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Sur les bienfaits de l?Histoire
Notre mois d?octobre 2006 débute sur une note historique exemplaire et mémorable, grâce aux deux conférences publiques de Patrick Weil, historien, directeur de recherches au CNRS (Conseil national de recherches scientifiques) mais également conseiller de plusieurs gouvernements français, en matière d?immigration, de nationalité française, de discrimination légale et de laïcité.
Il est aussi l?auteur, entre autres, des ouvrages de référence suivants :
La Politique française d?immigration (1974-88) ; La France et ses étrangers, l?aventure d?une politique de l?immigration de 1938 à nos jours ; Rapport au Premier ministre français sur les législations de la nationalité et de l?immigration (1997) ; Nationalité et citoyenneté en Europe (1999) ; De Shengen à Amsterdam (1999) ; Qu?est-ce qu?un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution (2000) ; L?Esclavage, la colonisation et après? France, États-Unis, Royaume-Uni (2004) ; La République et sa diversité, Immigration, Intégration, Discriminations (2005) ; L?Étranger en question : du Moyen-Age à l?an 2000 (2005).
Sa renommée sur les questions d?immigration, de nationalité et de discriminations légales l?a conduit à polémiquer à plusieurs reprises avec l?actuel ministre français de l?Intérieur, Nicolas Sarkozy.
Il est un farouche opposant de l?immigration choisie que ce dernier veut introduire en France, au mépris des principes fondamentaux de la République française, en faveur du droit à la vie familiale, du droit d?asile, sans oublier la fière devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité, hélas, trop souvent piétinée parfois même par d?autres textes légaux et règlements administratifs, parfois même par ceux dont la fonction constitutionnelle est d?être les garants des meilleurs principes républicains.
Patrick Weil compte aussi à son actif un scoop international car repris par pratiquement toutes les agences de presse majeures. Quelques jours avant le départ définitif du président Clinton de la Maison-Blanche, un grand quotidien new-yorkais publie la lettre dans laquelle il prouve que Bill Clinton peut, en tant qu?originaire de l?État d?Arkansas, faisant partie de l?ancien territoire français de la Louisiane, aux États-Unis, revendiquer la nationalité française, en vertu du droit du sol.
L?unité et l?acceptation mutuelle
Sur un ton mi-ironique, mi-humoristique, il souligne que, ne pouvant plus se présenter à l?élection présidentielle aux États-Unis, il peut tenter sa chance en France et peut-être même mettre fin au clivage droite-gauche qui paralyse quelque peu la vie politique française.
Cette lettre fait grand bruit dans le Landerneau politico-médiatique planétaire, au point que même la presse mauricienne en aurait fait état. Une manière comme une autre d?attirer l?attention générale sur les implications du principe juridique du droit du sol, y compris pour les habitants actuels d?anciens territoires français.
Impossible, bien sûr, de résumer, ici, les quatre heures de conférences publiques données par Patrick Weil, mercredi, au Centre Charles-Baudelaire, Rose-Hill, et, jeudi, à la Résidence de l?ambassadeur de France à Floréal, sur les thèmes « Des blessures de l?histoire aupartage de la mémoire » et sur « La loi, la mémoire et l?histoire ».
Même si l?éminent conférencier s?est cantonné à des applications plutôt hexagonales des principes historico-légaux qu?il défend avec une pugnacité exemplaire, les questions soulevées par lui n?ont pas manqué de toucher au vif les auditoires mauriciens particulièrement attentifs, venus l?écouter et qui ne lui ont pas ménagé leurs applaudissements et appréciations.
Il insiste beaucoup sur la nécessité d?enseigner l?Histoire à l?école et particulièrement celle contemporaine. Celle-ci peut raviver certaines blessures mal cicatrisées mais qui, justement, parce qu?encore vives, ont besoin de soins urgents pour qu?elles se referment à jamais et à la satisfaction de toutes les parties concernées et surtout pour qu?ils empêchent à jamais le renouvellement de blessures aussi sectaristes et sécessionnistes.
L?Histoire est, à ses yeux, la reconstitution scientifique des faits passés. Il y a, d?un côté, les faits indiscutables, invariables et, de l?autre, toutes les interprétations subjectives et variables qu?on peut leur donner.
L?Unesco fait école en la matière, en demandant à un collectif d?historiens de rédiger une histoire universelle de tous les temps. Le principe est enfantin.
Un des co-auteurs se charge de rédiger le texte de base d?un chapitre ou d?une partie de chapitre. Son texte passe ensuite au crible de ses coéquipiers. Il peut ou non tenir compte de leurs critiques et observations. Dans ce dernier cas, son texte paraît dans sa version non remaniée mais annotée des interprétations divergentes des autres co-auteurs.
