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Tranquille, déterminé

6 octobre 2005, 20:00

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Vous venez d?une famille où la politique occupe une grande place, votre père, votre oncle, Sir Satcam Boolell, votre cousin, Arvind Boolell, sont tous engagés politiquement, qu?est- ce qui vous a empêché de franchir le pas ?

J?ai compris qu?il fallait garder ses distances et qu?il fallait rester libre. J?ai toujours voulu garder, comme dit l?anglais, the bargain at arm?s length . Il y avait une attirance dans le sens que j?ai toujours vu la politique comme le summum de l?engagement social. Mais ce noble engagement, je ne l?ai pas voulu dans le sens de devenir député ou ministre. C?est un pas que je n?ai jamais voulu franchir parce que je ne me suis jamais senti prêt pour ça. Et c?est encore le cas aujourd?hui.

Trop de renoncement ?

Surtout le renoncement à cette indépendance d?esprit auquel je tiens par-dessus tout. J?ai toujours voulu garder cette distance pour pouvoir dire à mes amis en politique qu?ils ont tort, quand j?estime que c?est le cas. Et si j?avais franchi le pas je n?aurais jamais pu garder cette indépendance d?esprit et surtout le manifester. C?est une chose précieuse.

Nous venons, ces derniers mois, ces derniers jours, de vivre un changement politique radical notamment dans les mairies. Pensez-vous que nous reviendrons un jour à cette période où s?engager pour sa ville attirait des gens comme Somduth Buckory, Georges André Decotter ou Pierre Renaud ?

J?espère que nous reviendrons à cette période. Mais c?est certainement un signe des temps si les choses se sont ainsi dégradées. Nous avons eu depuis plusieurs années un nivellement par le bas qui a donné ses résultats. Mais je crois qu?un changement est en train de s?opérer. Le niveau des nouveaux élus laisse espérer des jours meilleurs. Même chose pour les élus au niveau national. Je crois que ce parlement, gouvernement comme opposition, est d?un bon niveau. Si par exemple, il y avait une bonne interaction entre l?Assemblée nationale et les municipalités, on pourrait vraiment accomplir de grandes choses. Je m?explique : Si le ton est donné par l?Assemblée nationale, que l?on devient intransigeant et intraitable sur le niveau des débats et du décorum, on va accomplir de belles choses. Un bon niveau démocratique est l?affaire de plusieurs institutions. Si le président de l?AS se montre rigoureux sur la qualité et la discipline, sur les traditions westminstériennes, en obligeant les parlementaires, part exemple, à faire leur home work et à ne pas venir lire des discours écrits par d?autres, si le leader de l?opposition et le leader of the house donnent le bon ton, on sera surpris de voir à quelle vitesse nous pourrons donner à nos institutions cette qualité qui fait qu?on les respecte. Je suis certain de cela.

Vous sentez les prémices de ce changement ?

J?ai été très heureux de voir, au cours des débats sur l?ICAC, par exemple le Premier ministre être à l?écoute du leader de l?opposition. On a parlé de mamours entre les deux, mais ça m?est égal qu?on appelle ceci ou cela. Ce qui est important c?est que la population et les parlementaires se rendent compte que dorénavant ce sont des débats d?idées et non des insultes. Regardez les débats sur les amendements autour de l?ICAC. Le Premier ministre les a abordés avec un esprit ouvert. Il a écouté les propositions du leader de l?opposition et a revu sa position. Pour moi, c?est un vrai grand changement qui me donne de l?espoir pour le pays. Cela veut dire que les débats sont possibles, qu?il n?y a aucune position figée et définitive avant même que l?on commence à discuter.

Vous avez été président du Conseil de l?Ordre des Avocats à un moment où la réputation de la profession légale dans le pays était battue en brèche. Pensez-vous avoir pu renverser la vapeur pendant la durée de votre mandat?

Je partage l?opinion selon laquelle la profession légale avait, au moment où j?ai pris mes fonctions, sa réputation était au plus bas. C?était un défi à relever. Ce n?était pas à tort que cette image négative existait. Mais je me suis aussi rendu compte que cela concernait une petite partie de la profession. Une minorité de confrères, qui, par leurs agissements dans les tribunaux ou en dehors, avait jeté le discrédit sur tous les membres de la profession.

?Il est temps que ce soit la cour
elle-même qui choisisse les dates des procès et non les avocats
eux-mêmes. C?est trop facile pour deux avocats très occupés de faire renvoyer indéfiniment des procès.?

Est-elle toujours agissante, cette minorité ?

