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Tony Blair, sur la défensive

30 juillet 2003, 20:00

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A la reconquête de l?opinion publique

1?On veut mettre la BBC au pas parce que nous avons eu la témérité d?adopter une position différente, sur certains dossiers, de celle du gouvernement et de ses partisans.? Trop, c?est trop. Il en a eu assez, le président de la chaîne publique, Gavyn Davies. Assez de voir le gouvernement travailliste tirer à boulets rouges sur la BBC dans l?affaire du dossier des armes de destruction massives (ADM) irakiennes et du suicide de l?ancien inspecteur en désarmement de l?ONU, David Kelly. Face à la menace brandie par le pouvoir de confier le contrôle de l?audiovisuel public à un nouveau régulateur, le président du conseil des gouverneurs a sonné la contre-offensive.

Avec succès puisque le ministre de la Culture, Tessa Jowell, a immédiatement affirmé qu?il n?était aucunement question que cette foire d?empoigne affecte en quoi que ce soit le renouvellement de la charte royale. La célérité de cette mise au point souligne la nouvelle stratégie de Downing Street consistant à dédramatiser le débat pour tenter de tourner la page sur la plus grave crise des ?années Blair?.

Lors de sa conférence de presse, le Premier ministre a réitéré qu?il n?a pas cautionné l?identification de David Kelly comme la source du reporter Andrew Gilligan, selon lequel la menace irakienne aurait été exagérée pour justifier l?entrée en guerre en Irak. Mais la stratégie de reconquête de l?opinion passe également par des mises à l?écart. Ainsi, le ministre de la Défense, Geoff Hoon, aura du mal à sauver sa tête. Sa position est intenable depuis que son ministère a démenti le fait qu?il ait jamais rencontré David Kelly. Or, le ministre l?avait bel et bien rencontré. Et le fonctionnaire avait insisté auprès de lui sur le fait que les preuves de l?existence des ADM étaient insuffisantes pour justifier un conflit en Irak.

Obsédé par la manipulation

Par ailleurs, le départ d?Alastair Campbell, directeur de communication, paraît acquis. Mis en cause par M. Gilligan, ce proche collaborateur de Tony Blair devrait quitter son bureau de Downing Street après la publication du rapport de Lord Hutton, chargé de l?enquête. Question de sauver la face, le ?spin doctor? rendra son tablier à la rentrée, dit-on, en même temps que sa compagne, Fiona Miller, assistante personnelle de Cherie Blair. Enfin, le conseiller diplomatique David Manning, très en vue lors du conflit irakien, a été nommé ambassadeur à Washington. Son remplaçant est Nigel Sheinwald, un europhile.

Enfin, d?après l?un de ses proches, le Premier ministre entend solliciter un troisième mandat lors du scrutin général qui doit se dérouler au plus tard en juin 2006. A l?écouter, en cas de victoire, Tony Blair entend rester au pouvoir jusqu?au terme de la législature. Mais le Premier ministre doit compter avec l?ensemble de son groupe parlementaire, au sein duquel les opposants à l?intervention américano-britannique sont désormais majoritaires. Ainsi, dans un entretien publié le 28 juillet dans le quotidien The Independent, l?ancien ministre Clare Short, devenu un très populaire chef de file des rebelles, l?a traité carrément de ?néoconservateur obsédé par la manipulation?.

De surcroît, le chancelier de l?échiquier, Gordon Brown, impatient de succéder à Tony Blair, pourrait le défier avec l?appui de la gauche traditionnelle et des syndicats. Vendredi 1er août, Lord Hutton tiendra sa première audience pour tenter de reconstituer les événements ayant conduit à la mort de David Kelly. Outre les responsabilités politiques, l?enquête devra déterminer le rôle exact du Dr Kelly dans l??affaire des ADM?.

Lors de sa déposition, le 15 juillet, devant la commission des Affaires étrangères de la Chambre des communes, le scientifique avait minimisé son influence au sein du ministère de la défense. Or, à lire la presse, le cabinet du ministre lui avait confié la mission d?interpréter les informations obtenues en Irak par les services de renseignement britanniques. A ce titre, David Kelly aurait joué un rôle-clé dans l?analyse des données techniques figurant dans le fameux dossier sur le programme d?armement irakien rendu public en septembre 2002.

