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Questions à…

Victor Rault : «Comment imprime-t-on sur la rétine la silhouette d’une île qui se dégage à l’horizon ?»

15 juin 2026, 21:00

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Trois semaines en mer, seul. La silhouette d'une île à l'horizon. C'est ce moment, en arrivant à Maurice, que Victor Rault a voulu retrouver – celui qu'avait vécu Charles Darwin le 29 avril 1836. Depuis 2021, à la voile, escale par escale, il refait l'intégralité du voyage du Beagle. Entretien.

En 2020, vous fondez «Captain Darwin» et décidez de refaire intégralement le tour du monde du «Beagle». D'où vient l'idée – et à quel moment avez-vous réalisé que vous alliez vraiment le faire ?

Je réalise des films documentaires depuis 12 ans. Au cours de ma carrière, je me suis beaucoup intéressé aux sujets de nature et d'environnement, parce que les films sont des histoires capables de faire évoluer la perception des gens sur le monde dans lequel ils vivent. Nous en avons besoin aujourd'hui plus que jamais dans l'histoire de l'humanité.

J'étais en mission en Polynésie, à bord d'un bateau, sur le sujet des récifs coralliens. C'est là que j'ai lu pour la première fois Le voyage d'un naturaliste autour du monde, le récit du tour du monde que Charles Darwin a fait entre 1831 et 1836. En lisant ce récit, je me suis aperçu qu'il était passé en Polynésie, lui aussi, il y a deux siècles. Son livre à la main, je pouvais comparer la Polynésie qu'il décrivait à celle que j'avais sous les yeux : il me suffisait de le baisser.

En tant que documentariste, avoir cette perspective historique pour parler de l'état actuel du monde, c'est fantastique. Je me suis dit : si cette comparaison fonctionne en Polynésie, elle doit fonctionner pour toutes les escales du Beagle. Il faut que je refasse ce voyage 200 ans plus tard. Que je retourne dans tous les pays où Darwin est passé. Que je compare pour comprendre où nous en sommes – et surtout, ce qui peut être fait pour protéger cette nature dont nous avons tant besoin.

D'autres expéditions ciblent une escale ou un écosystème. Vous : cinq ans, chaque escale, dans l'ordre exact. Pourquoi cette rigueur ?

Il y a un défi qui me semble intéressant : recréer un parcours. Cela devient une chasse au trésor : retrouver les endroits où il est passé. Il y a de l’adrénaline à se retrouver aux mêmes lieux. Hier, j'étais au sommet du Pouce, comme l'avait fait Darwin le 2 mai 1836. C'est incroyable d'arriver là et de se dire : il y a 190 ans, Darwin se tenait au même endroit. Il avait sans doute vu quelque chose de différent – c'est ce que j'essaie de comprendre.

Cette adrénaline, je la poursuis d'escale en escale. C'est la raison pour laquelle j'ai décidé de respecter la temporalité de son voyage. Et puis, on n'arrive pas à Maurice de la même manière quand on descend d'un avion ou quand on débarque d'un bateau après trois semaines en pleine mer, seul. On arrive avec un état d'esprit différent – celui de Charles Darwin aussi. Éprouver le temps long des saisons qui passent, jour après jour, et traverser un océan : cela a façonné sa vision de la nature, et c'est ce que j'essaie de retrouver 200 ans après.

Darwin a posé le pied à Maurice le 29 avril 1836. Il a décrit une île à «l'élégance parfaite». Quand vous arrivez en juin 2026, que voyez-vous – et qu'est-ce qu'il ne pourrait plus reconnaître ?

