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Une idée ancienne, un projet moderne !

17 janvier 2008, 00:00

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La coopération régionale est à la fois notre héritage et notre destin commun. Elle est une idée ancienne et un projet moderne. Elle s?est imposée à nous, hier, par la géographie et l?histoire, elle est aujourd?hui exigée par la globalisation et l?économie mondialisée qui abolissent l?espace et le temps.

Au-delà de la géographie ? les Mascareignes sont nées il y a 65 millions d?années lorsque le sub-continent indien percuta l?Eurasie ? c?est surtout l?histoire du peuplement qui va nous rapprocher et produire dans nos îles un métissage biologique et culturel qu?un voyageur conquis visitant Bourbon, en 1717 déjà, décrivait ainsi : « Je vis un jour dans l?église paroissiale de Saint-Paul une famille entière qui me donna de l?adoration : tous les visages de ceux qui la composaient étaient de couleurs différentes et je puis dire qui ma vue allait du blanc au noir et du noir au blanc. La trisaïeule, âgée de cent huit ans, était noire, telles que sont les Indiennes de Madagascar, la fille était mulâtre, la petite-fille mestice, la fille de celle-ci était quarteronne et la dernière enfin était blonde et aussi blanche qu?une anglaise».

Elle est fabuleuse, en effet, cette histoire qui a tissé les indicibles liens qui ont forgé nos identités indianocéaniques, singulières et plurielles. Elle est le socle d?une culture commune qui n?est pas loin de prétendre à la qualification de civilisation.

Comment ne pas s?émouvoir de la création jumelle, dans un premier temps, des îles-s?urs, l?une née de l?autre. C?est en effet de l?île Bourbon, déjà colonie française, en vertu des pouvoirs octroyés par Richelieu à la Compagnie des Indes orientales et de Madagascar, qu?un premier contingent de quinze colons viendra s?établir à l?île de France et défricher un terrain pour y planter des arbres fruitiers. Symbole impérissable de cette première coopération régionale, le jardin de la Compagnie à Port Louis doit son existence à ce premier apport. Et c?est ainsi que les premiers Mauriciens... étaient des Bourbonnais.

Des colons «souvent métissés par des grand-mères malgaches ou indiennes» ; Daniel Vaxelaire qui a écrit une histoire très complète de La Réunion dit «qu?ils avaient choisi l?aventure en acceptant d?être les premiers habitants français de la nouvelle colonie (de Maurice), mais c?était un enfer qui les attendait». (...)

C?était à cause des rats et des singes. Je me demande si nos cousins Réunionnais nous ont vraiment pardonné cette lointaine mésaventure... Mais dans ce royaume des rats, déjà les prémices du peuplement futur de l?île de France avec la présence, au sien de ce premier groupe de colons bourbonnais de quelques «esclaves» de Madagascar, rejoints assez rapidement par un premier groupe d?esclaves venus directement de la Grande Ile. Ces «esclaves» sont en vérité des prisonniers de guerre qui ont été achetés par des pirates installés à Madagascar. Ils sont maîtres dans l?art de provoquer des guerres entre tribus afin de se fournir en prisonniers qu?ils revendent aux colons de Bourbon et de l?île de France. Ce sont ces hommes et ces femmes, les ouvriers français «engagés» et les colons de France, les esclaves de Madagascar, du Mozambique, des Comores, les artisans de l?Inde, venu de la côte de Malabar, les métis nés des liaisons licites ou illicites qui vont féconder les îles-s?urs tandis que dans le même temps, dans la Grande Ile, sous la direction géniale d?un grand roi, le royaume Merina devient une puissance politique et administrative. Ce qui n?empêche pas le pays de pratiquer la traite des esclaves, éventuellement même réglementée par l?autorité royale.

«Elle est fabuleuse, en effet, cette histoire qui a tissé les indicibles liens qui ont forgé nos identités indianocéaniques, singulières et plurielles (?) C?était à cause des rats et des singes. Je me demande si nos cousins Réunionnais nous ont vraiment pardonné cette lointaine mésaventure.»

