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Une question de priorité

3 juin 2007, 00:00

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Et si les Mauriciens étaient en réalité mieux informés et plus réfléchis que ne l?imaginent nos dirigeants politiques? Deux faits récents m?ont poussé à cette interrogation : d?abord, le flop monumental de la manifestation syndicale contre les propositions gouvernementales de compensation salariale ; ensuite, l?intensité de la rumeur publique sur l?inévitabilité d?une nouvelle ponction fiscale au prochain budget. Sur cette question, on retrouve ceux qui parient sur une augmentation du taux de la TVA ou ceux, érudits, qui parlent d?élargissement de l?assiette fiscale. Je vois, dans cette sorte de résignation circonspecte, la démonstration que beaucoup de citoyens mesurent bien les exigences de l?économie. Ils ont parfaitement compris que le ministre des Finances n?est pas un « magicien » et que le temps du redressement économique n?est pas terminé. Ce qui ne veut nullement dire qu?ils acceptent plaisamment les mesures attentatoires à leur pouvoir d?achat ou à leur mode de vie, loin s?en faut, mais ils ne sont pas aux ordres des aboyeurs patentés qui guettent la caravane de la réforme.

Cette disposition d?esprit ? si je ne fais pas preuve d?une trop grande naïveté ? devrait inciter le ministre des Finances, et peut-être plus encore le Premier ministre, à faire le pari de l?intelligence collective de la nation, pour communiquer mieux et de manière plus structurée avec les citoyens, en leur disant toujours la vérité des faits. Cette vertueuse pratique implique évidemment que les dirigeants n?aient rien à cacher, et qu?ils recherchent, en toutes circonstances, à promouvoir l?intérêt général. Ne soyons pas angéliques : un très grand nombre de Mauriciens ne croient pas en la bonne foi des politiciens, surtout quand ils sont au pouvoir. Quelques-uns, pourtant, sont prêts à accorder un crédit d?attention à ceux-là qui les traitent en adultes et leur expliquent les choses comme elles sont. Ce n?est certes pas gagné d?avance dans la mesure où ils ont passé leur temps, pour séduire les mêmes citoyens, à leur mentir sur les faits et à diaboliser les actes ordinaires de leurs prédécesseurs.

Le ministre des Finances a semblé opter pour cette voie de vérité quand il a fait, ces jours derniers, le bilan des réformes engagées lors du budget. Il n?a pas caché que ces réformes n?ont pas progressé aussi vite qu?il l?aurait souhaité. Il n?a pas masqué la gravité des problèmes persistants, le déficit public, la dette, l?inflation. Il lui a manqué, toutefois, le courage de dénoncer les responsables des volte-face, des lobbies, des atermoiements, les résistances lâches de ses propres collègues ministres, qui lui ont mis des bâtons dans les roues à un point tel que les résultats en ont été en partie compromis. Je crois aussi que le Premier ministre est encore trop en retrait, et pis encore, qu?il s?est placé sous la dépendance morale d?un groupe d?idéologues, sans doute bien intentionnés, mais totalement déphasés. Cela, Sithanen ne l?a pas dénoncé ; il pactise. Soyons indulgents à son égard, il est un bouc émissaire, et on ne saurait exiger qu?il soit aussi son propre boucher?

Mais les faits sont tenaces. La réforme, pour qu?elle marche, il faut y aller jusqu?au bout. On voit bien que les premiers résultats ont permis au pays de renouer avec la croissance, encore trop faible certes parce que ralentie notamment par le blocage de plusieurs projets de grande envergure pour des raisons qui ne sont pas exprimables à mon sens, même si elles sont drapées d?honorables prétentions. Le ministre des Finances, tant qu?il reste à la barre, n?a pas d?autres options que de tenir la route. Rien ne sera plus dommageable qu?un changement de cap au milieu du gué.

Surtout que l?oxygène qui nous a manqué et dont l?absence nous débilitait revient enfin. L?investissement repart, les jobs sont créés. Apparemment, l?origine et la couleur du capital excèdent quelques-uns. Quel chômeur s?en soucie, je me le demande. Selon un récent recensement, il y a actuellement dans le pays 8 700 jobs disponibles. Je soupçonne que la majorité de ces emplois sont créés par ces entrepreneurs avides qui en ont déjà généré beaucoup par le passé en prenant des risques, en s?endettant. Qu?est-ce qu?on fait ? On demande à Arnaud Dalais le super actif, à Thierry Lagesse l?infatigable, à Hector Noël et à Antoine Harel les passionnés, à François de Grivel le défricheur, à Arnaud Lagesse le moderniste, d?aller se faire voir ailleurs. Où sont, ici et maintenant, les jobs de l?économie libérée annoncés par les chantres de « la démocratisation », ces ministres de la Parole qui exercent leur magistère avec la complaisance intéressée du Premier ministre ?

Il faut cesser de tromper les Mauriciens. Sans doute la démocratisation de l?économie est-elle un enjeu véritable, mais je ne suis pas sûr qu?elle doive être la priorité d?un pays en transition économique, assoiffé de capitaux susceptibles de créer des emplois et de favoriser la croissance. En matière de concentration de richesses, on peut juste faire le constat que Maurice n?est pas une exception mondiale. Comme partout ailleurs ? peut-être un peu plus à cause de son histoire récente ? les richesses restent concentrées entre les mains d?une petite minorité, et il est certainement souhaitable qu?elles soient mieux distribuées.

Mais qu?y a-t-il de singulier ? Une récente étude du World Institute for Development Economic Research de l?université des Nations unies démontre que 40 % des richesses mondiales sont concentrées dans les mains de 1 % de la population. Cette inégalité économique se retrouve dans pratiquement tous les pays industrialisés y compris dans la Chine communiste, où 10 % de la population possèdent 41,4 % des richesses nationales. En Inde, 10 % de la population gèrent 52 % de la richesse. Aux États-Unis, les 10 % contrôlent près de 70 %. Toutes les recherches démontrent que la logique économique pousse à cette concentration, souvent moteur de croissance. C?est ainsi quand les pays passent de l?économie rurale à l?industrialisation. Les inégalités restent fortes, mais elles ne commencent à s?estomper qu?à la faveur du développement. On estime qu?un tiers de la richesse économique mondiale est ainsi concentré dans 200 corporations géantes.

S?il devait se trouver cinq gros groupes mauriciens capables de créer 5 000 jobs, je ne vois pas qui s?en plaindrait. Ah si ! Nita et Cader. Mais ils ont des jobs eux !

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