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Une célébration à plusieurs accents

30 janvier 2005, 00:00

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Pèlerinage à travers l?île, concerts et recueillements, publications? D?année en année, il semble que nous célébrons avec plus de faste l?abolition de l?esclavage. La responsabilité de se souvenir des folies universelles de l?homme afin de mieux s?en prémunir, est-elle particulièrement développée dans la conscience mauricienne ? La sensibilité au devoir de mémoire est-elle de plus en plus grande ? Ou au devoir d?histoire peut-être, la nôtre, celle du pays, sorti du moule de l?esclavage.

Si cette conscience était si aiguë, on aurait eu le souci d?enseigner à nos petits élèves, avec la même ferveur, les horreurs plus infâmes encore d?Auschwitz et de la Shoah, qui viennent d?être rappelées au monde à l?occasion du 60e anniversaire de ce crime, sans que l?on s?en sente, ici, très concernés. Non. Nous n?avons pas ce sens de l?histoire. Ce faste, il tient à autre chose.

Il y a d?abord l?application ostensible que les dirigeants mettent à célébrer ce rendez-vous, soucieux qu?ils sont de s?assurer qu?ils soient bien inscrits eux-mêmes dans la mémoire de cette partie de la population plus marquée par l?esclavage. Il leur en coûterait de ne pas le faire. Ils cherchent donc à poser des actes, de plus en plus visibles, de plus en plus nombreux, à se signaler par des gestes hautement symboliques. Au risque d?être parfois ridicule?

C?est ce que risque le Premier ministre qui s?en va demain, avec toute la solennité du monde « inaugurer »? le début du déblayage de la Poste à être convertie en Centre culturel africain, après une absence d?une semaine au pays. Ce n?est pas là une de ces « site visits » du samedi matin ; les travaux n?ayant même pas commencé, il n?y a rien à inspecter. C?est politique, simplement.

On ne s?en offusque pas. C?est devenu une règle acceptée. Les politiques se plaisent à dire que c?est nécessaire pour l?équilibre social que chaque groupe se sente « cared for ». Même si on pense au fond qu?une loi sur l?égalité des chances aurait été une démonstration plus sincère du souci de l?équilibre social, on veut bien l?admettre. Mais cet engouement politique donne une envergure trompeuse à une célébration essentiellement historique. En somme, il ne serait pas ainsi si cette commémoration de ce qui fut en réalité une triste période de l?humanité n?avait pris des allures de célébration identitaire.

La revendication identitaire, voilà qui est venu d?abord gonfler l?événement avant que le politique ne le récupère. La touche concerts et autres festivités qui marque la commémoration, c?est l?expression identitaire qui l?explique. L?esclavage fait office d?expression culturelle pour ceux qui sentent le besoin de montrer, en réaction sans doute à ceux qui vivent à leurs côtés et dont les coutumes et moeurs ont tant de couleurs, qu?ils ont aussi une riche histoire.

Ces deux mouvements qui gonflent indûment l?événement, non seulement aboutissent au bout du compte à étouffer la raison profonde de toute commémoration, mais peuvent aussi être dangereux. Car l?identité culturelle célébrée devient celle de victime. Et en venant légitimer cette équation, les autorités risquent de conforter ceux qui se réclament de cette histoire dans le statut de victime.

Parce que cette commémoration est ainsi récupérée, il faut à chaque anniversaire s?appliquer à faire la part de ce qui relève de la culture africaine,de ce qui relève de l?esclavage. Pousser vers la connaissance de l?Afrique parce que ce sont nos racines, c?est une chose. Raconter, découvrir l?Esclavage, se souvenir comme d?un drame historique, c?en est une autre. L?une est l?histoire de quelques-uns, l?autre celle de tous. Nos enfants descendants d?Afrique ne doivent pas grandir en portant les cicatrices de la négritude, mais en découvrant les valeurs africaines.

Selon le sociologue Gaston Kelman, qui s?attaque dans un livre controversé et provocateur à combattre le penchant des Noirs à la « victimisation », ces valeurs à découvrir sont le respect et l?obéissance envers l?aînesse et les autorités, l?élégance, le rythme et la culture orale. Là est sans doute le réel intérêt et le défi de ce centre culturel-là.

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