Je constate que l?on n?entend plus parler d?elle? Je dis tant mieux. Le message que j?avais passé haut et fort pendant mon mandat, je peux le dire, maintenant que le droit de réserve est passé, il n?y a jamais eu autant d?avocats assignés à comparaître devant des comités disciplinaires que durant mon mandat. Je m?assurais que peu importait la provenance de la complainte, nous prenions tout au sérieux. Je peux même vous dire que nous avions fait venir des avocats devant le comité disciplinaire à partir de lettres écrites par des prisonniers se plaignant du traitement que leur infligeaient certains avocats. J?ai pris cela très au sérieux, malgré les risques que cela comportait. Mais je pensais que cela faisait partie de la mission d?un président du Bar Council. C?était une grande responsabilité vis-à-vis de mes pairs. Il fallait montrer au public, aux avocats et au judiciaire que nous étions prêts à aller jusqu?au bout. Et j?ai été soutenu par le comité tout entier.

On a beaucoup parlé de justice à deux vitesses et le juge Eddy Balancy disait récemment son désaccord à ce propos. Partagez-vous son point de vue ?

Il ne faut pas confondre entre justice à deux vitesses et enquêtes policières à deux vitesses. C?est très important.

La police fait partie de l?ensemble du dispositif judiciaire?

Pris dans ce sens, je suis d?accord que l?on parle de justice à deux vitesses. Il y a un vrai problème de justice diligente. La Justice gagnerait à accélérer sa procédure. Ce n?est pas acceptable que des procès durent dix à vingt ans. C?est inconcevable qu?un prévenu puisse gagner un procès parce que la poursuite n?a pas instruit le procès dans les temps et que celle-ci soit rayée. J?ai moi-même gagné plusieurs procès pour des clients sur ce point. Je suis heureux pour mon client mais je suis malheureux en tant que citoyen de voir une telle chose se passer. La police peut quelquefois envoyer son dossier au Parquet et celui-ci est overworked et understaffed . Les dossiers dorment dans un coin. Les années passent et la procédure n?ayant pas été enclenchée, l?affaire tombe? Ce n?est pas normal.

Quand le citoyen lambda se retrouve confronté à l?univers des hommes de loi, il est clairement sous l?impression qu?il s?agit d?une sorte de secte se protégeant les uns les autres?

Je peux comprendre cette impression. Mais le citoyen ne comprend pas le langage de la procédure. Il suffit quelquefois d?un petit hic pour que le procès soit renvoyé. Entre le magistrat et tous les protagonistes, il suffit qu?une des parties soit prise pour que l?affaire soit renvoyée. Toute la machinerie se bloque.

Et c?est toujours le citoyen face à la Justice qui en fait les frais?

C?est vraiment malheureux. C?est bien pour cela que les juges et les magistrats interviennent des fois pour rappeler les hommes de loi à l?ordre. Je vais vous dire le fond de ma pensée. Il est temps que ce soit la cour elle-même qui choisisse les dates des procès et non les avocats eux-mêmes. C?est trop facile pour deux avocats très occupés de faire renvoyer indéfiniment des procès. Si la cour impose une date, les avocats ne pourront que se plier à cet ordre et envoyer quelqu?un d?autre de leur cabinet pour venir défendre le cas. Mais au moins on ne pénaliserait pas le citoyen.

On note une omniprésence du nouvel attorney general sur tous les fronts de la Justice. Est-ce lui qui en fait trop ou ses prédécesseurs qui n?en faisaient pas assez ?

Je souris parce que cette réflexion m?a été faite lorsque je suis devenu président du Bar Council ? On m?avait demandé pourquoi j?en faisais autant. Je me réjouis de ce dynamisme du nouveau ministre de la Justice. Je me réjouis aussi de sa communication qui vise à tout faire dans la transparence. Le nouveau ministre s?occupe, et c?est très important des misères et des malheurs de la population. Ayant été avocat justement des petits, des humbles, il comprend et il est sensible à leur misère. Cela aide énormément. Je dois dire que j?ai eu l?occasion de discuter de beaucoup de dossiers avec le nouveau ministre de la Justice et ce qui m?a agréablement surpris, c?est qu?il est resté très ouvert au dialogue. L?impression que j?avais avec ses prédécesseurs, c?est qu?ils étaient, dans leur approche, ministre avant tout et ensuite avocat. Rama Valayden est resté avocat avant tout.

La réforme de la Justice est devenue une sorte de terme générique et un peu grandiloquent qui semble rester abstrait dans la perception des gens. Alors que des mesures concrètes, petites ou grandes, ancrent dans la réalité des vies, le changement? Ne faut-il pas une nouvelle approche ?

La réforme de la Justice est un grand chantier. Mais vous avez raison, il s?agit de résoudre une foule de petites choses qui empoisonnent la vie des gens dans leur quotidien. Et tout de suite, ils en sentiront les bienfaits. Je ne pense pas que le Mauricien soit exigeant vis-à-vis de la Justice. Il est réaliste.

