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Une idée de la nation

6 mars 2004, 20:00

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Les crispations, les tensions, les agitations claniques du moment incitent de nombreux Mauriciens à douter de la solidité du pacte national. Il en est ainsi à chaque fois que les conflits nés des différences culturelles s?expriment au grand jour. Pourtant, l?expression libre de ces divergences (en dépit de quelques outrances), le souci partagé de les gérer avec circonspection, la volonté affirmée par les protagonistes de privilégier la voie consensuelle illustrent bien la vitalité du vouloir-vivre-ensemble mauricien. La nation mauricienne est infiniment plus moderne et cohérente qu?on veut bien le reconnaître. Encore faut-il savoir de quoi on parle.

Parler de la nation, c?est d?abord comprendre qu?elle est faite de l?agglomération de gens et d?intérêts divers. C?est un lieu disparate où s?affrontent des idées contradictoires et des thèses opposées. Nulle part n?existe cette nation mythique qui aura résolu les conflits éternels entre groupes ethniques, classes sociales ou communautés religieuses. La nation existe bel et bien, en revanche, quand les convergences et les filiations dominent les différences.

C?est le cas à Maurice. La nation mauricienne repose sur trois piliers unanimement reconnus : d?abord au plan politique, l?exigence démocratique, le libre droit d?expression à tous les Mauriciens quelle que soit la marginalité des opinions, un droit d?expression assorti d?une grande tolérance (trop grande ?) à l?égard de tous, y compris des plus méprisables ; ensuite la transparence de fonctionnement des institutions qui garantissent l?unité et la cohésion du corps social, une transparence pas toujours naturelle mais toujours accessible; enfin l?intégration systémique des traditions culturelles diverses. Ce sont là les principes qui fondent les nations modernes. Dans beaucoup de pays, l?on découvre ou redécouvre maintenant l?une ou l?autre de ces vertus nationales. Depuis des lustres, nous les pratiquons. Elles sont le socle de notre nation. mais nous restons persuadés que l?expression de nos différences, en particulier ethniques, démontre la faiblesse de notre sentiment national. C?est le malentendu qu?il convient d?exorciser.

Les Mauriciens ne sont pas moins Mauriciens parce qu?ils revendiquent des différences. Peut-être avions-nous cru, dans les premiers temps de notre émancipation, que la construction nationale devait passer par une phase de formatage spirituel et intellectuel. C?était la période ardente où l?idéologie unitaire prétendait façonner le Mauricien nouveau en l?éloignant de ses racines historiques. C?était notre révolution culturelle. et c?était une erreur. La cause était belle cependant, et il reste chez les enfants de cette école romantique un patriotisme un peu désuet mais toujours vivace.

On constate aujourd?hui que les revendications identitaires et leur prise en charge, ne constituent en aucune manière un affaiblissement de l?idée de la nation, vécue comme le sentiment d?appartenance à un groupe national qui se détermine par rapport aux groupes étrangers et qui transcende les clivages internes. Cette conception est éclairante. A la question : « Qu?est-ce qu?une Nation », dans une conférence tenue le 11 mars 1882, devenue célèbre, l?historien Ernest Renan expliquait : « Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime, les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes? Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. » Qui dira qu?il ne voit pas là le peuple mauricien ?

À cette qualification déterminée par l?histoire, Renan ajoute une dimension essentielle : « Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l?avenir un même programme à réaliser, avoir souffert, joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières aux idées stratégiques, voilà ce que l?on comprend malgré les diversités de race et de langue? L?homme n?est esclave ni de sa race ni de sa langue, ni de sa religion ni du cours des fleuves, ni de la direction des chaînes de montagne. Une grande agrégation d?hommes saine d?esprit et chaude de c?ur, crée une conscience morale qui s?appelle une nation. »

La nation mauricienne construite par des ancêtres qui ont enjambé toutes les montagnes, parcouru les fleuves et navigué sur tous les océans souffre parfois de l?étalage de ses diversités historiques et de l?officialisation de ses contradictions. Il n?y a pourtant pas de quoi s?auto-flageller. Il se construit ici, sur cette terre étroite, un modèle de civilisation exemplaire et à bien des égards précurseur. Quelle nation aujourd?hui, même quand elle est plutôt homogène racialement, ne se préoccupe pas d?organiser sa diversité culturelle, au point de revendiquer la gloire nouvelle de nation multiculturelle ? Quel est le pays, ancien ou moderne, qui ne produit pas, à des degrés divers, les symboles de partage et de représentativité ethnique, que l?on nomme ici « communalisme »? Plus que jamais, c?est la norme.

Aux États-unis, en ces temps de campagne électorale, la vraie question est celle de savoir si le candidat présidentiel du parti démocrate, le parti des minorités ? c?est effectivement le cas ? fera le plein des voix de la communauté noire et hispanique. Seulement là-bas, les « sabhas » et les paroisses se nomment lobbies. Les groupes de pression raciaux au Congrès se nomment « caucus ». En Inde, la victoire électorale annoncée de Atal Behari Vajpayee sera tout autant due à ses réalisations économiques qu?aux débats sur l?origine ethnique de son challenger, Sonia Gandhi, Italienne de naissance et à son « indianité » contestée. En France encore, un vif débat sur le « communautarisme » s?est engagé dans le sillage de la création d?un Conseil français musulman et de la nomination « positive » d?un préfet de la république d?origine algérienne. Sarkozy émule de Bérenger ? Ou le triomphe du communautarisme d?État.

La fête nationale est célébrée cette semaine. Il se trouve sans doute encore un dirigeant politique pour nous sortir les platitudes usuelles sur la « fragilité » de la société mauricienne. Elle l?est et elle ne l?est pas. Il s?est développé ici une capacité de résolution des conflits, une pratique de la négociation et un mode opératoire qui épargnent à la nation les soubresauts, qui ailleurs jettent les citoyens dans la rue et enflamment les c?urs. La nation mauricienne n?est peut-être pas à l?abri de ces dérives mais les citoyens sont extraordinairement matures et réfléchis, malgré la faiblesse des organisations citoyennes et la rareté d?espace public laïc.

Cela n?empêche pas les Mauriciens d?être préoccupés par des enjeux. Une préoccupation qui parfois les mène à s?exprimer avec chaleur. Ils font l?apprentissage de la parole libre ; il faudra les éduquer, pas les étouffer. Et quant à l?attachement des uns et des autres à leur passé, il honore les héritiers. C?est encore Renan qui disait : « La nation est la volonté de continuer à faire valoir l?héritage qu?on a reçu indivis. »

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