MARC ROCHE

© Le Monde 2003

distribué par The New York Times Syndicate Photo leg Des Irakiens crient leur haine contre les forces de la coalition lors de l?enterrement de l?un des leurs.

Le patriotisme des va-t-en guerre s?est émoussé

2 Ont-ils changé d?avis ? Au début du mois d?avril, Le Monde a rencontré plusieurs habitants de Cheltenham, une bourgade prospère de 110 000 habitants perdue en plein coeur du Gloucestershire, pour leur demander leur opinion concernant la guerre en Irak. Depuis lors, les troupes américaines et britanniques ont envahi le pays, Saddam Hussein s?est volatilisé tout comme les armes de destruction massive que son régime était supposé avoir amassées et, chaque jour, des soldats de la coalition menée par Washington se font tuer dans les rues irakiennes.

Un expert anglais en désarmement, David Kelly, s?est lui donné la mort provoquant une tempête entre la BBC et le gouvernement britannique. Cette avalanche d?événements a fait vaciller quelques intimes convictions de va-t-en-guerre convaincus. Mais à Cheltenham, les ?patriotes? ne sont pas devenus pacifistes pour autant.

Peter Le Plain ne décolère pas. Il a toujours été un franc partisan de la guerre en Irak. Son opinion sur cette question n?a pas changé d?un iota. ?Saddam Hussein était un sadique, un dictateur comme Hitler?, juge ce veuf septuagénaire, qui vit seul avec son jeune chien.

Mais pour justifier la guerre, Tony Blair aurait du dire : ?On a laissé à Saddam Hussein tout le temps qu?il lui fallait pour quitter le pouvoir. Il ne veut pas partir, nous allons donc intervenir.?? Au lieu de cela, le gouvernement a mis sur la table le dossier des armes de destruction massive. ?Mais nos services de renseignements nous ont laissé tomber dans cette histoire en se trompant complètement. Je suis aussi extrêmement triste que ce pauvre diable de David Kelly se soit donné la mort. Cet homme était un scientifique, pas un politicien et il a été utilisé par des personnes sans scrupule. J?espère qu?on les retrouvera et que des têtes tomberont.?

Alan Saunders, un septuagénaire qui a agrafé sur son portail un drapeau britannique, a lui aussi mis de l?eau dans son vin au fil de la bataille. Il y a moins de quatre mois, cet ancien commando de marine qui, en apprenant le début des combats en Irak, s?est acheté un pull de l?armée et des ?chaussures de désert?, se disait être un ?supporter de la guerre?. Aujourd?hui, il se demande si ?l?armée n?est pas partie un peu trop tôt. Des erreurs ont été faites.? Les gens ici se sont lassés de la guerre, juge Jason Chare, le rédacteur en chef adjoint du Gloucestershire Echo, le quotidien local. Tout le monde ou presque a soutenu notre intervention en Irak.

Cette ville se situe géographiquement en plein coeur de la Grande-Bretagne. Ses habitants sont patriotes. En plus, elle abrite le tout nouveau bâtiment du GCHQ (Government Communications Headquarters), la station d?écoute des services d?espionnage et de contre-espionnage du Royaume-Uni. Les 4 000 personnes qui y travaillent et qui vivent à Cheltenham soutiennent tous la ligne gouvernementale. ?Mais, malgré cela, tout le monde a perdu tout intérêt dans cette guerre, ajoute le journaliste. Les gens n?en parlent même plus entre eux. Ils ont presque oublié que leurs soldats étaient encore là-bas. Pour eux, ce conflit est terminé.?

Frédéric THERIN

?Today program?, celui par qui le scandale est arrivé

3 De sa voix de stentor, le célèbre journaliste de la BBC John Humphrys interpelle un ministre : ?Alors, vous n?avez rien de plus à nous dire sur le sujet ?? Le ton est agressif mais toujours courtois. La remarque est cinglante, mais les formes y sont. ?Bon, on verra à l?usage?, réplique le journaliste aux explications embrouillées du ministre. Edward Sturton prend le relais, plus souple, mais jamais complaisant. Puis intervient la journaliste chargée de la lecture du bulletin d?information. Une crise chasse l?autre à la BBC. A la régie, un producteur en bras de chemise est aux manettes.

