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Un silence coupable

5 octobre 2008, 00:00

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L?affaire est sur toutes les lèvres : un enseignant « modèle » accusé d?abus sexuels sur certains de ses élèves. Une affaire de m?urs d?autant plus choquante que ce même individu a dans le passé fait l?objet d?accusations similaires sans qu?aucune enquête ne soit initiée. Devant la pression populaire, les autorités mènent l?enquête tambour battant. Mais en coulisses, elles ne peuvent que constater l?inefficacité d?une législation qui aurait sans doute pu éviter qu?un pédophile présumé fasse des victimes dont le nombre exact reste encore à être défini.

Si l?affaire a été portée sur la place publique il y a deux semaines, cela fait plus d?un mois que le bureau de l?Ombudsperson pour les enfants a ouvert une enquête « dans la discrétion absolue » sur Yashdev Bahadoor. Cela après avoir été mis au courant qu?une photo, montrant le suspect en compagnie d?un élève, circulait par l?intermédiaire de téléphones portables. « J?étais effectivement en présence de certains éléments. Et avant de les communiquer aux forces policières, il a fallu vérifier ces informations afin de ne pas accuser une personne sur la base de simples allégations. J?ai tenu à m?occuper personnellement de cette affaire », explique Shirin Aumeerudy-Cziffra. Elle ajoute qu?elle était assistée de trois enquêteurs du bureau. Et une fois les vérifications faites, elle a demandé à la police d?ouvrir une enquête et le CCID a fait le reste.

« C?était sa parole contre celle de l?enfant »</B>

Et lorsque deux adolescents se sont manifestés pour accuser leur professeur d?abus sexuels, le bureau de Shirin Aumeeruddy-Cziffra aurait été en présence de suffisamment d?éléments pour étayer la version des présumées victimes.

Une telle affaire, aux dires de certains observateurs, aurait pourtant pu être évitée. Mais un enchaînement d?événements, couplés à des manquements ? rétractation de la victime présumée, enquête jamais initiée et le fait que les soupçons qui pesaient sur ce professeur ne soient pas remontés au ministère de l?Education ? auraient permis au suspect de faire d?autres victimes, des années plus tard.

Car, en effet, ce n?est pas la première fois que cet inspecteur d?école fait l?objet de telles allégations. Il y a huit ans, l?un de ses élèves l?avait accusé d?attouchements. Mais le professeur, qui jouissait d?une « très bonne réputation », n?a nullement été inquiété.

« C?était sa parole contre celle de l?enfant. Il avait expliqué qu?il s?agissait d?une tentative de vengeance de l?élève en question pour le nuire. On a préféré croire l?adulte et l?affaire s?est arrêtée là », explique-t-on du côté du Central Criminal Investigation Department (CCID). Yashdev Bahadoor, soucieux de ne pas ébruiter cet épisode, opte alors pour un règlement à l?amiable. Il pourra ainsi continuer à exercer son métier dans des écoles.

<B>« Il a su se rendre indispensable »</B>

Un épisode que ne digère pas la hiérarchie de la police. « Si les accusations dont le sujet fait l?objet s?avèrent exactes, il faudra ouvrir une enquête pour savoir pourquoi les plaintes précédentes n?ont pas abouti », prévient un haut gradé des Casernes centrales. L?une des raisons qui pourraient expliquer qu?aucune suite n?a été donnée à cette affaire, confie un cadre du ministère des Droits de la femme, est que l?on n?accorde pas l?importance voulue à la parole de l?enfant.

« Il n?existe pas à Maurice d?infrastructures adéquates pour recueillir le témoignage d?un enfant dans des cas d?abus sexuels.

De fait, il arrive très souvent que certaines victimes reviennent sur leurs déclarations et retirent leur plainte. Il est urgent de revoir cela pour qu?une telle situation ne se reproduise plus », prévient-il en faisant ressortir qu?il s?agit là d?une lacune qu?il est urgent de régler.

Outre les faits reprochés à Yashdev Bahadoor, les enquêteurs, mais aussi les autorités chargées de la protection de l?enfance, s?intéressent au parcours de cet inspecteur d?école sans histoire.

Ce dernier compte 33 ans de métier dans la fonction publique, jouit d?une solide réputation. Ses collègues évoquent un « grand professionnel » et ses amis un homme « serviable » toujours prêt à venir en aide à la communauté. Pour cela, le suspect multiplie les casquettes : enseignant, chef scout et travailleur social. Et c?est justement ce qui intrigue les enquêteurs.

Ces derniers se sont penchés, durant la semaine écoulée, sur la personnalité du suspect. « Selon ce que nous avons pu comprendre des différents témoignages recueillis jusqu?à présent, c?est qu?il a su se rendre indispensable », confie l?un des officiers chargés de l?enquête. En effet, outre son emploi d?enseignant, Yashdev Bahadoor a proposé à des parents d?élèves de la Form III de leur donner des leçons gratuites. C?est ainsi que, plusieurs fois par semaine, l?enseignant accueillait une dizaine d?élèves dans une petite salle non loin de son domicile. C?est là qu?il aurait abusé de certains de ses élèves.

