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Textile : quand Beijing fausse le jeu de la concurrence

2 mars 2005, 00:00

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Les industriels du textile du monde entier auront beau essayer, ils ne pourront battre les entreprises chinoises sur le marché mondial. La raison en est que l?interventionnisme du gouvernement de Beijing donne un avantage injuste et imbattable à l?industrie du textile-habillement de ce pays.

C?est la thèse que défend la National Council Textile Organisation (NCTO), la fédération textile américaine dans une étude soumise à la US-China Economic and Security Commission récemment.

Le tableau que dépeint le président de la NCTO, Cass Johnson, donne froid dans le dos et pourrait pousser les industriels au suicide. Dans le document qu?il a déposé devant la commission, la NCTO fait état d?une planification de longue haleine visant à faire de l?industrie textile chinoise une puissance dominante à l?échelle planétaire.

Le gouvernement chinois a effectivement, comme politique, déclaré de faire du textile et de l?habillement un pilier industriel du pays. Le développement de ce secteur a été planifié et géré depuis ces cinquante dernières années à travers une série de plans quinquennaux. Le dixième de ces plans se termine cette année.

Ce plan établit dans les détails les objectifs à atteindre pour toutes les filières de l?industrie du textile-habillement. Ces objectifs concernent environ une quinzaine de paramètres parmi lesquels le taux de croissance annuel de la production, le taux de croissance des recettes en devises étrangères, la croissance de la productivité de la main-d??uvre et la rénovation et la modernisation des secteurs de production.

Mais le gouvernement chinois ne se contente pas de fixer les objectifs. Il donne également les moyens et crée les conditions pour les atteindre.

Dans une plainte devant l?Organisation mondiale du commerce, les États-Unis ont accusé Beijing d?apporter toutes sortes d?assistance à son industrie textile-habillement. Parmi les moyens utilisés figurent la production de matières premières, l?achat et la vente de matières premières et le financement de la construction de filatures.

La NCTO accuse pour sa part la Chine de se livrer à d?autres pratiques déloyales pour doper son industrie textile, notamment la sous-évaluation de sa monnaie, l?annulation des dettes des entreprises de la part des banques d?État, des conditions bancaires plus favorables pour les entreprises d?exportation, des incitations fiscales pour les entreprises à capitaux étrangers incluant le remboursement de l?Income tax, le remboursement de la taxe sur la valeur ajoutée sur les équipements.

Les provinces accordent également des subventions aux industries d?exportation tandis que les entreprises d?État qui roulent à perte reçoivent des subventions. Le charbon et l?huile lourde sont aussi subventionnés. Le gouvernement chinois a injecté plusieurs dizaines de milliards de dollars pour soutenir son industrie textile et de confection.

S?accaparer 50 % à 70 % du textile

Ces subventions payées aux entreprises d?État faussent complètement la règle du jeu. La notion de rentabilité est inconnue par ces dernières. Selon les dernières données disponibles, près de la moitié, plus précisément 46 % des entreprises de textile et de confection appartiennent à l?État. De ce nombre, un tiers roule à perte.

?Cet ensemble de facilités crée un environnement ou personne, y compris les producteurs aux prix les plus bas du monde, ne peut les concurrencer sur le marché mondial?, soutient la NCTO.

Aujourd?hui l?industrie du textile-habillement de Chine est en mesure de sous-évaluer considérablement le prix de ses produits à l?exportation. Selon les statistiques commerciales des Nations unies, les producteurs chinois pratiquent des prix qui sont en moyenne 58 % moins chers que les producteurs du reste du monde. Une pièce de vêtement en Chine coûte en moyenne $ 1,84 contre $ 4,42 en moyenne pour le reste du monde.

Une étude démontre que les entreprises chinoises peuvent vendre à un prix inférieur au coût de production : l?essentiel étant de décrocher les contrats et de maintenir les usines en activité.

Avec un tel avantage au départ, la concurrence n?a qu?à aller se rhabiller. L?expérience a démontré que partout où la Chine a été confrontée directement à la compétition, elle s?est accaparé de la part du lion. Ainsi, au Japon où l?importation de textile et de vêtements a été libéralisée depuis plusieurs années déjà, la Chine occupe 83 % du marché. Son unique concurrent au Japon, l?Italie se contente seulement de 5 % du marché.

La capacité de la Chine à tirer avantage de l?abolition des quotas est phénoménale. En 2002, les quotas avaient été abolis sur 25 catégories de produits, dans le cadre du démantèlement graduel de l?accord multi-fibre.

En moins de trois ans, la Chine a pris 73 % du marché américain dans ces catégories de produits libéralisés. Ses exportations ont augmenté par 1 100 % tandis que les prix ont été réduits de 60 % environ en moyenne.

