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Sommes-nous vraiment ensecurite ?

14 août 2004, 20:00

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Les récents événements - explosion suspecte, incendies en série - associés à un durcissement de la délinquance, sont de nature à inquiéter le citoyen. Certes, il ne faut pas tout amalgamer, mais le développement, avec la création de nombreux centres commerciaux et d?hôtels de luxe, ne semble pas se faire à la même vitesse du côté des cités et des ghettos.

Le décalage entre deux mondes est de plus en plus voyant alors que le Premier ministre reconnaît publiquement que la situation économique est critique. Parallèlement, les spécialistes de la sécurité et ceux qui utilisent leurs services sont d?accord pour dire que les besoins en hommes et en moyens augmentent sans cesse.

Ancien garde du corps privé, ex-responsable de la sécurité d?un hôtel de luxe, Christian constate, quant à lui, une montée de la violence dans la rue. « Aujourd?hui, dit-il, on ne va plus dans un simple fancy fair avec la même insouciance. Les choses ont changé. On se dit qu?il peut facilement y avoir un dérapage. On sent même chez les jeunes une réelle agressivité. »

Cet expert en art martiaux a déjà été confronté à des incidents relativement mineurs dans le cadre de son travail, mais les choses, dit-il, auraient facilement pu dégénérer. Il se souvient d?un dimanche de Pâques où deux bus remplis de Mauriciens éméchés ont voulu passer la barrière de l?hôtel pour se rendre à la plage. Il a fallu rameuter quasiment tous les gardes de l?hôtel pour éviter le pire?

Mais ça, c?était avant. À présent, ce genre d?indicent prend vite une tournure dramatique et la police doit être appelée en renfort. En général, le temps pour celle-ci de se mettre en branle, des problèmes sérieux peuvent arriver. « C?est de toute façon un métier à risques. Lorsqu?on est seul la nuit pour garder l?accès d?un hôtel, il faut être prêt à toute éventualité? »

Aux nouveaux maux les nouveaux remèdes. Les professionnels de la sécurité se heurtent à des situations plus radicales et doivent s?adapter : former, recruter en permanence, utiliser l?électronique. Si dans la plupart des supermarchés, la sécurité est plutôt dissuasive, cette solution est de moins en moins satisfaisante.

Gérard Kwan Wah, Managing Director de London Spar, dépense Rs 140 000 par mois en gardiennage pour quatre établissements. Ce chiffre n?inclut pas les transports de fonds ni le coût de la surveillance vidéo. Pour l?instant, même si certains employés ne sont pas de « véritables professionnels, mais souvent encore des retraités », il se contente de ce service offert par les deux plus importantes compagnies spécialisées de l?île : High Security et Securicor. Mais s?il concède que son premier souci concerne les petits larcins, il est plus inquiet lorsqu?il évoque le nouveau projet du groupe à Mahébourg, où il a déjà du faire face à des problèmes de délinquance.

High Security a été développée par Yves Gourel de Saint Pern à partir de 1996. Ce dernier emploie aujourd?hui plus de 1 200 vigiles dans tous les coins de l?île, et reconnaît que la demande est en croissance permanente depuis les années 80, et qu?il faut faire face à une criminalité plus intense. « Nous sommes confrontés aujourd?hui à des casses, des braquages, alors qu?il s?agissait avant de petits vols sans gravité. »

Il ne tire cependant pas la sonnette d?alarme. « Ce ne sont généralement pas des gangs armés. » Son métier, dit-il, est avant tout celui de la prévention. Il s?agit d?une vocation, dit-il puisqu?il faut rester disponible jour et nuit. Mais les perspectives de développement sont alléchantes?

High Security dispose déjà d?une flotte de 50 véhicules pour le transport des vigiles. « Cela évite de prendre trois bus et d?arriver au travail éreinté? » Il faut dire que les horaires ne sont pas faciles. Le vigile est payé Rs 7 000 par mois à ses débuts, mais il doit fournir pour cela 72 heures de travail par semaine. Des conditions peu compatibles avec une vie de famille et c?est pourquoi le turnover est très important dans la profession. Mais si la présence de vigiles reste souvent indispensable, elle est dans certains cas avantageusement remplacée par la surveillance électronique.

En 1998, Yves Gourel de St Pern crée HSG Ltée, une compagnie qui propose de la télésurveillance et du matériel high tech : caméras rotatives, clôtures virtuelles à infrarouge? La sécurité à distance convient particulièrement aux larges entrepôts. À la longue, elle coûte moins cher que les vigiles et offre plus d?efficacité. « Les gardiens peuvent toujours s?endormir ou faillir à leur tâche. Avec l?infrarouge et les caméras, nous sommes avertis en temps réel et pouvons réagir. »

Lorsqu?un homme ou un objet franchit la barrière invisible, le Central envoie tout de suite un véhicule avec deux hommes.

