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Tourisme et périls

20 septembre 2007, 20:00

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● <B>Comment avez-vous décidé un jour de vous intéresser à un métier qui n?était pas le vôtre ? </B>

Non seulement ce n?était pas mon métier, mais je n?ai pas de métier spécifique. Je suis un autodidacte. Après mes études secondaires, j?ai travaillé, comme beaucoup de gens à Maurice. Je me suis dit, vers la fin des années 80, avec la politique du gouvernement de développer le tourisme, que j?allais demander un terrain. Mon idée première était de construire 4 bungalows et de les louer. J?ai effectivement eu un terrain mais on m?a fait comprendre qu?il fallait y faire un hôtel parce que le gouvernement voulait créer de l?emploi. L?hôtel a été construit en 1990. N?étant pas hôtelier, j?avais conduit le projet, mais contracté le management de l?hôtel avec une compagnie. Lorsqu?en 1992 les managers n?arrivaient pas à s?entendre, j?ai décidé de sauter le pas? C?est ainsi que je suis entré dans l?hôtellerie.

● <B> C?est la naissance du groupe Naïade ? </B>

Quand je suis arrivé, il n?y avait qu?un hôtel et il s?appelait Le Tropical. C?est quand nous avons construit Les Pavillons et qu?il fallait un nom commun, un brand name que nous avons créé Naïade.

● <B> Aujourd?hui, les résultats du groupe et son expansion sont devenus une vraie ?success story?. Quel regard portez-vous sur cette trajectoire ? </B>

C?est un succès qui dépend de beaucoup de facteurs. D?abord, ayant eu l?expérience de travailler uniquement à Maurice, j?ai trouvé qu?à un moment on tournait en rond et cela me fatiguait. Puis, j?ai fait une escapade dans le textile pendant deux ans et là c?était exactement le contraire. On travaillait uniquement avec des étrangers : acheteurs, vendeurs, techniciens etc. et cela permettait de tourner en rond dans le monde? Dans le tourisme, j?ai découvert ce mélange fantastique où tous nos collaborateurs sont Mauriciens et nos clients des étrangers. C?est quelque chose qui me plaît vraiment. Le succès du groupe tient, selon moi, au fait qu?il est drive par des gens passionnés. L?hôtellerie est un métier qui évolue tout le temps et j?aime ça. Le produit naît, grandit et atteint souvent presque une fin de vie, on le rénove et ça recommence différemment. Et puis nous avons réalisé très tôt que l?hôtellerie, c?était une affaire d?économie d?échelle. Dans l?hôtellerie, ?small is not beautiful?. On a développé en ayant saisi toutes les opportunités qui se présentaient à nous. Je crois qu?on a pu toutes les matérialiser.

● <B> Si je vous dis que Naïade est né d?un homme qui s?était posé un défi ambitieux et qui ne trouvait pas normal que le marché touristique soit occupé uniquement par deux gros groupes hôteliers?</B>

Ce serait un peu prétentieux de le dire. Quand j?ai commencé, j?étais très heureux d?être dans la petite hôtellerie de trois étoiles et j?ai eu la chance de commencer avec un petit hôtel et de grimper tout doucement dans la qualité et dans la quantité. C?est vrai que j?ai réalisé à ce moment qu?il y avait deux groupes dominants qui dirigeaient tout. Et ce n?était pas sain pour le pays. On me disait : ?tu es en train de challenger les deux groupes dominants. Tu as l?ambition de devenir plus gros qu?eux?? Non, mon ambition était simplement de faire grandir le groupe, c?est tout. Je souhaite pour le pays qu?il y ait d?autres groupes comme le nôtre qui se développent.

● <B>Vous voici défenseur de la démocratisation de l?économie?</B>

Oui, je suis pour la démocratisation de l?économie. De la manière dont je la vois moi. Permettre à de nouveaux entrepreneurs de se développer et pas ce que j?ai lu ? nationaliser une partie du capital. Naïade a profité de cette option de démocratisation en son temps; je souhaite que cela continue. J?ai eu l?occasion de voir comment une idée d?un entrepreneur menée à terme peut engendrer le développement, de l?emploi, des services? Quand on dit que dans un emploi direct crée dans le tourisme il y a deux emplois indirects, je crois que ce n?est pas vrai. Je crois qu?il y en a beaucoup plus, huit à dix, selon moi. Cela va des banques, des supermarchés, des entreprises de construction, des producteurs d?aliments et bien d?autres intervenants.