Toujours entouré de jeunes enfants, l?enseignant aurait ainsi pu approcher ses victimes sans attirer l?attention.

« Il incarnait pour les enfants une autorité et auprès des parents une personne dévouée qui n?agissait que dans l?intérêt de leurs gamins. C?est sans doute cette position dominante qui l?aura permis d?agir sans être inquiété », souligne une psychologue qui a requis l?anonymat.

Les parents des deux jeunes victimes présumées, qui ont expliqué à la police ne s?être jamais doutés de rien, sont d?autant plus révoltés aujourd?hui qu?ils lui faisaient une totale confiance. « Il a profité de sa position pour tous nous tromper et abuser des enfants. C?est un monstre », s?insurge un proche d?une des présumées victimes.

<B>Un « gros malentendu »</B>

Une colère sourde qui n?a pu être réprimée lundi, lors de la comparution du suspect au tribunal de Rose-Hill. Parents et proches des adolescents s?y étaient déplacés en grand nombre pour dire tout le mal qu?ils pensaient de lui. « C?est inacceptable que l?on ait pu laisser un tel individu travailler avec des enfants durant toutes ces années », se révolte une connaissance de la famille d?une des présumées victimes. Il a fallu l?intervention des officiers du CCID et ceux de faction au tribunal pour évacuer le suspect et lui éviter d?être lynché par le public.

Cependant, pour des collègues de Yashdev Bahadoor, toute cette histoire n?est qu?un « gros » malentendu. « La description qu?on nous fait de Yashdev depuis que cette affaire a commencé n?a rien à avoir avec la personne que nous connaissons et que nous côtoyons tous les jours », affirme l?une de ses collègues. Un autre renchérit : « Il nous est difficile de croire qu?il ait pu faire ces choses dont on l?accuse. Cela fait une dizaine d?années que nous nous connaissons et je peux vous assurer qu?il n?a jamais eu de geste déplacé envers qui que ce soit. »

Un avis que partagent les proches du suspect, qui estiment qu?il s?agit là de fausses accusations portées contre l?enseignant pour des raisons qui restent inconnues. « C?est quelqu?un qui a toujours été là pour les autres. Il est impensable qu?il ait pu faire ce dont on l?accuse », lâche un membre de la famille Bahadoor.

Quoi qu?il en soit, cette affaire a été comme un électrochoc tant pour l?opinion publique que pour les autorités qui pensent déjà aux mesures à prendre pour éviter qu?un tel scénario puisse se reproduire à l?avenir.

<B>Ce que dit la loi </B>

« Le terme ?pédophilie? n?existe pas dans la législation mauricienne ! », s?insurge Shirin Aumeeruddy-Cziffra, l?Ombudsper-son pour les enfants. De ce fait, « Causing a child to be sexually abused » est la charge provisoirement retenue contre Yushdev Bahadoor. L?article 14 du Child Protection Act (CPA) met l?accent sur l?abus sexuel des enfants par des adultes. Ainsi « est considéré comme un délinquant toute personne incitant ou autorisant l?enfant à être l?objet d?un acte sexuel pour lui-même ou pour un autre ; d?avoir accès à un bordel; de même que sa participation dans de la pornographie. » La loi prévoit à cet effet une peine d?emprisonnement maximale de dix ans.

Pour l?Ombudsperson, la pédophilie se définit comme « toute attirance sexuelle irrépressible pour des enfants prépubères ». Et de préciser : « Un jeune homme de 17 ans qui a des relations sexuelles avec sa copine de 15 ans n?est pas un pédophile. Mais un homme abusant sexuellement des enfants ou adolescents est catégorisé de pédophile. » Traiter tous les cas d?agressions sexuelles sur mineur de « pédophilie » est une pratique courante qui crée un amalgame. Pour éviter cela, l?île Maurice devrait se doter de mécanismes juridiques spécifiques de sorte à gérer au mieux les cas de pédophilie. Il est regrettable, estime Shirin Aumeeruddy Cziffra, que « tant sur le plan du CPA que du code pénal, aucun amendement n?ait été apporté jusqu?à présent ».

Les deux adolescents qui allèguent avoir été abusés sexuellement sont pour l?instant pris en charge par le ministère des Droits de la femme et bénéficient de l?assistance d?un psychologue. Toutefois, l?Ombudsperson pour les enfants fait ressortir qu?« aucune formation n?a été allouée aux psychologues et aux avocats. Il faudrait prendre plus au sérieux la vie de ces enfants et la manière dont on traite leur cas ».