Le HMS Beagle est passé par le nord de Maurice. J'ai suivi exactement le même trajet parce que je voulais me confronter à cela, à l'arrivée. Quand on passe trois semaines en mer, comment imprime-t-on sur la rétine la silhouette d'une île qui se dégage à l'horizon ? Je voulais revivre ce moment. De loin, j'ai vu l’île Maurice que Darwin avait vue : il parle de ces silhouettes de montagnes, qui sont restées les mêmes. Cela change quand on se rapproche, surtout en arrivant à Port-Louis : une zone largement industrialisée et urbanisée. À l'époque de Darwin, la planète comptait un milliard d'habitants. Aujourd'hui, huit milliards. Une multiplication par huit en 200 ans. Tous les lieux qu'il a visités ont été profondément transformés, ne serait-ce que par l'évolution démographique. Quand j'arrive à Port-Louis, je vois un port commercial et une zone industrielle que Darwin n'avait pas vus. Ce qui m'intéresse, ce sont trois choses : ce qui a changé, comment la nature a été affectée et comment les Mauriciens la préservent, parfois mise en péril par la pression démographique.

Darwin a esquissé sa théorie des récifs coralliens avant de traverser l'océan Indien. Qu'avez-vous observé du lagon mauricien après les épisodes de blanchissement des dernières années ?

La question du corail me suit depuis longtemps. La première grande île corallienne que j'ai vue, c'était Tahiti, il y a deux ans. Première chose : l'émerveillement devant un écosystème corallien – celui que Darwin a éprouvé en passant à Cocos-Keeling, l'escale juste avant Maurice – est toujours là. La vie explose au milieu de l'océan parce qu'une espèce, le corail, crée un habitat. Je tiens à rééprouver cette joie de voir le vivant fonctionner correctement. En revanche, un problème majeur subsiste : le dérèglement climatique entraîne des épisodes de blanchissement. C'est très visible en Polynésie. Cela va devenir de plus en plus important et de plus en plus difficile à traiter, car nous sommes tous, partout, un peu responsables de ces causes. Mais ce qui est intéressant, c'est que nous sommes tous également responsables d'une part de la solution.

Quelle a été votre découverte la plus saisissante jusqu'ici ?

Cinq ans d'expédition derrière moi : j'ai vu quelques pays, des écosystèmes qui fonctionnent bien, d'autres moins bien, des forêts rasées et d'autres qui se reconstruisent. J'ai vu toute la beauté de la vie naturelle, mais aussi tout le contraste dans la manière dont nous, êtres humains, interagissons avec elle. Des destructions, oui, mais aussi des gens qui œuvrent à la protection.

La plus belle des découvertes, c'est celle-ci : à l'époque de Darwin, en 1830, on ne parlait pas de conservation. On n'avait pas l'idée que la nature puisse avoir une fin. Quand il y avait une forêt, on la coupait pour en faire des habitations. 200 ans plus tard, nous nous rendons compte que la nature n'est pas infinie, qu'elle est généreuse, mais seulement jusqu'à un certain point. Conscients de cela, les êtres humains s'organisent maintenant, à grande échelle, pour proposer des solutions : replanter des arbres, créer des aires marines protégées, effectuer des translocations d'espèces pour sauver certaines de l'extinction. Tant d'outils sont mis en place. C'est ce qui permet d'être optimiste quant à l'état du monde. En 2226, ce ne sera pas forcément un champ de ruines : cela peut être une belle planète vivante, sur laquelle nous, êtres humains, aurons réussi à trouver une relation apaisée avec la nature. J'espère que nous y parviendrons.

Vous interrogez à la fois des scientifiques et des citoyens ordinaires. Leurs diagnostics convergent-ils, ou le fossé entre la mesure scientifique et la perception vous a-t-il surpris ?

Les habitants d'un endroit sous-estiment souvent l'ampleur des changements survenus. Nous ne vivons pas 200 ans : nous avons toujours tendance à dire «les anciens» ou «quand j'étais petit». Notre vision des changements s'étend sur 50, 60, 70 ans. Mais 200 ans, c'est tellement difficile à concevoir. C'est pour cela que je trouve intéressant de naviguer dans le sillage de Darwin. Cela nous permet de remonter le temps. On comprend à quoi ressemblait un endroit à cette distance. Les scientifiques sont capables de remonter jusque-là : ils ont une longue vue que nous, habitants, n'avons pas forcément. C'est pourquoi je trouve très intéressant de les interroger et de les faire réfléchir à ces 200 ans qui nous séparent de Darwin.

