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Suite de rapports et chute du système

21 avril 2008, 20:00

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Survey of Needs of Upper Primary School Teachers for Support, du Mauritius College of the Air en 2006, Rethinking the Literacy and Numeracy Strategy from a Pedagogical Perspective, Revisiting the Mauritian School Curriculum, du Mauritius Institute of Educartion en 2005, Partnership for Secondary Education, TVET Reform du ministère de l?Education en 2007, Report on Mapping Educational Achievement in Mauritius, National Curriculum Framework du ministère de l?Education? C?est tout un foisonnement d?études réalisées sur l?éducation nationale. Ce n?est pas le cas sous le seul ministre Gokhool. L?éducation nationale se prête aux recherches. Ici et ailleurs. Mais la particularité mauricienne, c?est que ces travaux n?aboutissent pas. Du moins, dès qu?on en arrive au stade de la mise en application, les mécanismes cahotent. C?est que les enjeux et les lobbies se révèlent puissants, au point de bloquer toute dynamique de réforme en profondeur.

«C?est sir Seewoosagur Ramgoolam qui avait dit que si vous voulez ne pas faire avancer un dossier, il suffit de nommer un comité ou de commander un rapport. Pour l?éducation, c?est la même chose. Afin de ne pas prendre des décisions, les ministres commandent des rapports. Une fois ces rapports soumis, on se retrouve à la veille des élections. C?est ce qui leur évite de prendre ces décisions qui sont si importantes pour le pays. L?éducation nationale est un secteur sensible, avec beaucoup d?enjeux et d?acteurs. C?est difficile de parvenir à un consensus dans ce secteur. On a des lobbies politiques, personnels et sectaires. Alors, ne parlons pas de réforme», analyse d?emblée le syndicaliste Suttyhudeo Tengur de la Government Hindi Teachers? Union. Pour lui, comme pour d?autres, les recherches dans le secteur de l?éducation ne servent qu?à leurrer l?opinion publique.

Quelque part, ils n?ont pas tort. Mais ce serait également simpliste de résumer tout le débat à cette seule considération. L?éducation, à travers le monde, constitue, avec l?économie, les deux secteurs qui sont soumis à un impératif de réforme continu. Le processus est continuel mais il est aussi vrai que la dynamique est saccadée. Les changements se font souvent en fonction de la capacité des ministres à imposer. Parfois, il faut savoir ne pas chercher le consensus. Car cela peut être une obsession qui entrave tout projet de réforme.

C?est la détermination politique qui fait alors la différence. C?est l?avis qu?exprime l?ancien ministre de l?Education, Kadress Pillay. «Dans le secteur de l?éducation, les choix sont éminemment politiques. Il y a certainement des forces, parfois occultes et souvent souterraines, qui empêchent l?éducation de progresser à Maurice. Sans une volonté politique féroce, rien ne se fera et, dans un tel cas de figure, on ira directement vers une catastrophe sociale», fait-il remarquer en ce sens.

Incapacité congénitale</B>

Une catastrophe sociale qui repose sur une contradiction. D?un côté, une capacité analytique dont témoignent les nombreux travaux de recherche. De l?autre, une incapacité congénitale à mettre en pratique les recommandations de ces rapports. «Il y a effectivement plein de rapports consacrés à l?éducation. Je tiens toutefois à faire ressortir que ces rapports sont très bons et auraient pu contribuer à la réforme de l?éducation mais, malheureusement, les recommandations ne sont pas prises en compte. Il n?y a pas de suivi car, à chaque changement de gouvernement, il y a remise en question de la politique déterminée précédemment. Souvent, avant même d?avoir eu le temps de travailler sur un rapport, le changement de ministre aura eu lieu», note, en ce sens, Gilberte Cheung, directrice du Bureau de l?éducation catholique (BEC).

Il y a eu en effet des rapports sur tous les secteurs de l?éducation nationale, du pré-primaire à l?enseignement supérieur, en passant par le secondaire et le professionnel. Des recommandations ont été faites pour l?éducation spécialisée, pour la réforme du programme d?études, pour le secteur technique? Pourquoi les choses ne changent-elles pas pour autant? «C?est une affaire de classes sociales. On a une bourgeoisie qui trouve que toute démocratisation de l?éducation est un danger», avance Kadress Pillay. Il cite, en ce sens, la difficulté d?abolir le certificate of primary education (CPE). «C?est le secteur où il y a le plus de lobbies. Moi, j?ai eu à faire face à des lobbies qui ont travaillé derrière mon dos pour faire échouer mon plan d?action», confie l?ancien ministre de l?Education. Ces lobbies, ajoute-t-il, reposent sur des appuis politiques. «Tout le monde se dit en faveur de la réforme de l?éducation mais ils sont si nombreux à travailler derrière les rideaux pour faire capoter les projets de réforme», témoigne-t-il.

