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Un homme sans mesure

12 septembre 2003, 20:00

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Sur un mur du bureau d?Ah Kin Ip Kwok Sheung, le drapeau mauricien, celui de l?ex-Rhodésie dont il est l?agent et le consul honoraire, une lithographie d?un avion d?Air Zimbabwe et des clichés de plusieurs bateaux de pêche. Sur un autre, des photographies de ses parents. Ce décor témoigne des temps forts de son présent et de son passé.

Il n?a pas d?ordinateur, mais sur sa table recouverte de dossiers, on trouve aussi des photos de sa famille ainsi que des chevaux gagnants du temps où son épouse, Michaëla, et lui étaient propriétaires de coursiers au Champ-de-Mars.

Parmi d?autres photos : l?une où il serre la main du Pape Jean Paul II au Vatican, et l?autre où il est en compagnie du président de la République, Karl Offmann. « Un ami de longue date », précise-t-il.

Ça roule pour ah kin !

Ah Kin entre très jeune dans le monde du travail. Il est embauché dans une quincaillerie pour un salaire de

Rs 60 qu?il économise sou par sou. Au bout d?un an, il ouvre avec ses parents une boutique à Port-Louis. Mais il est contraint de la fermer pour cause des bagarres raciales de 1967.

En 1968 il devient marketing officer dans une société d?approvisionnement de bateaux. Ah Kin entre en contact avec des commandants étrangers dont un Coréen, Lee Pyong Ju, qui l?aide financièrement lorsqu?il décide de se mettre à son compte.

Ah Kin crée l?International Supply Company Ltd. Il importe et distribue des conserves, des pâtes et des pailles à boire. C?est le début du succès. Mais cela fait des jaloux et Ah Kin reçoit des menaces. « J?étais appréhensif, mais comme j?avais le soutien de beaucoup d?amis, j?ai préféré me dire que cela venait de lâches et qu?il ne fallait pas y attacher trop d?importance. » Et les affaires prospèrent.

A la fin de 1973, il forme la Ip Kwok Sheung & Sons Ltd et il embauche son jeune frère, Ah Teck, féru d?électronique, pour l?importation d?appareils de haute fidélité. Ils sont responsables de la distribution des marques Sonics et Kenwood Hi-Fi ainsi que des cassettes audio SKC de la Corée, marquées au label IKS. Ils ont vite fait de devenir les agents locaux de la société coréenne.

Ah Kin a déjà le flair de l?homme d?affaires. Il ne laisse passer aucune occasion car son ambition est de faire grandir la compagnie familiale. Il se fait bookmaker au Champ-de-Mars en 1973. En 1975, il importe 150 voitures remises en état du Japon ? une première à Maurice ? sur un bateau qu?il a lui-même affrété. Les véhicules s?écoulent rapidement.

Compte tenu d?une situation économique difficile, le gouvernement encourage les entrepreneurs à produire localement afin de réduire les importations. Ah Kin fonde alors l?IKS Sound and Music qui s?occupe de l?assemblage local de cassettes SKC.

Ah Kin fait feu de tout bois. Il se lance dans la pêche sur les bancs à travers l?IKS Fishing et six bateaux. De nombreux problèmes avec les agents maritimes dans le port l?amènent à créer sa propre compagnie d?agent maritime.

Il reçoit l?aide d?amis anglais pour la formation en la matière. Il prend des cours sur les mécanismes de la douane. Il sera ensuite le premier président du Port Users? Council.

dix ans au poste

Que de barrières lorsqu?il décide de devenir transitaire. Pour pouvoir opérer, il est obligé de se joindre à la British Institute of Freight Forwarders afin d?obtenir la reconnaissance à Maurice de sa compagnie, la Nantai Shipping Enterprise Ltd. Il est d?ailleurs à la base de la baisse par moitié du coût du fret entre l?Asie et Maurice.

En 1991, l?Association professionnelle des transitaires finit par l?intégrer avant de le nommer président. Il demeure dix ans au poste. Il préside aussi d?autres sociétés dont la Mauritius Japan Society et il siège sur le conseil d?administration de la Mauritius Ports Authority.