Pourquoi ce choix de 200 ans plutôt que l'horizon habituel de 2050 ?

Ce que je trouve intéressant dans ces 200 ans, c'est que le début du XIXe siècle correspond aux fondements de la révolution industrielle. C'est à partir de ce moment-là qu'en Angleterre, on a commencé à consommer plus de charbon dans les usines qu'à utiliser l'énergie hydraulique, jusqu'alors essentielle. Le recours massif au charbon a marqué le début d'une nouvelle ère : l'anthropocène, qu'on appelle aussi capitalocène – cette ère géologique marquée par la présence humaine et par les rejets de gaz à effet de serre. Si nous arrivons à comprendre ce qui s'est passé au cours des 200 dernières années, nous percevrons l'impact des gaz à effet de serre et du dérèglement climatique. C'est pourquoi ces 200 ans m'ont semblé les plus intéressants à comprendre.

Après quatre ans à documenter le recul de la biodiversité (70 % de plantes menacées, près d'un tiers des amphibiens), êtes-vous encore capable d'espérer, ou avez-vous appris à travailler avec le désespoir ?

Cette question est d'autant plus importante que nous travaillons beaucoup avec les jeunes. J'étais ce matin dans un collège à Mahébourg. La question qu'on se pose, quand on fait un voyage comme celui-ci et qu'on doit se poser en tant que documentariste, est : qu'est-ce qu'on veut provoquer chez les gens ? Les amener chez le psychologue parce qu'ils sont désespérés ? Ou les mettre en action ? Évidemment, je veux les mettre en action.

Quand on parle de chiffres (ceux que vous venez de citer et qui sont exacts), il est difficile de nier leur existence. Un tiers de telle espèce en moins, tant d'espèces éteintes. Tous ces chiffres comptent, surtout pour la jeune génération. Un enfant de 10 ou 15 ans n'est pas forcément capable de trier l'information : il se dit « c'est perdu ». Ce dont je me suis rendu compte, c'est que les chiffres ne disent qu'une partie de l'histoire. Il y a aussi les histoires humaines, l'émotion et l'optimisme. Cela ne se calcule pas, et pourtant c'est très réel. Cinq ans de voyages partout dans le monde me permettent de le dire : partout, il y a de l'optimisme. Partout, des gens font mentir les chiffres qui nous assènent et nous privent parfois de notre envie d'agir. La situation est délicate. Mais il existe des solutions pour aller de l'avant et construire un monde meilleur. J'en suis persuadé. Je pense que Darwin serait ravi – lui qui a aidé les tortues d'Aldabra à trouver refuge à Maurice à la fin du XIXe siècle. Que son parcours serve aujourd'hui à nourrir l'optimisme des gens.

France Télévisions produit un film sur l'expédition, en coproduction avec Yann Arthus-Bertrand. Lui qui photographie le vivant vu du ciel depuis des décennies – quel regard porte-t-il sur ce que vous documentez depuis la mer ?

C'est une bonne question qu'il faudrait que je lui pose directement. Je suis ravi et honoré que Yann Arthus-Bertrand, via sa société de production, soutienne le projet. Nous avons une vision commune : faire bouger les lignes. Les lignes ne bougeront que si les gens sont informés et investis de l'envie d'agir. J'ai grandi avec les images de Yann Arthus-Bertrand, La Terre vue du ciel. Tout le monde se rappelle ces images fantastiques qui émerveillent, interpellent, nous poussent à nous intéresser à ces sujets, à comprendre ce qui se passe dans le monde et à se dire : «On ne peut pas ne rien faire, on ne peut pas laisser disparaître toute cette beauté.»

«Plastic Odyssey» était à Maurice avant vous. Vous faites tous les deux partie du «fonds Explore» et vous êtes partis de Concarneau. Maurice est-elle devenue, sans le chercher, une escale naturelle pour les expéditions françaises engagées dans la transition écologique – et qu'est-ce que cela dit de l'île ?

