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?Un polar parle de l?envie de se faire prendre?

29 mai 2006, 00:00

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?Comment écrit-on un roman policier ?? était le sujet de votre intervention vendredi. Alors, la recette ?

C?est très simple. Imaginez que vous avez tué la personne que vous haïssez le plus et que vous vous en êtes débarrassé de la manière la plus abjecte qui soit. Ajoutez à ce cahier des charges un propos moral, c?est-à-dire qu?il y aura un inspecteur qui va se lancer à votre recherche.

Pour moi, le modèle du genre, c?est Crime et Châtiment de Dostoïevski, qui n?est pas un polar. Un roman policier parle de l?envie de se faire prendre. Les psychologues le disent. Pourquoi est-ce que les meurtriers écrivent aux journaux ? Nous portons tous le désir de tuer et le désir de se faire prendre. L?important, ce n?est pas que l?on ait tué mais que l?on sache que l?on a tué.

Qu?est-ce qui a déclenché chez vous, l?envie d?écrire des polars ?

Pourquoi avoir envie d?écrire des choses violentes ? Moi, je dirais que j?ai perdu mon père et j?avais envie de tout casser. Mais je me suis dit autant que ça me rapporte des droits d?auteur plutôt que des ennuis. Mon modèle, c?est Chester Himes. Il m?a appris que l?on peut écrire toutes les histoires du monde dans deux pâtés de maison. (Traçant de l?index un carré sur la table) Il a écrit à Harlem, c?est tout petit, mais il connaissait chaque recoin. Un jour, je me suis dit : ?Daniel, tu habites dans le 19e arrondissement, tous tes meurtres se passeront là?. Le policier, c?est une ?uvre de territoire.

Et puis, j?aime la nuit. C?est le moment où la ville transpire des gens que l?on ne voit pas le jour. Elle transpire la folie. Je choisis des lieux urbains qui vont être détruits, comme des squats ou des friches, pour les investir et les raconter à ma manière. Personne ne peut savoir si je dis vrai parce que ces lieux ont été détruits depuis. La réalité m?importe peu. Un roman policier c?est métaphysique, il pose des questions au-delà des questions de surface.

Justement, quelle est la part du vraisemblable dans un roman policier ? Comment faire que l?on y croit ?

Cela tient à la capacité de tension. C?est quelqu?un qui vous dit : ?suivez-moi?. Pourquoi est-ce que l?on adhère à un auteur au bout de quelques livres ? C?est qu?il vous a surpris sans jamais vous mener dans une impasse. Dans le polar, il y a un contrat de confiance, même si on ne comprend pas tout.

Il n?y a pas ce que l?on appelle de ?hareng rouge?, de fausse piste. Il faut boucler l?histoire, que chacun des éléments ait un sens. Mon personnage, ce n?est rien du tout par rapport à l?énigme de sa vie. Il a un traumatisme que moi je connais, mais que le lecteur ne connaît pas et que je lui révélerais au bout de cinq à dix livres.

Cinq à dix livres ?

(Sourires) Cinq à dix?

?J?ai perdu mon père et j?avais envie de tout casser. Mais je me suis dit autant que ça me rapporte des droits d?auteur plutôt que des ennuis.?

Et votre policier ? Vous l?avez imaginé à partir de personnes existantes, vous vous êtes documenté sur les procédures ?

Je fais quelqu?un de décalé, d?improbable. Mon personnage est cassé, usé. C?est un policier qui croit plus à sa truffe qu?aux méthodes scientifiques. Ça ne m?intéresse pas d?écrire en suivant le manuel. Pour mon premier roman, je me suis dit qu?il n?y aurait pas un seul coup de feu.

Vous avez réussi ?

Le seul coup de feu était au début, vous savez, dans un café, on appelle ?coup de feu? le moment où beaucoup de monde arrive en même temps. J?en ai marre que ça tire dans tous les sens.