A la sortie du studio, on passe devant une cage de verre où les invités, assis sur des fauteuils violets, attendent qu?on les appelle en feuilletant la presse. Au desk, situé dans un coin de l?immense salle de rédaction, journalistes et documentalistes s?affairent au téléphone ou devant leur console. Ainsi va le Today Program, l?émission-phare de Radio Four, diffusée entre 7 et 9 heures, cinq jours par semaine. Ce passage obligé des ministres, hauts fonctionnaires, responsables de la City fixe l?ordre du jour des décideurs. ?C?est dur de se lever tous les jours à 3 heures du mat?. Parfois, j?ai envie de tout laisser tomber?, nous confiait récemment John Humphrys.

Il ne partira pas encore. On ne met pas la statue de Commandeur des news de la BBC à la retraite. Aujourd?hui, M. Humphrys est aux abonnés absents. La direction de la chaîne publique a interdit à quiconque de parler à la presse. White City One, bâtiment de verre et d?acier qui abrite le département News and Current Affairs (information et actualité) dont dépend Today, est en proie à une paranoïa collective. La psychose est telle que, même assurés de l?anonymat, les téméraires qui acceptent de se confier sont rares.

L?affaire Kelly a plongé l?institution nationale dans la plus grave crise de son histoire, vieille de quatre-vingt-un ans. Andrew Gilligan, le chroniqueur défense de Today, est accusé par Downing Street d?avoir déformé les propos de sa source, en l?occurrence le scientifique David Kelly, mort le 18 juillet. M. Gilligan est officiellement ?en congé de jardinage?, soit mis en congé avec solde, jusqu?à la publication du rapport de Lord Hutton, chargé de l?enquête sur les événements ayant conduit au suicide de Kelly. On le dit au bord de la dépression.

Le problème des ménages

?La BBC est une entreprise publique bien gérée par des administrateurs professionnels, souvent d?anciens journalistes?, affirme Patrick Barwise, spécialiste de l?audiovisuel à la London Business School. Avec la complicité d?un confrère de la ?Beeb?, un administrateur accepte de nous parler au téléphone : ?Je tiens les cordons de la bourse d?une main de fer. Je reçois un budget annuel qu?il est hors de question de dépasser. Nos journalistes et réalisateurs ne s?enrichissent pas sur les notes de frais. S?ils sont bien payés, les avantages matériels sont maigres.?

Un reporter est souvent amené à décliner le même sujet pour Radio Four, BBC1, News 24, voire le World Service, le service international. Les contrats d?une bonne partie des rédacteurs et des assistants sont limités à un an. Les syndicats n?ont rien à dire en matière de nominations ou de mutations. Confiée à un traiteur, la cafétéria n?est pas subventionnée. Mais cette antienne à la qualité, à l?efficacité, à l?objectivité cache mal les lézardes. ?Auntie BBC?( Tante BBC ), comme l?appellent avec affection les Britanniques, est écartelée entre sa mission de service public et son flirt avec le privé. D?un côté, le service public, qui ne peut diffuser de publicité et se finance avec la seule redevance. De l?autre, des activités commerciales regroupées dans une structure à part, Worldwide, qui s?autofinance par la publicité, les ventes de programmes et le sponsoring. Il est stipulé dans la charte de la BBC que l?argent public ne peut en aucun cas financer les opérations lucratives. Comme le montre la tempête Kelly, la muraille de Chine craque de toutes parts. En cause, les ?ménages?, prestations extérieures effectuées par les vedettes de la maison. Ainsi, Andrew Gilligan a mis en cause nommément Alastair Campbell, le directeur de la communication de Tony Blair, accusé d?avoir rendu plus ?sexy? le document sur l?Irak publié en septembre.

Il ne l?a pas fait à l?antenne, mais dans le Mail on Sunday, qui l?a grassement payé. Le téléspectateur a quelque raison de ne rien y comprendre. Cet hebdomadaire archiconservateur est un ennemi juré de la BBC. L?article a été soumis au rédacteur en chef, Kevin Marsh, qui n?a rien trouvé à y redire. Quant à John Humphrys, il tient une chronique hebdomadaire dans le Sunday Times , qui appartient au magnat Rupert Murdoch. Freelance, le présentateur de Today facture ses apparitions à la BBC. Sa société de production propose des stages de formation aux arcanes des médias ou anime des séminaires dans la City. Jusqu?à la disparition de David Kelly, ces ?ménages ? étaient encouragés par la direction, soucieuse de désamorcer l?hostilité de la presse conservatrice à l?encontre de la BBC.

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