent la faciliter en contrôlant les pratiques restrictives et les risques d?abus de positions dominantes. Il ne s?agit pas de fixer des parts de marché, mais d?empêcher une dominance déloyale. Le gouvernement devrait, là encore, communiquer mieux ses intentions et surtout rassurer sur la compétence des cadres et l?indépendance des institutions qui seront créées pour faire respecter la nouvelle législation. L?affaire est d?une complexité telle qu?il devrait envisager, dans un premier temps, d?importer les compétences de qui dépendra en définitive le succès du projet. Mal gérée, cette initiative pourrait avoir des conséquences économiques catastrophiques.
Le troisième problème ? il semble que nous tournons toujours autour des mêmes ? est la question des baux des campements. Que le gouvernement tente de revoir les conditions d?occupation des magnifiques sites de « campements » dont on connaît aujourd?hui la valeur aux yeux du monde, me paraît rationnel. Mais une fois encore, il lui a manqué la manière. En somme, quand il a été attentif et élégant à l?égard des propriétaires, il a oublié de le faire savoir, laissant une exécrable impression d?injustice. Pourtant, le dossier n?est pas indéfendable. De quoi s?agit-il ? De 1 288 familles qui ont obtenu, tout à fait légalement dans les années soixante, le droit d?occuper des sites sur le littoral dont personne à l?époque ne voulait. Elles savaient qu?elles n?étaient pas devenues propriétaires de ces terrains puisque leur contrat stipule bien les dates d?expiration des baux. Pour certains, en 2020, pour d?autres, en 2040.
Or, le gouvernement vient subitement proposer une nouvelle formule. Elle n?est pas si abusive que cela ; elle est même apparue attractive à certains propriétaires, ceux qui ont des moyens financiers. Je ne suis pas étonné que lors d?une réunion de l?« Association of Campement Owners and Users », un juriste ait déclaré à l?assistance : « Si vous avez les moyens de payer, faites-le, c?est une bonne proposition. »
En effet, surtout après les amendements acceptés par le gouvernement, les propriétaires, qui le peuvent, devraient profiter de l?offre. Cela dit, un certain nombre d?occupants auront de réelles difficultés, et le gouvernement ne doit pas rester insensible à leur sort. D?autres pourraient sans doute s?acquitter d?un loyer plus élevé, mais moins exorbitant. Le ministre des Finances a certes des exigences fiscales, mais je pense qu?il ne s?agit pas ici d?une simple imposition.
Le gouvernement aurait tort de penser que les Mauriciens se préoccupent peu de ces questions qui affectent une faible minorité. Je crois que le sens de la justice et de l?équité est sans doute la valeur la mieux partagée de cette nation.
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