● <B> Il y a justement dans ces petits intervenants, ceux qui estiment que les hôtels ne veulent même plus laisser une miette aux petits. L?un d?entre eux disait : bientôt les hôtels fabriqueront des couteaux, des fourchettes et des cuillers rien que pour ne pas avoir à les acheter à des fournisseurs?</B>

Je ne crois pas que cela soit vrai. C?est dommage que ce soit ressenti comme ça. Je crois qu?il y a un forum de communication qui n?existe pas et qui fait ce déficit de communication.

● <B> Ce ne serait pas le rôle de l?AHRIM, dont vous avez été un des dirigeants, de construire cette communication ? </B>

Oui, mais je crois qu?elle a déjà beaucoup à faire. Et elle n?a pas le temps de le faire. J?étais récemment dans un dîner où des gens essayaient de comprendre comment fonctionne le tourisme. Comment marche le tourisme ? C?est assez simple. Au départ il y a des clients étrangers dans un pays émetteur qui vont voir des agents de voyage étrangers qui eux- mêmes achètent à partir d?un grossiste, qui est un tour-opérateur, lui aussi un étranger. A partir de là, cela va descendre sur Maurice. Il faut aller chercher ses clients et leur offrir la prestation hôtelière après la prestation de la ligne aérienne. Voilà donc toute la chaîne. Du moment que ce client est chez nous, tout ce qui nous intéresse, c?est de le loger et de lui donner à manger et à boire et quelques autres services dont il aura besoin pendant son séjour chez nous. A Maurice, on est traditionnellement en demi-pension. On voit beaucoup de touristes qui sortent et qui vont ailleurs. Je ne veux vois pas en quoi les hôteliers veulent tout garder pour eux.

● <B> C?est ce que semble indiquer le système ?all inclusive? pratiqué par certains établissements hôteliers?</B>

Le all inclusive est une demande du marché. Le Tropical a été le premier hôtel à le faire à Maurice. Nous avions hésité en pensant que cela allait le faire baisser de gamme. Nous avions été contraints à un moment de le faire étant donné la concurrence. Non seulement on a sauvé Le Tropical, mais on a augmenté son taux d?occupation considérablement. Aujourd?hui, on voit une demande de all inclusive même dans le Cinq étoiles. Les gens qui y vont pendant leurs vacances, ce n?est pas leur bureau qui paie. Ils sont en famille et aiment savoir combien vont leur coûter leurs vacances. C?est une demande du marché. Mais je ne pense pas que cela empêche les clients d?aller faire des excursions ou d?aller déjeuner ailleurs parce qu?ils ont manqué un repas à l?hôtel.

● <B>D?où vient ce sentiment très répandu que les petits opérateurs ne profitent pas vraiment de la manne hôtelière ? </B>

Je crois que le touriste demande des prestations d?un certain niveau. Et quelquefois, en dehors des hôtels, les opérateurs n?arrivent pas à donner ce niveau. Je vais vous donner un exemple : les hôtels fabriquent du pain et des viennoiseries pour leurs clients. Franchement je m?en serais bien passé si on pouvait avoir un fournisseur de pains variés et de viennoiseries. Mais les viennoiseries à Maurice ne sont pas du niveau de ce qu?attendent les touristes. Quelquefois c?est la même chose pour les petits restaurants. Il ne faut pas oublier une chose : même le client 3 étoiles à Maurice est un client haut de gamme. On ne fait pas 10 000 kilomètres en étant le ?bas de gamme?. Je crois sincèrement qu?il y a un décalage dans le service offert dans l?hôtellerie mauricienne qui a atteint depuis longtemps le niveau international et celui offert ailleurs dans le pays.

● <B>Certains milieux ont estimé que le touriste sac à dos pouvait être un risque pour l?industrie touristique mauricienne. Vous semblez dire que ce type de tourisme n?existe pas?</B>

Il n?y en a vraiment pas beaucoup. Regardez ce que coûte un package Paris-Marrakech ou Paris-Tunis, avion, hôtel 3 étoiles comparé à un Paris-Maurice, hôtel 3 étoiles et vous verrez que la différence est énorme. Cela coûte entre 4 et 8 fois plus cher pour venir à Maurice. Donc le client qui vient à Maurice a les moyens.