Kadress Pillay plaide, à ce chapitre, pour un mécanisme indépendant afin que la réforme puisse avoir lieu. «Il y a des pédagogues et des chercheurs qui font un bon travail. Mais nous avons besoin d?une réelle volonté politique pour sortir du statu quo. Aujourd?hui, nous nous devons une bonne fois pour toutes sortir de l?élitisme, cet élitisme qui est porteur d?exclusion», insiste notre interlocuteur.

Abondant dans le même sens que l?ancien ministre de l?Education, Gilberte Cheung insiste sur la nécessité d?un project manager pour matérialiser les recommandations des différents rapports. «Si la réforme est laissée aux mains de l?establishment, il y aura une paralysie. Les dossiers vont continuer à voyager d?un département à un autre. Un project manager, comme cela a été le cas pour le dossier de la Zone d?éducation prioritaire (ZEP), permet un suivi efficace. La ZEP a abouti grâce à cette méthode de travail. Les officiers du ministère de tutelle sont capables de faire ce travail, mais il leur faut un plan d?action, un budget et, surtout, ils doivent avoir les coudées franches», fait ressortir la directrice du BEC.

Aujourd?hui, poursuit notre interlocutrice, les défis sont énormes. Saluant l?éducation gratuite, mais rappelant aussi qu?il faut savoir si cette éducation gratuite garantit des opportunités égales pour tout le monde, elle invite à travailler sur le phénomène des leçons particulières. «Il faut le remplacer par un système de remédiation assurée par les enseignants des écoles. Le gouvernement doit établir une politique générale en ce sens. Il faut aussi agir contre le CPE. Le système A+ est en train d?étouffer nos enfants. A un moment, on a senti que les enfants pouvaient respirer. Mais depuis, cela a repris de plus belle. Il faut enfin revoir le système d?octroi des bourses. On y dépense quelque Rs 115 millions pour une centaine d?étudiants sur cinq années consécutives alors que l?université de Maurice reçoit seulement Rs 270 millions pour quelque 7 000 étudiants !», tonne-t-elle.

Les dysfonctionnements sont, en effet, multiples. Malgré les recherches, les rapports et les recommandations, on continue à avancer à pas de tortue. La peur de bouleverser les habitudes et les idées reçues témoignent de l?entropie dans laquelle le système éducatif se retrouve.

Rodrigues : CPE, la baisse </B>

■ Le taux de réussite aux examens du CPE connaît une baisse significative à Rodrigues. Une étude conduite par la commission de l?Education, s?appuyant sur le fait que le taux de réussite ait chuté de 55 % à 49 % entre 2006 et 2007, démontre la nécessité de prendre en compte le cadre familial dans lequel vit l?enfant. La commission de l?Education prépare, en ce sens, un plan d?action pour le long terme. Des séances de travail sont prévues pour remédier à la situation. Aboutiraient-elles à des rapports qui vont moisir dans des tiroirs ?

Les experts et les institutions</B>

■ Du ministère de l?Education aux particuliers, il y a toute une kyrielle d?individus et d?institutions qui font de la recherche sur l?éducation. Citons quelques-uns d?entre eux : le «Mauritius Research Council», le «Mauritius Institute of Education», le «Mauritius College of the Air», l?université de Maurice, le «Mauritius Audit Bureau»? De tous les rapports soumis, celui sur le «National Curriculum Framework» devait constituer une étape importante de l?éducation nationale. La révision du programme d?études était considérée comme la pièce angulaire de la réforme. Il était question d?une approche holistique, inclusive et intégrée. Surtout, on avait préconisé l?abandon d?un système qui s?articule autour des examens pour un système qui tourne autour des enfants et du programme d?études. Tout a été dit dans ce rapport. Et, à ce jour, tout reste à faire?

Questions à?