Shirin Aumeeruddy-Cziffra a fait parvenir une lettre au Premier ministre. Elle lui a fait part de la nécessité d?amender la loi existante, ainsi que de mettre sur pied de nouvelles procédures plus adaptées. Par ailleurs, elle demande vivement aux enfants et à leurs proches de la contacter et souligne : « Je suis même disposée à me déplacer pour aller à la rencontre des victimes éventuelles. »

<B>Les enquêteurs sur le qui-vive</B>

Les enquêteurs du Central Criminal Investigation Department (CCID) mesurent à peine l?ampleur de la tâche qui les attend. Une cinquantaine. C?est le nombre de victimes que Yashdev Bahadoor aurait laissé dans son sillage. Une estimation qui fait dire à un enquêteur qu?il s?agirait de la « plus grosse affaire de pédophilie » à Maurice à ce jour. Mais encore faut-il que cela soit avéré.

La perquisition effectuée au domicile de la mère de l?inspecteur d?école mardi ? où il réside depuis sa séparation d?avec son épouse ?, a permis aux enquêteurs de mettre la main sur un certain nombre de matériels à caractère pornographique. Sur le disque dur de son ordinateur, ainsi que sur des CD, les policiers ont découvert des centaines d?images obscènes, dont certaines mettent en scène des mineurs. Et sur quelques-unes, les officiers chargés de l?enquête auraient reconnu Yashdev Bahadoor, en compagnie de collégiens. Le tout a été envoyé à l?IT Unit de la police aux fins d?examens. Invité à s?expliquer sur la provenance de ces images, l?inspecteur d?école a fait valoir son droit au silence. « Il y a des questions auxquelles il accepte de répondre et d?autres pas », se contente de répondre son homme de loi, Me Kishore Pertab, qui ajoute que son client sera interrogé à nouveau dans les jours à venir.

Devant le nombre important de photographies, les enquêteurs ont été amenés à envisager l?existence d?un réseau dans l?île. « Nous tentons de savoir ce qu?il faisait avec les photos qu?il prenait. Il est possible qu?il les gardait pour lui ou qu?il les partageait avec d?autres personnes, ici ou ailleurs. Mais il est encore trop tôt pour le dire. L?examen de son disque dur devrait nous permettre d?éclaircir ce point », fait-on comprendre du côté des Casernes centrales.

Outre les photos compromettantes trouvées chez lui, l?inspecteur d?école devra également faire face aux accusations portées à son encontre par deux élèves, respectivement âgés de 13 et 14 ans. Tous deux ont déclaré que leur professeur les aurait contraints à des actes obscènes et qu?il les aurait enregistrés à l?aide de son téléphone portable. Il les aurait ensuite obligés à visionner la scène à plusieurs reprises. Des accusations qu?a niées le principal intéressé jusqu?à présent.

Les policiers ont tenté, cette semaine, de recouper ces accusations à celles faites quelques années auparavant contre ce même inspecteur d?école. « Le suspect a par le passé fait l?objet d?allégations de la part d?un de ses élèves. Nous tentons de savoir s?il y a eu d?autres cas qui, pour une raison ou une autre, n?ont pas été rapportés à la police », fait ressortir un enquêteur proche du dossier. Alors qu?il était maître d?école dans un établissement des hautes Plaines-Wilhems, Yashdev Bahadoor avait en effet fait l?objet de plaintes. Mais il s?en était sorti en prétextant qu?il ne s?agissait que de mensonges visant à nuire à sa réputation. Le CCID se penche à nouveau sur cette affaire à laquelle aucune suite n?a été donnée.

Mais depuis que l?affaire a été étalée sur la place publique, de nombreux parents, dont les enfants ont fréquenté le même établissement scolaire que Yashdev Bahadoor, se sont manifestés auprès des autorités. « Dans la plupart des cas, ils expliquent connaître un enfant qui se serait plaint de gestes déplacés du suspect. Il nous faut encore vérifier la véracité de ces témoignages. Cela va prendre du temps », indique une source proche de l?enquête. À mesure que l?enquête progresse sur le passé du troublant inspecteur d?école, les langues se délient peu à peu.

En attendant d?être entendu de nouveau par les enquêteurs, Yashdev Bahadoor a été examiné cette semaine par le docteur Satish Boolell. Celui-ci a assuré que le suspect ne souffre pas de problème d?ordre psychologique. Il serait donc en pleine possession de ses moyens. Les deux victimes présumées ont elles aussi subi des examens médicaux.

<B>C?est quoi la pédophilie ? </B>

En psychiatrie, ce terme définit l?attirance sexuelle d?un adulte pour des personnes impubères. Considéré comme une perversion sexuelle, ce type de comportement est interdit dans la plupart des pays.

Le mot pédophile est souvent utilisé pour désigner une personne condamnée par la justice pour des crimes ou délits en rapport avec l?abus sexuel sur mineur ou la pornographie infantile.

<I>Source : Wikipedia</I>

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