● <B> L?ouverture du ciel à ?Corsair? et à ?Virgin? a aussi fait dire à certains que l?on courrait le risque du bas de gamme? Là aussi aucun danger ? </B>

Je ne crois pas. En revanche, je pense qu?il s?agit là d?une des meilleures décisions de ce gouvernement pour le tourisme. Cette ouverture mesurée du ciel est une des raisons de ce nouveau boom touristique. Même si c?est venu mettre une certaine compétitivité au niveau des tarifs, ce tarif reste ce qu?il est. Il n?a pas vraiment fait baisser le prix. Je souhaite que la partie informelle du tourisme qui doit continuer d?exister commence à se développer pour atteindre le haut de gamme. Parce que pour le moment on trouve de tout. Quand on a commencé l?industrie touristique, il n?y avait pas un Mauricien qui savait gérer un hôtel. On ne connaissait même pas le terme F&B Manager ! On a fait venir des expatriés qui nous ont montré le travail. Je sais qu?aujourd?hui le Mauricien peut gérer un hôtel. Mais je reste persuadé que ce que l?étranger continue à nous apporter, c?est ce sang nouveau, ces concepts qui sont le simple fait de son métier, qui est celui de tourner éternellement autour du monde. Il bouge, voit des choses nouvelles et se renouvelle lui-même en permanence.

● <B>En faisant bouger les Mauriciens, on arriverait sans doute aux mêmes résultats?</B>

Bien sûr. Nous avons pris la décision, par exemple, d?envoyer Ravin Unthiah, qui était notre numéro deux à Legends, comme numéro Un dans l?établissement que nous ouvrons aux Maldives. Il était prêt à prendre ce challenge. Cependant, je lui ai dit ceci : j?espère pour toi qu?au bout de ton contrat de deux ans, que tu renouvelleras ou pas, tu bougeras, pas forcément pour revenir à Maurice. Que tu iras dans d?autres pays, découvrir d?autres cultures et revenir avec de nouvelles idées.

● <B> Les métiers du tourisme ont-ils fait, selon vous, évoluer l?esprit et la manière de vivre des Mauriciens ? </B>

Sans conteste et de manière extraordinaire. Prenons l?exemple que nous connaissons tous : le marchand de plage. Moi, je les appelle les papes : ils sont arrivés à parler toutes les langues. Je vais dans les hôtels et je vois chez nous, par exemple, le niveau des artistes qui font de l?animation. On a beau dire ce qu?on veut, le seul forum où un artiste peut s?exprimer et se faire payer, c?est dans l?hôtellerie.

● <B> Même si certains artistes estiment qu?ils y produisent des choses purement commerciales et pas forcément de la création?</B>

Je ne comprends pas trop ce que vous dîtes. Ces dernières années, j?ai assisté à l?arrivée d?une panoplie de nouveaux artistes extraordinaires. Je pense que si c?était commercial quand cela a commencé, aujourd?hui il y a une grande variété d?artistes qui nous offrent des choses très recherchées. Je reviens à votre question concernant l?évolution de la mentalité mauricienne avec le tourisme. Je suis émerveillé quand je vois nos guides parler, en plus de l?anglais et du français, deux autres langues étrangères, quand je vois la connaissance qu?ils ont de Maurice ? cela ferait rêver beaucoup de gens qui s?estiment cultivés ? et ce sont des personnes incroyables. Imaginez ces personnes dans leur foyer, comment elles donnent à leur famille une ouverture d?esprit, une autre dimension de la vie.

● <B> On voit régulièrement revenir sur le tapis la question de savoir le maximum d?hôtels que pourrait contenir le territoire mauricien. Quelle réponse donnez-vous ? </B>

Je ne crois pas qu?il y ait une limite. Je sais que la réponse peut vous surprendre. On a parlé, à un moment, du seuil de tolérance ; on n?en parle plus et j?en suis très heureux. Car il y avait un malentendu. Quand on dit un million de touristes, il y a des gens qui pensent qu?il allait y avoir un touriste pour un Mauricien par jour dans le pays. Il reste aujourd?hui peu de terrains de qualité libres. Il y a un problème d?urbanisation qui m?interpelle à Maurice. Je crois que c?est une mauvaise chose de construire des hôtels les uns à côté des autres. C?est une grosse erreur que nous avons commise. Quand on voit Balaclava et Bel-Ombre, c?est ce qui s?est passé. Et puis, je trouve que Maurice ne s?occupe pas de son urbanisation ; plus particulièrement l?intérieur de l?île qui devient une catastrophe. Je le dis, je l?écris depuis plusieurs années dans mes rapports annuels. On voit construire des maisons jamais terminées, jamais repeintes, quelquefois même jamais peintes. Cela choque beaucoup de touristes. Nos villes et nos villages ne sont pas vraiment jolis.