Il demande à être traité correctement et veut pouvoir ressentir, en quittant un tribunal où il a passé une heure que justice a été correctement rendue à son égard. Que ce soit pour une contravention ou une autre affaire plus sérieuse. Le légiste que je suis veut voir une cour d?appel indépendante et d?autres choses, mais le citoyen veut simplement que sa vie soit rendue plus simple. Et ce n?est pas trop demander au système que de ne pas broyer les gens, mais de leur rendre la vie plus facile. La démocratie, c?est accorder des droits aux gens, et surtout de veiller à ce que leurs droits soient respectés.

Les débats autour du rôle du DPP et de son fonctionnement vous semble relever de la discussion sur le sexe des anges ?

Non, ce n?est pas ça. Ce sont des choses importantes. Tout est important dans la réforme de la Justice. Mais tout n?est pas prioritaire.

Ce qu?il ne faut pas, c?est essayer de noyer le poisson en lançant de grands débats ou rien de concret ne se passera. La priorité est et reste de soulager la misère des gens. De leur rendre une vie moins difficile.

?Le conseil d?administration, ainsi que le management seront impitoyables pour ceux qui se baseront sur des conceptions
claniques, communales ou politiques et ce quel que soit le bord politique.?

Que pense l?ancien président du Bar Council des méthodes du nouveau surintendant Prem Raddhoa et des remous qu?elles suscitent ?

Je crois que M. Raddhoa est en guerre ouverte avec un de mes confrères. Cela ne fait pas honneur à la police. Et surtout pas ce nouveau visage de la police que veut donner le nouveau gouvernement. Je dis cela sous toutes réserves si ce qui est dit au sujet de l?affaire Raddhoa-Mohamed est vrai. M. Raddhoa est une institution en lui-même. Osons espérer que c?est une institution qui s?insère dans les règles démocratiques des autres institutions. C?est à lui d?en faire la preuve. Ce gouvernement l?a réhabilité et tout ce que je peux lui souhaiter, c?est de faire honneur à la confiance qui a été placée en lui.

En même temps, le citoyen est témoin de tant de crimes restés impunis et qui semblent vouloir être noyés avec cynisme dans des procédures judiciaires. Vanessa Lagesse est morte le visage écrabouillée, Nadine Dantier dans des conditions atroces, les amants de Bassin-Blanc la même chose. Et tout s?évanouit dans un flou des plus suspects? Eux, vaquent à leurs occupations, en toute tranquillité?

C?est vrai que l?on a l?impression que les choses vanish in thin air Tout se joue d?après moi au début de l?enquête. J?ai le regret de dire que nous n?avons plus d?enquêteurs dignes de ce nom à Maurice. On a des gens qui malheureusement veulent solutionner les problèmes en cherchant un coupable au plus vite, et en essayant de prouver une version des faits qu?ils ont eux-mêmes composée. Le cas classique est celui de ce malheureux Marcelin Azie dans l?affaire Dantier. Sans l?ADN il serait encore en prison. C?est proprement scandaleux. Dans l?affaire Vanessa Lagesse, il y a tant de choses inexpliquées.

Il y a une heure à peine, vous rencontriez, pour la première fois, les employés d?Air Mauritius, compagnie que vous présidez depuis quelques jours. Comment s?est fait ce premier contact ?

J?ai voulu, d?abord et avant tout, qu?ils sachent que je voulais les rencontrer avant de rencontrer officiellement la presse. Je crois que c?est la moindre des choses. J?ai été surpris de cet accueil que j?ai senti sincère. D?autant plus que je n?ai pas parlé de choses faciles. Mon message était celui-ci : ?Avant de venir à Air Mauritius, j?ai entendu tant de choses notamment que c?était un panier de crabes, qu?il y avait des clans, entre autres choses?. Mais j?ai dit aussi que j?étais persuadé qu?il ne s?agissait que d?une infime minorité. Je leur ai aussi dit que le conseil d?administration, ainsi que le management seraient impitoyables pour ceux qui se baseront sur des conceptions claniques, communales ou politiques et ce quel que soit le bord politique. Ces gens-là nous trouveront sur leur chemin. Voilà quel a été mon message. Et quand j?ai vu comment cela a été bien accueilli, je me suis dit : ?Ils attendaient cela ?. C?était mon baptême du feu.

On attend la position du nouveau conseil d?administration sur la libéralisation de l?accès aérien. Avez-vous déjà défini votre position ?

Le plus grand bien qu?aurait pu espérer AM, c?est l?arrivée de la concurrence. Nous devons réaliser que la compétition est à nos portes. Nous avions peut-être oublié, au sein de la compagnie, que le client est roi. Et il le redeviendra très vite. Je le dis sans ambages, il y a eu une certaine complaisance à vivre dans un cocon, dans une tour d?ivoire. Et ce spectre de l?ouverture a forcément fait peur. Mais croyez-moi cette ouverture sera bénéfique à la compagnie si nous revenons à la notion simple que le client est roi.

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