<B>Vina Balgobin, </B><I>chargée de cours en didactologie à l?université de Maurice</I>

● <B>Il y a foisonnement d?études dans l?éducation. Est-ce normal?</B>

C?est une bonne chose d?avoir autant de recherches. Mais il faut savoir ce qu?on en fait. Le principal problème vient de la difficulté à la mise en application. J?ai, moi-même, effectué un certain nombre de recherches et il se trouve que lorsque des étudiants veulent les retrouver pour leurs études et qu?ils frappent aux portes de certains départements, ils se retrouvent en face d?officiers qui leur disent qu?ils ne savent même pas si ces rapports existent. Il ne faudrait pas s?étonner que plus tard, on demande à d?autres personnes de travailler sur la même problématique.

● <B>Pourquoi alors poursuivre ces travaux de recherche ?</B>

Il faut savoir qu?il y a des gens de bonne volonté mais qui sont frustrés, qui ont travaillé intensément sur des thématiques précises mais dont les recommandations n?ont pas été mises en pratique. Dans le meilleur des cas, on n?a réalisé que ce qui était facile de leurs recommandations. On n?intervient que dans le quantitatif. Dès qu?il est question d?une action de fond, on devient plus timide. Par exemple, pour les Zones d?éducation prioritaire (ZEP), on investira dans l?infrastructure plutôt que dans l?embauche de psychologues comme le recommandent des nombreux rapports.

● <B>Il est vrai que des chercheurs font dans la facilité?</B>

Des gens sont rentrés dans le système, ils ne vont rien faire pour contester ce qui existe déjà. Je citerai l?exemple de cet expert qui vient de décréter qu?il faut couper les filaos à Flic-en-Flac alors qu?un autre avait dit qu?il faut en planter. Il y a tant d?ingérences politiques et d?autres types de lobbies qui font que des citoyens ont peur de se retrouver dans le camp des contestataires. Ce qui explique aussi qu?on fait des recherches en fonction des politiques qui sont au pouvoir. A Maurice, la grande hypocrisie veut que tout le monde soit de la même sensibilité ou alors on n?exprime ses penchants qu?en privé. C?est comme si on avait peur d?avoir une idéologie !

● <B> La recherche est-elle condamnée à être théorique ?</B>

Il y a beaucoup de recherches théoriques et une absence de volonté de faire avancer les choses sur le terrain. Il y a un besoin pressant de se mettre à jour au niveau des recherches et des tendances. Sur la question des langues, par exemple, les positions qui s?expriment datent des années 1970. Il y a un grand problème de diffusion de la connaissance. De la même manière, il y a une propension à faire intervenir des réalités qui sont celles de l?Occident. Sur la question des langues, on veut expliquer des choses en empruntant aux modèles occidentaux alors qu?ici, le contexte multiculturel et plurilingue nous commande d?autres approches.

● <B>Les rapports sur le secteur ne vont rien apporter ?</B>

Dans le secteur de l?éducation, il y a très peu de diplômés dans les sciences de l?éducation ! Toutes les institutions n?ont pas le même accès à l?information et à la formation. On n?a pas des travaux pluridisciplinaires engageant les partenaires des différents secteurs. Certains ne font de la recherche que pour leur propre promotion. Il y a aussi des problèmes pratiques, comme le manque d?historiens. Les mêmes doivent toujours partager leur temps entre leur travail, leurs engagements personnels et les recherches?

● <B>La réforme de l?éducation est-elle vouée à l?échec ?</B>

Etonnamment, la réforme de l?éducation suit son cours. On est au courant de ce qui se fait sur le plan international. Le problème ne vient pas de ce qui est décidé mais au niveau de la mise en application. Ce n?est pas de la seule responsabilité du ministre ou du ministère de l?Education. Il y a des préjugés même au niveau du personnel des enseignants. Dans tous les documents officiels, on n?arrête pas de dire que l?éducation doit s?orienter autour de l?enfant. Dans les faits, elle s?articule autour des examens. Est-ce que les directeurs de chaque secteur font l?effort nécessaire pour changer les choses ? Il y a un problème de communication quelque part.

● <B>A quoi attribuer ce dysfonctionnement généralisé ?</B>

On est en situation post-coloniale. Les gens sont conservateurs mais ne le savent pas. Il est temps de dire certaines vérités crûment !

<I>Propos recueillis par</I> <B>N.E.</B>

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