● <B> Il n?y a pas de nombre défini d?hôtels, y aurait-il un nombre défini de touristes à ne pas dépasser ? </B>

On va toujours trouver de la place pour d?autres hôtels. En revanche, quand on parle du seuil de 2 millions de touristes, ce qui m?inquiète, c?est les infrastructures publiques et privées. Quand on voit que pour construire un hôtel on ne peut plus faire d?appels d?offres et qu?on doit réserver un entrepreneur, quand on voit les problèmes d?approvisionnement en eau pour certains hôtels, quand on voit la circulation, les embouteillages sur les routes. Pour faire venir les 2 millions, je crois que c?est enclenché. Avec notre croissance annuelle de 2 %, cela viendra presque tout seul. On est sur une très bonne voie. Ce qu?il faut maintenant, c?est se préparer à gérer l?accueil de ces 2 millions de personnes. Et là il y a du travail. Il faut accélérer le processus de développement, l?octroi des permis etc, les one stop shops qui sont souvent des stop shops ; et puis ce que je disais tout à l?heure : les routes et l?eau sont des urgences.

● <B>Il y a de la très bonne hôtellerie à travers le monde et pourtant on note que l?hôtellerie mauricienne jouit d?une réputation assez exceptionnelle. Qu?est-ce qui fait sa spécificité ? </B>

Notre force est de n?être pas trop loin de nos marchés émetteurs. Et puis on n?imagine pas l?importance d?avoir seulement 2 heures de décalage horaire. Les touristes n?aiment pas voyager en dehors du décalage horaire. Et puis il y a eu ce choix stratégique et intelligent d?Air Mauritius de mettre en place des vols directs Europe-Maurice. Au moment où c?est arrivé, cela a apporté un plus extraordinaire. Et puis il faut le dire, nous avons une population qui a en elle le service comme une partie intégrante de sa culture. Ce qui rend l?accueil à Maurice extraordinaire. Les Mauriciens ont un sens de l?accueil exceptionnel. Vous ne vous imaginez pas le nombre de clients qui sont invités dans les familles mauriciennes. Ils sont devenus des amis. Beaucoup de nos employés sont invités en vacances par des touristes qui veulent les faire visiter leur pays. Un des problèmes que nous connaissons, c?est l?érosion des plages. Il faudra vraiment prendre des décisions rapides et courageuses. Aux Maldives où nous opérons, on pompe du sable en dehors des lagons que l?on ramène sur les plages et cela se passe très bien. Nos plages sont notre pétrole. Il est urgent de le faire à Maurice.

● <B>Le ministère du Tourisme entreprend actuellement un exercice de ?rebranding? de la destination Maurice. Si je vous demande, vous, dont c?est le métier de recevoir des touristes, de me décrire ce pays. </B>

L?île la plus cosmopolite au soleil. Vous vous souvenez de ce vieux slogan? Pour moi, tout est dans cette phrase. Elle dit tout. Elle dit île cosmopolite, soleil. Elle résume toute notre destination. La plus grande réussite de Maurice, c?est de voir la réaction des gens à travers le monde quand vous dites : ? Je viens de l?île Maurice?. Il y a comme un sentiment d?admiration mêlée de rêve. C?est la meilleure chose que nous ayons construite. Cet exercice de rebranding est vraiment quelque chose de bien. Nous étions comme Monsieur Jourdain. Nous faisions les choses sans vraiment en prendre conscience. Et dans ce sens ce rebranding est un exercice très important. Il nous permettra de nous améliorer. Et d?ouvrir l?image de Maurice en dépassant largement celle du tourisme seulement. Je le dis : le ministère du Tourisme prend des décisions intelligentes et fait vraiment des choses de manière professionnelle et avec méthode. Un exemple simple : la nouvelle signalisation sur les routes. C?était tellement nécessaire.

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