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Un coupable tout trouvé
Traditionnellement, à Maurice, le pouvoir s?est toujours montré très critique à l?égard de la presse écrite. Face à un audiovisuel public, sous tutelle de l?État, donc forcément très complaisant et docile, la presse écrite incarne une voix contestatrice, seul recours des citoyens et unique plateforme permettant une confrontation des idées. Le pouvoir a pris l?habitude, dans ce contexte, de diaboliser la presse écrite indépendante. Il était plus facile de s?en prendre à elle et d?orienter les critiques contre des éditorialistes, qualifiés de prêcheurs dans des tours d?ivoire. Des formules, comme « certains éditorialistes déconnectés de la réalité » ou encore « des journalistes konn tout », suffisaient à éviter une critique directe et aussi à s?épargner toute critique de tentation liberticide. Le « quatrième pouvoir » demeurait ainsi tant bien que mal, selon les circonstances, un allié ou un adversaire avec lequel on pouvait composer. D?un autre côté, le fait que les lois existent pour corseter toute velléité diffamatoire et un cadre coercitif global, autant politique que culturel, pousse à une forme de retenue et de réserve pour ne pas dire d?autocensure. Finalement, chacun remplit son rôle avec un souci évident d?objectivité, et d?indépendance.
Avec l?apparition des radios privées, le paysage médiatique va subir une profonde métamorphose. Dès les premières émissions de ces radios, une pléthore de commentaires ou « d?analyses » laissait apparaître les premières fissures dans l?environnement médiatique traditionnel. Sans perdre de sa fonction essentielle, la presse écrite s?est à la fois enrichie de l?arrivée des radios privées autant qu?elle s?est trouvé une concurrente sur le marché publicitaire. L?enrichissement du paysage n?est pas du goût de tout le monde. Mais là n?est pas le propos.
Ce qui a changé, c?est le passage d?une relation binaire, politique-journaliste, à une relation triangulaire, politique-journaliste-auditeur. L?apparition de ce nouvel acteur qu?est l?auditeur a provoqué des réactions peu amènes des politiques et aussi chez certains observateurs de la société mauricienne. On peut ainsi à la fois s?extasier de cette expression ample qui témoigne de contradictions multiples et s?indigner des lectures au premier degré auxquelles se livrent certains auditeurs.
De cette objectivité, qui procédait de l?inévitable exercice de sélection au niveau de la presse écrite, on est passé à une subjectivité propre à l?auditeur qui a davantage une propension au commentaire spontané qu?à l?analyse réfléchie.
Quand on sait que ce sont davantage les mécontents qui veulent intervenir que ceux qui ont des motifs de satisfaction, on est à même de comprendre que les princes politiques du jour soient de plus insatisfaits de ces voix qui se donnent à entendre sur les radios privées. Il ne s?agit ni de justifier l?un ni de condamner l?autre ici. Les faits parlent d?eux-mêmes. Le niveau de certaines interventions laisse effectivement à désirer. Le choix de certains invités dans les studios radiophoniques relève parfois d?illogismes difficiles à comprendre. Tout un débat est encore nécessaire sur l?éthique dans les médias. Les gouvernants du jour seront toujours des geignards.
Ce sont ces faits qui laissent apparaître en filigrane une question fondamentale. Quelle société moderne voulons-nous bâtir sans accepter les contradictions, les paradoxes et cet imaginaire collectif primaire qui peuvent parfois en être ses déterminants ? C?est toute l?aporie qui caractérise aujourd?hui l?action du gouvernement qui a consisté en la mise en place d?un comité pour travailler sur les radios privées. Une nouvelle hypocrisie de nos acteurs publics et institutionnels, qui sont si prompts à faire des pas en avant, mais qui demeurent rédhibitoires à tout mouvement d?humeur, qui rend compte des craquelures propres à la société mauricienne. Autant ne pas entreprendre des réformes?
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