Le plus important, c?est que le lecteur, l?apprenant, peut accéder à des faits historiques passés, établis scientifiquement, ainsi qu?aux multiples interprétations qu?on peut leur donner même si elles sont discordantes et divergentes. Cette méthode respecte à la fois l?historicité incontestée des faits établis scientifiquement ainsi que la liberté de tout un chacun de les interpréter comme bon lui semble.
Ce qui importe le plus dans l?enseignement de l?Histoire c?est, non pas la connaissance d?une accumulation de faits et de dates, mais que chaque apprenant soit en mesure de comprendre et d?apprécier que, non seulement il fait partie de cette histoire, en raison de son appartenance ancestrale à une de ses composantes, mais encore que chacun des autres apprenants peut avoir sa manière différente d?appartenir et d?être rattaché à la même histoire.
Celle-ci devient alors un facteur d?unité et d?acceptation mutuelle au lieu d?être un d?intolérance et de division. Il apprend la solidarité humaine et découvre que trop souvent les uns s?enrichissent et s?épanouissent au détriment des autres.
Un nouveau regard sur l?histoire
Si l?on ne peut pas toujours compenser les blessures infligées antérieurement, l?on peut toujours mettre fin à une indifférence, faisant perdurer ou renouvelant d?anciennes douleurs. Ce nouveau regard sur l?Histoire, dont nous sommes les prolongements actifs, peut alors déboucher sur un devoir de repentir, de présentation d?excuses ainsi que sur, non pas le devoir d?oubli, mais bien celui de pardonner qui transcende l?aspect méprisant et péjoratif de l?oubli.
L?émigration choisie, subie ou républicaine, fraternelle, égalitaire, n?intéresse pas que Patrick Weil ou encore Nicolas Sarkozy. Nous, Mauriciens, le sommes encore davantage, car nous sommes tous des enfants des descendants d?immigrants. Notre histoire est celle d?immigrations successives. Nous faisons face, de plus, à de nouvelles vagues d?immigrations que nous devons avoir l?intelligence de pressentir comme encore plus enrichissantes que celles du passé. Non seulement d?anciennes peurs collectives se sont révélées infondées mais encore les craintes d?appauvrissements, de détériorations, d?indianisations, de sinisations, qu?elles nourrissaient, ce sont, en fait, révélées des facteurs d?enrichissements, de dynamisations, des cartes maîtresses insoupçonnées et particulièrement prometteuses, annonciatrices de nouvelles prospérités.
Ces nouveaux esclavagistes
Patrick Weil a raison de récuser toute obligation imposée à des historiens professionnels de ne parler que des bienfaits de la colonisation. Certes, ils existent mais souvent au prix d?inconvénients pouvant les surpasser. Comme tout fait historique, elle demande à être connue de façon objective et dépassionnée, de façon surtout à ce qu?on apprenne à ne pas répéter les erreurs du passé et à ce que les inconvénients d?hier deviennent les bienfaits de demain. Les meilleures conquêtes sont celles qui s?obtiennent, non pas par les armes ou la force, mais par le c?ur, par la fraternité offerte, partagée, acceptée, l?enrichissement mutuel.
L?esclavage fait, bien sûr, partie de notre Histoire comme de celle de l?humanité. S?il n?est jamais permis de minimiser en aucune façon les souffrances humaines infligées jadis aux victimes de ce crime contre l?humanité, l?on doit toujours dénoncer les néo-négriers d?aujourd?hui avec une vigueur supérieure à celle utilisée pour pourfendre ceux d?hier.
Ces nouveaux esclavagistes sont notamment les pourvoyeurs et autres trafiquants de drogue, ceux qui favorisent l?abrutissement et l?abêtissement d?êtres humains par l?intermédiaire de ces fléaux sociaux qui ont pour noms l?alcool, le jeu, le tabagisme, mais aussi les consommations excessives, maladives, les endettements massifs et sans fin, bref, tous ces engrenages vicieux qui permettent et favorisent le pire des crimes : la dépersonnalisation d?un être humain
Ces questions nous turlupinent depuis longtemps. Il est incontestable que le bref séjour de Patrick Weil nous offre une opportunité providentielle de les approfondir davantage d?une manière encore plus objective et plus scientifique afin que nous puissions offrir à nos contemporains et compatriotes des réponses encore plus consensuelles, capables de consolider la paix de c?ur et des consciences, parmi un nombre toujours plus grand de Mauriciens.
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