Ce qui m?intéresse, c?est la médecine légale. Vous savez avec le phénomène Les experts (NdlR : série télévisée), c?est la science qui est poussée à l?extrême. Cela peut être un élément du livre mais je n?en ferais pas le corps de mon écriture. Il faut entrer dans la technicité si on ne veut pas dire de bêtises.

Pensez-vous que les auteurs de polars ont une responsabilité sociale ?

Grâce à la télé, les criminels ont appris que l?on peut retrouver une trace de sang dans une voiture, même si on a tout lavé. Ils savent qu?il faut la brûler. Quand on trouve des traces, ce n?est plus la peine de nier, il faut trouver une explication. Si on trouve vos traces, vous êtes cuit.

Il faut écrire des romans qui se décalent de ces structures-là. Je serais très embêté aujourd?hui si je devais écrire un roman policier. Il faudra trouver autre chose que la seule comparaison de groupe sanguin pour confondre le meurtrier. On peut construire un roman sur les avancées de la police scientifique, mais ce n?est pas nouveau.

Les faits divers sont-ils une source d?inspiration pour vous ?

Pas les règlements de compte ou les guerres de gang, mais les faits divers les plus singuliers. Il y en a un dont j?aurais pu faire une pièce de théâtre. C?est un jeune homme de 35 ans qui vivait avec sa mère. Il l?a tuée à Noël. Interrogé, il a juste dit : ?C?est parce qu?elle m?a servi de la dinde. Cela fait dix ans que je lui dis que je ne veux pas de dinde à Noël.? C?est très mystérieux tout ça. Quelle histoire ont-ils pu vivre pour que ce meurtre débouche sur une raison aussi futile en apparence ?

Fondamentalement, j?aime qu?une enquête soit un prétexte pour s?approcher d?un mystère plus important, c?est une psychanalyse. Histoire par histoire, je remonte vers la douleur fondatrice du personnage. Je sais pourquoi la vie lui est insupportable, le lecteur le saura au bout de cinq à dix ouvrages. (Grands sourires) Quand j?étais jeune, j?aimais la série Le fugitif. Chaque épisode nous rapproche de la raison pour laquelle le Dr Kimble est en fuite.

Y a-t-il une langue propre au policier ?

J?aime bien l?argot. Quand on écrit des policiers, on raconte le plus souvent l?histoire des petites gens. Ils ont un langage plus argotique. J?aime les San Antonio, pour l?humour, la distance, chaque personnage a son champ sémantique. Le pire, c?est quand les négations, par exemple, sont à la même place pour tous les personnages. La langue sert à restituer quelqu?un, profondément. Elle n?est pas décorative. Moi, je ne fais pas de description?

Vous laissez faire notre imagination?

La force de projection est plus forte à ce moment-là. Je ne décris pas parce que gamin, j?ai lu une longue description du général de Gaulle et à côté, il y avait juste : ?C?est un bon gros bourgeois flamand?. J?ai trouvé que la seconde description était vraie. Ce n?est pas vrai que lorsque l?on décrit, on écrit mieux. La description c?est du refabriqué, de la paresse. Je ne fais pas de description, j?essaie de saisir les choses dans le mouvement.

Quand vous rencontrez quelqu?un pour la première fois, vous avez une impression globale qui se précise par la suite. Je trouve ça très intrusif de détailler la couleur des yeux ou la forme de la bouche. On ne détaille pas les gens comme ça dans la vie. Cela n?a aucun sens. Toutes ces convenances m?agacent. À force d?être admirées, on dit que ceux qui ne les suivent pas n?ont pas les codes.

C?est très étonnant. Des descriptions, on dit que c?est de la subtilité d?expression alors que ce n?est que de l?arrêt sur image. Si vous voulez, moi je préfère être le gars dans le stade qui regarde le match de foot, plutôt que celui qui regarde les ralentis à la télé. Je veux rendre l?émotion instantanée.

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