Si l?alerte est fondée, ils avertissent aussitôt la police mais n?interviennent pas directement. Ils ne sont d?ailleurs pas armés, car seuls les convoyeurs de fonds et certains vigiles travaillant dans les banques le sont. Ces derniers reçoivent une formation et un entraînement dispensé par la police et ne sont recrutés que parmi les employés ayant au moins trois ans d?ancienneté.

<B>La diplomatie contre les voleurs de jambon</B>

Au niveau des supermarchés, la plupart des interventions se font pour des cas de vols détectés grâce aux caméras. Au Jumbo de Ph?nix, par exemple, pas moins de 36 petits objectifs rotatifs scrutent caisses et recoins. Lorsqu?un vol à l?étalage est constaté, les vigiles abordent la personne et si cette dernière peut payer, elle repart sans heurts. Sinon, la direction appelle la police.

Mais les voleurs de saucisson ne sont pas toujours les plus démunis. Yves de St Pern évoque le cas d?une femme de diplomate qui avait l?habitude de se préparer un joli sandwich avec le pain et le jambon sélectionné sur place. Lorsqu?elle passait à la caisse avec ses courses, le pain fourré était consommé depuis longtemps? Après plusieurs semaines de ce petit manège, il a fallu intervenir, avec un zeste de diplomatie, pour confondre la gourmande?

Du côté des professionnels de la sécurité, on reste donc plutôt serein. Le business est florissant et le danger relativement faible. Par contre, au niveau de la rue, le sentiment est tout autre. Les émeutes de 1999 ont été un sérieux avertissement et la police amorce depuis une lente restructuration pour être plus présente et plus proche de la population.

Le travail conjoint avec les forces vives porte ses fruits, mais la situation reste explosive dans certains quartiers où la violence suit une courbe inversement proportionnelle à celle des indicateurs économiques. La drogue et la prostitution continuent de répandre leur odeur pestilentielle dans les faubourgs, et le grand bruit fait par quelques arrestations notoires, mais dont les suites sont encore incertaines, n?arrive pas à couvrir la misère qui perdure, le grondement des ghettos.

Le sentiment d?insécurité enfle encore avec l?explosion de Grand Bay Store. On ne sait rien, on ne nous dit rien, les pouvoirs publics semblent incapables de trier ces décombres pour dégager la vérité. Pire encore, ils peuvent donner l?impression de vouloir la cacher à la population en optant pour une communication réduite au strict minimum. Cela laisse une voie royale à la spéculation et celle-ci se dirige évidemment vers les pires théories. Pendant ce temps, les incendies continuent de plus belle, détruisant la sérénité au passage.

Car dans le meilleur des cas, si le drame de Grand-Baie n?a rien de criminel, il montre un dysfonctionnement, et pas seulement au niveau de la sécurité de l?individu. Comment un immeuble abritant un restaurant et où une star comme Alain Delon vient dîner, peut-il voler en éclats aussi « facilement » ? Comment se fait-il que le patrimoine architectural et des hôtels partent en fumée sans que l?on ne puisse rien faire. Les pompiers eux-mêmes en ont assez de risquer leur vie, alors que les normes de sécurité ne sont pas respectées dans bien des cas.

<B>Non respect des normes dans les immeubles</B>

En février dernier, notre collègue de l?express Raj Jurernauth dressait un état des lieux particulièrement inquiétant. « Même avec 100 camions de plus et davantage de pompiers, nous ne pourrons pas éviter des catastrophes », lui confiait alors un haut responsable après l?incendie de la rue La Corderie. Ce dernier expliquait à quel point certains bâtiments sont vétustes ou sous-équipés en alarmes, détecteurs automatiques, arroseurs, à quel point ils en ont assez d?être les boucs émissaires alors que l?irresponsabilité vient souvent du non-respect des normes, y compris dans certains immeubles « officiels ».

Émeutes liées à une frustration sociale et tournées contre les forces de l?ordre, violents incendies dont certains ont été particulièrement meurtriers et, tout dernièrement, explosion spectaculaire d?un immeuble commercial avec la mort d?un jeune couple. Cela contraste définitivement avec la superbe de la Cybercité et ses modernes prétentions. Mais ce que le spectateur voit en premier, et de loin, qu?il soit touriste ou investisseur, ce n?est pas le brillant des paillettes, qui éblouit. Son regard se fixe sur ce contraste, puis il se dit : « suis-je vraiment en sécurité ? »

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