Ceci fait craindre le pire pour l?industrie textile mondiale. Selon diverses études, la Chine pourrait s?accaparer 50 % à 70 % du marché mondial du textile-habillement. Dans le processus, ce sera la catastrophe dans de nombreux pays producteurs de textile où on s?attend à 30 millions de pertes d?emplois.

À Maurice, l?industrie textile-habillement a déjà perdu quelque 20 000 emplois ces deux dernières années. Et la série noire continue avec le départ de Sinotex et la fermeture de Southern Textiles, notamment.

Ailleurs, la situation n?est guère mieux. En Turquie, un des poids lourds du textile mondial, on craint la fermeture de 25 000 usines et la perte de 3 millions d?emplois : 13 000 compagnies ont déjà fermé leurs portes l?année dernière.

Au Lesotho, l?industrie textile risque de disparaître aussi rapidement qu?elle a émergé. Née grâce à l?Africa Growth and Opportunity Act (Agoa) l?industrie textile de ce pays comptait jusqu?à 50 000 emplois. De ce nombre, 6 000 emplois ont été perdus en un mois seulement. C?est toute l?industrie qui est maintenant menacée avec des conséquences désastreuses pour l?économie de ce pays où le textile représentait un quart du produit intérieur brut.

Au Swaziland, on s?attend à perdre un tiers des emplois dans le textile d?ici juin 2005. Des dix plus importantes entreprises de textile du pays ? entreprises à capitaux taïwanais ? aucune n?a reçu de commandes en ce début d?année.

Monnaie manipulée

En Afrique du Sud, le parlement En Afrique du Sud, le Parlement a été appelé à organiser des audiences publiques afin de débattre de la crise du textile et de tenter de trouver des solutions.

En Italie, centre mondial du textile, de la mode et de la haute couture, 5 900 entreprises ont fermé leurs portes entre 2001 et 2003, occasionnant 46 500 pertes d?emplois. Parallèlement, les importations de vêtements ?Made in China? ont triplé.

Aux États-Unis 50 000 emplois ont été perdus rien que dans les filatures. Pourtant depuis l?abolition, décidée en 1994 ; l?industrie textile américaine a investi $ 34 milliards pour se moderniser. La productivité des travailleurs a augmenté de 37 % durant cette période.

Mais cela ne suffit pas. ? L?industrie textile ou n?importe quelle industrie ne peut livrer bataille contre tout un gouvernement. Nous ne pouvons pas entrer en compétition avec un gouvernement qui donne à ses exportateurs un avantage de 40 % grâce à une monnaie manipulée. Nous ne pouvons lutter contre un gouvernement qui donne de l?argent en cadeau pour construire des usines. Nous ne pouvons lutter contre des entreprises étatiques qui obtiennent des milliards de dollars de subventions sans ne jamais avoir à faire de profits?, résume Cass Johnson, patron de la NCTO dans sa plaidoirie devant la commission États-Unis-Chine.

L?INDUSTRIE TEXTILE CHINOISE

Une taille inimaginable

■ La taille de l?industrie de textile et de confection de la Chine est inimaginable. Ce secteur emploie des dizaines de millions de personnes. Des villes entières sont dédiées à cette industrie qui fait vivre directement et indirectement 90 millions de personnes. Le textile-habillement est la principale source de revenus en devises de ce pays avec $ 65 milliards de dollars en 2003. À Maurice, l?industrie textile génère légèrement plus d?un milliard de dollars. Selon le gouvernement chinois, l?industrie de textile de ce pays produit chaque année 20 milliards de pièces de vêtements, soit quatre pièces de vêtements pour chaque habitant de la planète. Pour l?année 2003, on estime que la Chine a produit 3 milliards de t-shirts, 2,5 milliards de pantalons et 3,6 milliards de sous-vêtements. La base de production de l?industrie textile a connu une croissance de 50 % durant ces quatre dernières années seulement. Ce développement a été possible grâce à des investissements de l?ordre de $ 21 milliards au cours de ces trois dernières années. Et ce n?est pas fini. D?autres sources officielles chinoises indiquent qu?il y avait l?année dernière, 3 784 nouvelles usines en construction. Et il y a dans le pipe-line des projets d?investissement pour un montant total de $ 180 milliards. Une étude menée par ?Global Sources?, un courtier en textile, démontre que 89 % des entreprises de textile chinoises ont des projets d?expansion. La moitié des usines sondées prévoyaient d?accroître leur capacité de 20 % à 50 %. Avec de tels moyens on comprend mal comment les acheteurs pourraient ressentir un ?crowding out effect?en Chine, comme l?affirme Arif Currimjee, président du Joint Economic Council (JEC).

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