Bien sûr, Maurice est au carrefour de l'océan Indien. C'est une île très connue. L'histoire du dodo interpelle beaucoup. L'île jouit en France d'une image particulière : non seulement elle est belle, mais elle est aussi innovante sur les questions environnementales. Sur l'île, on sait que le dodo a disparu. On pourrait se dire : sur une île où une espèce a déjà disparu, est-il encore nécessaire de faire quelque chose de positif ? L'impression que cela donne de l'extérieur, c'est que oui – précisément. Cette histoire du dodo, qui fait écho à plein d'autres histoires dans d'autres pays et est particulièrement connue, n'a pas empêché les Mauriciennes et les Mauriciens de prendre la question à bras-le-corps et d'essayer de trouver des solutions. C'est ce qui fait qu'en tant que Français, on a envie de venir voir ce qui se passe : on sent qu'il y a une énergie, qu'il y a quelque chose qui se passe. C'est pourquoi je suis ravi d'être ici.

Votre programme pédagogique met en relation des élèves français avec des enfants des pays que vous traversez. Qu'apprend un enfant mauricien à un enfant breton sur la biodiversité – et l'inverse ?

J'ai beaucoup réfléchi à la notion d'exotisme. L'exotisme, c'est très subjectif : c'est ce qui n'est pas local. Pour un Breton, Maurice est exotique ; pour un Mauricien, la Bretagne l'est sans doute aussi. Si l'on parvient à changer de grille de lecture quant à ce qui l'entoure… Pour un enfant breton, on passe devant la forêt en se disant : «C'est le paysage, c'est là.» On oublie de s'émerveiller de ce qui est près de chez soi. On a toujours tendance à se dire : «L'ailleurs est passionnant.» Retrouver la lunette de l'émerveillement à l'égard de ce qui se passe autour de chez soi est, pour moi, une voie royale pour amener les gens à se réapproprier le sujet de la biodiversité. Nous en avons besoin aujourd'hui. Quand j'organise, avec l'association, ces discussions entre continents, j'essaie de démontrer aux Mauriciens que, pour un Breton, le lagon est extraordinaire ; la forêt mauricienne l'est aussi. Et inversement, qu'un Mauricien trouverait la côte et la forêt bretonnes également extraordinaires. On échange ces lunettes d'émerveillement. C'est très riche. Ces rencontres sont très riches.

Si Charles Darwin revenait aujourd'hui, reconnaîtrait-il encore le monde qu'il a décrit – ou serait-il incapable de l'identifier ?

Question difficile. Il serait d'abord surpris par l'ampleur des changements depuis qu'il a fait le tour du monde. Je rappelais tout à l'heure le chiffre : un milliard d'êtres humains à son époque, huit milliards aujourd'hui. Lui qui était passionné de nature, qui aimait s'émerveiller devant le vivant, trouverait, dans bien des endroits, une planète privée de la luxuriance dont il a pu témoigner. C'était quelqu'un qui voyait loin et était visionnaire. Je pense qu'il aurait aussi la vision d'une planète où les choses pourraient aller mieux. Il soutiendrait aujourd'hui les femmes et les hommes qui œuvrent partout pour la biodiversité – la Mauritian Wildlife Foundation en fait partie.

Plus spécifiquement, à son arrivée à Maurice, il verrait un paysage profondément transformé. Il écrivait, en montant au Pouce, qu'environ la moitié des terres étaient cultivées. Hier, je suis monté au sommet ; je ne me risquerai pas à donner un pourcentage, mais il m'a semblé que c'était bien plus que la moitié. Les paysages ont changé. Mais il verrait aussi rapidement que ces tortues d'Aldabra qu'il a aidées à venir à Maurice persistent, perdurent, ont fait des enfants, des petits. De cela, il éprouverait de la gratitude. Grâce à lui, à d'autres et aux habitants de Maurice, cette espèce-là est sauvée. Ce n'est pas rien. Il éprouverait sans doute, comme nous, un mélange de sentiments : un peu de peur devant l'état du monde, mais aussi de l'optimisme. Et la résolution d'améliorer les choses.

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