Pour Ah Kin, la démesure n?existe pas en affaires. En 1991, il obtient sa licence de l?International Association of Travel Agents (IATA) en cargo et comme agent de voyages. Il fonde deux autres compagnies, l?IKS Cargo et l?IKS Travel Agency. Et il est nommé par l?Etat pour présider le Travel and Tour Operators Authority.

Un pied danns le bâtiment

Ah Kin devient propriétaire d?un dépôt de dégroupage de conteneurs. Un pied dans l?immobilier et le voilà à la tête de quatre bâtiments dont le dernier à Mer-Rouge, occupé par l?Independent Commission against Corruption .

Il est aussi membre associé du Chartered Institute of Logistic & Transport dont il a présidé la branche mauricienne en 2001 et 2002.

Depuis six mois, il a un bureau et un entrepôt à Plaisance pour faciliter ses affaires. « Là encore, il y a eu des blocages qu?il fallait contourner. J?ai longtemps fonctionné avec deux téléphones mobiles et un fax avant de pouvoir m?installer à Plaisance. »

La liste des intérêts d?Ah Kin est trop longue? Pour faire simple, sachez qu?il est aujourd?hui à la tête d?un groupe familial de quelque 20 compagnies et qu?il est épaulé par ses trois frères, Ah Teck, Ken et Ah Yee.

Cela ne le met pas à l?abri de l?erreur. « Je ne suis pas un aîné dictatorial. Je consulte et j?écoute ce que mes frères ont à dire. Il m?arrive parfois de faire des erreurs, mais elles sont calculées ! »

Ah Kin cite le cas de l?achat du bateau indocéanique, destiné aux îles de la région, mais qui n?a pu desservir que la Réunion, faute d?avoir obtenu les autorisations nécessaires. Il plaide l?impuissance de n?avoir pu contourner les obstacles. Les Ip Kwok Sheung ont fini par vendre le bateau qui roulait à perte.

Du soleil pour tous

Cette mésaventure n?a pas? créé des frères ennemis. « Nous avons été, nous serons toujours unis et je souhaite qu?il en soit de même pour nos descendants. »

64 transitaires et environ une centaine d?agences de voyages, n?est-ce pas trop pour une petite île comme Maurice ? Ah Kin n?est pas d?accord. «Pas du tout ! Je suis résolument contre les monopoles et je crois qu?il y a de la place au soleil pour tout le monde. »

En 1993, il est nommé agent d?Air Zimbabwe. S?ensuit sa nomination comme consul honoraire à Maurice. Diplomate, Ah Kin ne veut pas commenter le sort des fermiers mauriciens au Zimbabwe. « Je m?occupe des Zimbabwéens à Maurice et pas l?inverse. »

S?il reconnaît que peu de Mauriciens s?y rendent, il estime que la situation n?est pas catastrophique en termes de sécurité. Confronté aux dénonciations d?atteintes aux Droits de l?homme dans ce pays par Amnesty International, Ah Kin déclare que ce n?est pas son fort. « Quand j?ai accepté le poste de consul honoraire, le Zimbabwe était prospère. Aujourd?hui qu?il est sur le déclin, je ne vais pas le lâcher. »

Cette outrance en affaires ne se retrouve pas dans sa vie privée, du moins plus maintenant. Sa passion pour les chevaux et pour le jeu lui est passée. En toute chose, dit-il, il faut connaître ses limites. « De toute façon, plus on vieillit, plus on devient sage. »

Les honneurs, Ah Kin en a reçu beaucoup. La République lui a décerné la distinction Great Order of Star and Key en 2002. Il a aussi été élu patron du Chartered Institute of Logistic and Transport, organisme reconnu internationalement.

La semaine prochaine, il sera fait citoyen d?honneur de Port-Louis. Distinction qu?il prend comme un juste hommage à sa contribution pour sa ville natale.

Si ses détracteurs imputent sa réussite à ses amitiés politiques, il rejette la critique. «Ma philosophie est d?être en bons termes avec tout le monde, même avec mes ennemis. Ma réussite ne vient pas de mes connaissances politiques, mais de la chance et des situations qui se sont présentées au bon moment. Et puis, il y a aussi le travail acharné. Qu?on ne me dise qu?on n?a pas le temps : il faut le trouver. Il faut surtout la patience d?attendre? »

Une recette à retenir si l?on veut devenir bâtisseur d?empire !

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