Deux systèmes de traite se pratiquent à l?époque : la traite particulière qui autorise les négociants à chercher eux-mêmes leurs esclaves, et la traite royale. Beaucoup d?esclaves expédiés à l?île de France et Bourbon sont des sujets pris par ordre royal. C?est surtout de Foulpointe, sur la côte est de Madagascar, ensuite de Tamatave que le plus grand nombre sera expédié. De 1773 à 1810, on a recensé 570 arrivages à Port Louis. A Bourbon, ils sont presque aussi nombreux. Comme à l?île de France, se sont des Malgaches, puis les Yambane, les Yao d?Afrique orientale, des Comoriens, victimes de razzias et de guerres qui vont constituer le gros de la population de Bourbon. C?est dire combien se sont d?abord des liens de sang qui irriguent nos terres partagées. Des liens de sang, un langage commun, et pour un peu une langue commune. La présence malgache est si forte au début de la colonisation anglaise que le gouverneur Farquhar, un ancien de Bourbon, envisage même, un moment, de créer une chaire de langue malgache au collège Royal de Port-Louis.

Bien que les stratégies des colonisateurs, au service de leur puissance politique, avaient d?abord compartimenté nos forces productives au profit de leurs ambitions économiques, il était fatal, que libérés des tutelles ou pétris d?autonomie, les uns et les autres cherchent enfin à se retrouver, à retisser la trame du même désir d?avenir. Encore faut-ils reconnaître que les grands administrateurs coloniaux avaient aussi cherché à développer la «coopération régionale».

Mahé de Labourdonnais, pendant la période française, avait voulu une certaine complémentarité entre les îles-s?urs. Il avait assigné à chacune des îles une destination différente : à Bourbon l?agriculture, et particulièrement les grains nourriciers ; à l?île de France la partie militaire, les armements, les courses, les prises, les deux s?urs se protégeant mutuellement. Sous les Anglais, Farquhar est obsédé par Madagascar dont il perçoit l?immense potentiel. Il enverra dans la Grande Ile des ouvriers indiens «encadrer» les esclaves du roi Radama 1er.

C?est cette même quête qui a poussé les Etats et autres «entités géographiques» de la région, en décembre 1982, à vouloir briser les distances paralysantes pour unir leurs efforts et leurs ambitions de progrès dans la pleine réalisation de leurs intérêts communs. Le défi était considérable : plusieurs siècles de colonisation avaient incité nos pays, tous nos pays, à une structure économique basée sur des échanges Nord-Sud. La plus grande partie de nos exportations est destinée au Nord, l?essentiel de nos importations vient du même hémisphère. Ce qui nous laisse peu de choses à échanger entre nous, ce qui fait de nous souvent des concurrents plutôt que des partenaires.

C?est pour combattre cette perversité politique et économique qu?est née l?idée d?une Commission de l?océan Indien (COI), fer de lance de la coopération régionale dans le sud-ouest. Je me félicite, personnellement, d?avoir contribué à créer l?organisme qui a aujourd?hui statut d?observateur auprès de l?assemblée générale de l?Organisation des Nations unies. C?est une volonté politique qui a présidé à la création de la COI. Je me souviens d?avoir fait le geste jugé hautement symbolique à l?époque de faire mes premiers voyages de ministre des Affaires étrangères, fraîchement nommé, dans les pays de la région, en juillet 1982, à Madagascar et aux Seychelles, un projet de constitution de la Commission de l?océan indien dans ma valise. En décembre 1982 se tenait à Port Louis, la première conférence qui voit la signature d?un accord général de coopération entre Madagascar, Seychelles et Maurice, les pays fondateurs de la COI. Les Comores et La Réunion vont se joindre à l?organisation quelque temps après. L?objectif de la COI est clairement énoncé : promouvoir des échanges commerciaux alors presque inexistants entre les îles, jeter les bases d?une coopération industrielle, favoriser des projets communs en matière de pêche, des communications aériennes et maritimes, de recherches scientifiques. (...)

Vingt-cinq ans après, le premier grand mérite de la Commission de l?océan Indien est exister. Elle n?a peut-être pas réalisé toutes les ambitions des pères fondateurs mais son bilan est honorable. Elle a crée les conditions qui poussent à une vigoureuse coopération industrielle, en particulier de l?axe Port-Louis-Antananarivo. (...)

Ces questions qui préoccupent nos pays m?incite à penser que plus que jamais, la coopération régionale dans notre région des Mascareignes, par le biais d?une COI réinventée, est un outil fondamental de nos rêves de progrès.

<B> Jean-Claude DE L?ESTRAC</B> * (Extraits d?un discours presenté aux Rotariens de la région de l?océan Indien).

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