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Un échec amer

14 février 2004, 20:00

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Vendredi 14 février 2003. Coup de tonnerre dans le monde bancaire mauricien. Une fraude d?une ampleur sans précédent est découverte à la Mauritius Commercial Bank (MCB), première banque de Maurice. Cette vénérable institution est secouée dans ces fondements :Rs 668, 171, 829. 77 et Rs 212, 936, 843. 42 ont été détournées respectivement des comptes du National Pension Fund (NPF) et du National Savings Fund (NSF), un fonds d?épargne appartenant au NPF.

Un an après, où en est-on ? Le constat est édifiant. L?enquête engagée depuis février 2003 a pris des chemins les plus divers et la fraude, elle-même, n?a pas encore été élucidée. Par contre plusieurs affaires annexes ont été mises au jour. On y retrouve entre autres les transactions financières de Teeren Appasamy, l?homme d?affaires mauricien basé à Londres et identifié par la MCB comme principal bénéficiaire de la fraude ainsi que les pratiques indélicates de certains employés de la banque dont Robert Lesage et Thierry Sauzier, respectivement ex-Chief Manager et cadre supérieur de la MCB.

Carrières ruinées

La fraude à la MCB au détriment du NPF, connue désormais comme l?affaire MCB-NPF, a eu des conséquences insoupçonnées. Elle a eu des effets désastreux qui ont fait du mal à la réputation du pays, terni l?image de la MCB à Maurice et à l?étranger et ruiné la carrière de plusieurs protagonistes interrogés dans le cadre de l?enquête.

Mais l?affaire MCB-NPF a également été révélatrice de faiblesses dans le fonctionnement des institutions du pays. Elle a aussi mis en évidence les tares qui minent la société mauricienne, à savoir le communalisme et l?opportunisme. Tout cela a fait voir le pays sous son plus mauvais jour.

Les méthodes d?investigation de l?Icac n?ont pas aidé. Le Premier ministre, Paul Bérenger, déclarait lors de sa conférence de presse, au début de l?année, que la façon dont l?Icac a traité l?affaire MCB-NPF a fait beaucoup de tort au pays. En effet la médiatisation à outrance de toutes les étapes de l?enquête et les arrestations intempestives ont sapé le moral du pays. Elles ont eu un effet direct sur la façon dont le pays est perçu. « L?indice de perception de la fraude et de la corruption est en baisse au fil des années. Cette baisse intervient à cause de l?ensemble des scandales. Il faut des résultats pour que Maurice se repositionne au niveau mondial », déclare Josie Lapierre, Executive Secretary de Transparency International (Mauritius). Quand la première banque du pays est éclaboussée de la façon dont la MCB l?a été, c?est tout le système bancaire et le pays qui en subissent les conséquences.

Les convocations successives de suspects et leur arrestation par l?Icac ont largement contribué à nuire à la réputation du secteur bancaire mauricien. « L?affaire MCB-NPF, a affecté l?image du pays », concède Ramesh Basant Roi, le gouverneur de la Banque de Maurice (BoM).

Le pays, le système bancaire et la MCB ont non seulement souffert de la fraude, mais aussi de la lenteur de l?Icac à trouver les coupables et à les traduire en justice. Un an après, les procédures traînent toujours. Des affaires connexes ont été réglées, mais la fraude elle-même, n?a pas encore été élucidée.

Victime au banc des accuses

Pire, à un moment, l?enquête de l?Icac a pris une telle tournure que la MCB, victime de la fraude s?est retrouvée au banc des accusés et ses principaux cadres ont été arrêtés et traduits en justice. (Voir plus loin la déclaration de Pierre-Guy Noël, le General Manager de la MCB). Les employés de la MCB gardent un très mauvais souvenir de ce funeste épisode pour la banque, à tel point qu?un an après, dès qu?on aborde le sujet, ils esquivent la conversation. L?un d?eux, qui requiert l?anonymat, fait une exception pour s?expliquer : « Cela a été une épreuve pour tout le monde, on en a beaucoup souffert et le plus difficile a été d?entendre le public mettre en doute notre intégrité et celle de la MCB. »

On retrouve le même sentiment de douleur d?être l?objet de soupçon chez quelques-uns des protagonistes de l?affaire MCB-NPF qui ont bien voulu se confier à l?express-dimanche. (Voir texte plus loin).

Il faut se rendre à l?évidence. Les conséquences de la fraude, douloureuses pour autant des personnes, ont perduré pendant une année surtout par la faute de l?Icac. La commission chargée de combattre la fraude n?a jusqu?ici pas encore trouvé les coupables. Philippe A. Forget, Deputy General Manager de la MCB résume bien le sentiment qui prévaut dans l?opinion publique par rapport à l?enquête de l?Icac sur l?affaire MCB-NPF.

« Douze mois après un vol massif de centaines des millions de roupies, l?Icac n?a rien trouvé sur la fraude. On n?a que des accusations de blanchiment », fait-il remarquer.

Psychodrame national

Les maladresses de l?Icac dans la conduite de l?enquête trouveraient leur explication dans l?inexpérience des responsables de cette institution. Ils ont hérité de cette affaire complexe seulement quelques mois après l?entrée en opération de la commission anti-corruption. En plus, la façon d?opérer des enquêteurs et des commissaires de l?Icac laissait comprendre qu?ils semblaient plus intéressés par la médiatisation de leur travail que par l?objectif premier de l?enquête.

