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Ultime chance
La réforme Gokhool nous mène droit dans le mur. Nous le savions. Des experts d?une branche de l?Unesco sont venus soutenir ce que pédagogues, psychologues et citoyens de bon sens n?ont pas cessé de dire. Le ministre avait répondu à ceux-ci par le mépris ; il fait pire cette fois. Il manipule leur rapport, leur cache ses convictions. Il n?y a pas d?autres définitions possibles du comportement de Dharam Gokhool au lancement du « Mauritius Report » de l?« Association for the Development of Education in Africa ».
Mécontent sans doute que les vérités douloureuses de ce document aient été rendues publiques par « l?express » la veille et aient donné lieu à un commentaire condamnant une fois de plus la direction prise par Gokhool, le ministre l?intitule autrement. Le document devient une étude de la réforme Obeegadoo, créant la perception que les critiques qu?il contient ne s?adressent, du coup, plus du tout au nouveau gouvernement. D?ailleurs, précisera Gokhool, la réforme qu?il a entreprise, lui, n?a rien à voir avec la précédente, celle qui serait critiquée. Autrement dit, la direction qu?il a prise corrige ce qu?Obeegadoo n?a pu corriger.
C?est de la manipulation : ce rapport ne concerne pas la réforme Obeegadoo. C?est de l?amateurisme : Obeegadoo est derrière nous, et ce qui intéresse les experts et les Mauriciens, c?est ce que fera le ministre du jour de son mandat. C?est de l?usurpation : alors qu?il affiche son adhésion et s?engage à appliquer les recommandations, il prêche dans sa réforme l?exact contraire. C?est de la lâcheté : le ministre aurait dû avoir le courage de ses convictions ou se taire face aux experts plutôt que de jouer avec des mots savants pour noyer la vérité.
Mais le plus regrettable est ce que laisse devi-ner cette mauvaise foi : le document risque de n?avoir guère d?incidence sur la direction prise. Pourtant, les deux critiques fortes de ce riche travail, s?il fallait se limiter à deux, sont en vérité beaucoup plus pertinentes pour lui que pour ses prédécesseurs qui avaient, eux, le mérite de se rapprocher de l?école de l?Unesco.
L?ADEA recommande rien de moins que l?abolition du « Certificate of Primary Education ». Un tel examen ne peut pas être le critère décisif des chances futures de l?enfant, disent les experts. Le ministère devrait faire de la remise en question du CPE sa priorité absolue, et repenser à la manière de lier le primaire et le secondaire. Cet examen fausse l?apprentissage pédagogique, ne développe que l?intelligence académique, au détriment des autres formes d?intelligence. Il ne crée pas les conditions pour permettre aux enfants pauvres d?améliorer leur sort. « It is not clear what function the CPE is expected to pay other than social exclusion [?] We must ensure a fair share of resources and opportunities for all people, not just those who are well placed to take advantage of what is offered. »
Les pédagogues n?ont rien dit d?autre que cela. Mais le CPE, sous ce gouvernement, n?a jamais eu autant de prestige. La sélection à neuf ans, la sacralisation de la compétition académique a été décriée par tous les bien-pensants de ce pays. Le ministre estime pourtant qu?il est sain, pour l?égalité des chances, que les enfants doués puissent avoir l?occasion d?être amenés au bout de leurs limites, et nie le fait qu?ils puissent y en avoir qui soient victimes de la course. Anti-compétition, les experts vont même très loin : convertir les ZEP en « star schools », abolir le système de bourses d?études supérieures. C?est à des « miles » de l?éducation selon Gokhool.
Tout aussi pertinente est l?autre réflexion de l?ADEA. Si nos réformes successives de l?éducation n?ont pas tenu leurs promesses, si depuis 10 ans l?échec scolaire est resté le même alors que le budget a augmenté, c?est que nous nous y prenons mal. L?accent est trop exclusivement mis sur l?accès au secondaire et non sur les besoins de l?enfant. En outre, il manque de la rigueur dans la conception des plans d?action. Chaque nouveau gouvernement s?empresse d?introduire une nouvelle réforme adaptée aux circonstances, sans diagnostic approfondi du système et évaluation précise des ressources. Les réformes n?impliquent pas les partenaires, ces gens du MIE qui devraient être les premiers consultés et dont on ne valorise pas le savoir-faire, s?étonnent les experts. Même si certains aspects de ces critiques peuvent être contestés, la vérité reste. Le taux d?échec est resté à 40 %.
Cette remarque est utile au ministre Gokhool. Il s?est, de même, précipité pour répondre aux pressions d?une petite clique. Sa réforme sublime les défauts du système au lieu de les casser.
Ses ambitions sont timides.Et l?on rit sous cape quand il promet de revoir le problème de promotion automatique. C?est du bluff. S?il poursuit avec sa folie d?un système axé sur les résultats, nous aurons toujours ce que les experts appellent une distribution de l?intelligence en U, une situation contraire à la normale. « Mauritius produces a significant number of primary school graduates with A scores and a significant number with F scores and a low number of pupils with the intermediate scores of B to E. » Et s?il fallait faire redoubler tous les E et F, ce serait un tiers de la classe qui y passerait à chaque fois. C?est impossible.
Nous savons désormais clairement où il faut aller et les erreurs qu?il ne faut pas commettre. C?est une nouvelle chance pour le ministre de l?Éducation. L?enjeu dépasse sa personne. Son école est le plus sûr moyen de tuer toutes nos ambitions d?être un « knowledge hub », insistent les experts. Non seulement nous continuons de réduire nos ressources de moitié, mais notre obsession del?« academic » fait que nous considérons le « vocational » comme un pis-aller, une issue de récupération pour les éjectés. Or, c?est sur ce savoir-faire technique, pensé et développé, que va dépendre le retour des investisseurs et la réforme économique. Sans une école dédiée au développement des talents multiples, nous compromettons le potentiel économique du pays. Si le gouvernement est déterminé dans son entreprise de transformation de la société, il doit se débarrasser de tous les cailloux dans sa chaussure.
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