Mais l?affaire MCB-NPF a aussi été révélatrice de certaines tendances latentes au sein de la société mauricienne. « Ce qui au départ est une affaire de fraude relevant de la police et de la justice s?est rapidement transformé en un psychodrame national révélateur des maux profonds dont souffre la société mauricienne », explique un sociologue.

En effet l?affaire a été pour certaines personnes une occasion de faire « le procès historique de la MCB », l?incarnation à leurs yeux « du gros capital ». Des personnes ont même rapidement acheté des actions de la MCB afin de pouvoir s?exprimer à l?assemblée générale et dans la presse. Les propos tenus dans ce contexte faisaient la part belle à la démagogie et à l?irrationnel.

Paradoxalement, l?affaire MCB-NPF a été salutaire. Elle a réveillé des responsables des institutions publiques et privées et les a sensibilisés aux faiblesses de leur organisation respective. « Cela a été un wake-up call ». La même expression est utilisée par Ramesh Basant Roi et Philippe A. Forget. L?un est à la tête de l?organisme régulateur du secteur bancaire et l?autre le no 2 de la MCB.

Si une fraude de cette ampleur a pu être commise pendant plusieurs années à la MCB, il est évident que le système de contrôle interne méritait d?être revu. C?est ce qui a été fait. La MCB a commandité un audit de ses procédures par des consultants internationaux et de nouveaux moyens de contrôle ont été introduits. « Un événement pareil ne peut laisser indifférent, nous avons réagi en conséquence », explique un haut cadre de la banque.

« Wake-up call »

Au niveau de la BoM également, on a pris la mesure de la catastrophe. La Banque centrale a commandité un rapport de la firme N?Tan, spécialiste dans le forensic accounting. Même si la BoM n?a pas rendu public le rapport de ses consultants, ses responsables affirment avoir amélioré le système de monitoring en suivant les recommandations d?autres organismes tels la Banque mondiale et le Fonds monétaire international. La section de monitoring des banques commerciales a été consolidée et les officiers de la BoM font plus souvent des inspections dans les banques commerciales.

Ainsi, les milieux bancaires ont été sensibles au « Wake-up call » et ont réagi avec promptitude. Peut-on en dire autant des autres organismes concernés ? Le ministre de la Sécurité sociale, Samioulah Lauthan, nous assure qu?une série de mesures ont été prises pour éviter que le NPF ne soit pas à nouveau victime d?une fraude. Toutefois, l?on notera que les moyens déployés n?ont pas été aussi considérables que ceux utilisés par la MCB ou la BoM. Il n?y a pas eu, par exemple, d?appel fait à des spécialistes pour revoir et améliorer le système de contrôle. Ainsi, un projet d?appel d?offres pour des services conseils afin d?améliorer la gestion des fonds du NPF dort dans un tiroir depuis neuf mois.

Mais la plus grande déception demeure l?Icac. Les responsables de la commission anticorruption ne semblent pas se rendre compte que par leur façon de faire, leur lenteur et leur recherche de publicité, ils font le contraire de ce qu?on leur demande. Ils sont chargés de trouver les coupables de fraude et de corruption afin, entre autres choses, d?améliorer l?image de marque du pays, d?inspirer confiance aux investisseurs. Dans l?affaire MCB-NPF, l?Icac a fait l?inverse : le coupable de la fraude court toujours et le pays est davantage éclaboussé. Un échec amer !

En chiffres</B>

Les statistiques compilées dans le cadre de l?affaire MCB-NPF sont éloquentes. La fraude s?élève à plus de Rs 881 millions. D?autres chiffres liés à cette affaire sont tout aussi impressionnants : 3 300 articles de presse, 70 éditoriaux, 50 interviews, 200 affidavits jurés en cour, intervention de plus de 100 hommes de loi (avocats, avoués et notaires) mauriciens et étrangers. Les ressources mobilisées dans le cadre du procès de la MCB pour récupérer les fonds détournés sont également considérables : 38 défendeurs ont dû s?expliquer devant la cour; 2193 documents ont été répertoriés. Ils comprennent 828 chèques, 370 lettres, 60 représentations graphiques, 365 instructions pour débiter ou créditer un compte. La MCB a remboursé Rs 881 557 257.22, montant des placements détournés. .La somme comprend : Rs 668 171 829.77 payées au Fonds national de pension; Rs 212 936 843.42 versées au National Savings Fund; Rs 448 584.03, rajustement payé au National Savings Fund en avril 2003.

« J?ai été choqué »

Pierre-Guy Noël, le « General Manager » de la MCB, en ce moment en congé, attend toujours d?être fixé quant à l?accusation provisoire de complot pour blanchiment d?argent dont il fait l?objet. A la question : comment a-t-il vécu les évènements qui ont secoué la MCB depuis le 14 février 2003 ? il nous a fait la déclaration suivante : « J?ai éte choqué au point d?être tétanisé quand j?ai appris le montant de la fraude. Je ne voulais pas croire que c?était possible tellement c?était énorme. J?ai travaillé d?arrache-pied du lundi 10 fevrier au vendredi 14 février avec toute l?équipe de l?audit interne pour faire les recherches en vue d?établir ce qui s?est passé. Je n?ai pas hésité un seul instant à révéler cette affaire au grand public et j?ai coopéré pleinement avec toutes les autorités afin que toute la lumière soit faite. Aujourd?hui, je me retrouve accusé comme certains de mes collègues de la MCB, la victime de la fraude. Est-il vraiment nécessaire que je vous dise ce que je ressens ? »

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