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Silence, on pirate !

27 novembre 2004, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Le grand vide. Ce film tient l?affiche des salles de cinéma mauriciennes depuis quelques années déjà. Mais le scénario ne cesse d?empirer. Le drame se joue entre une bande de pirates qui prospère et des propriétaires de cinéma qui désespèrent. Un dénouement troublant se profile à l?horizon.

«L?affluence n?est plus comme avant. A ce rythme, plusieurs propriétaires de cinéma mettront la clé sous le paillasson. D?autres cesseront la projection de films européens et américains en attendant des jours meilleurs», lance Saoud Chady, copropriétaire des cinémas ABC.

Si les salles nagent dans l?obscurité, c?est bien à cause des films piratés disponibles sur video cd (VCD) ou digital versatile disc (DVD) dans tous les coins de rues. Leur vente se fait au nez et à la barbe des autorités depuis plusieurs années. La situation n?a fait qu?empirer. Aujourd?hui, la plupart des titres sont disponibles dans la rue des semaines voire des mois, avant leur sortie en salle.

Un DVD pirate coûte Rs 250 alors que le prix d?un VCD tourne autour de Rs 75. Pas étonnant donc que le mauricien n?est plus d?humeur à aller au cinéma. Il peut s?acheter une copie pirate et la visionner en famille autant de fois qu?il le désire. Ceux qui possèdent un home cinema peuvent également savourer leurs films avec son surround.

Entre les Mauriciens et la propriété intellectuelle, c?est une grande histoire de je-m?en-foutisme. L?aventure qui avait commencé avec les cassettes vidéo s?est poursuivie avec les VCD et les DVD. D?ailleurs, tous les VCD sont des pirates car ce format a été abandonné depuis belle lurette par les studios. Pire, la plupart des films pirates sont de très mauvaise qualité. Ils ont souvent été réalisés à l?aide d?un caméscope clandestinement dissimulé dans une salle de cinéma en Europe, aux Etats-Unis ou en Inde, puis envoyés en Asie pour une reproduction illicite intensive. Mais il existe aussi de très bonnes copies qui proviennent de fuites dans le circuit de distribution des films originaux.

Les copies pirates commercialisées dans les magasins et à même le trottoir font partie d?un immense trafic international. Les titres européens et américains sont généralement importés de la Malaisie et de la Thaïlande. Selon la Motion Picture Association of America, la piraterie lui coûtera Rs 450 milliards au cours des quatre prochaines années. Les copies de films indiens viennent du Pakistan où un marché très lucratif de contrefaçons s?est développé après l?interdiction d?importer des productions bollywoodiennes.

<B> LA VIE FACILE </B>

L?importation d?un film cinématographique est un exercice complexe. Il est essentiel d?obtenir une pléiade de permis et se conformer aux exigences de la censure. Toute cette paperasse fait qu?environ cinq semaines s?écoulent entre le moment de la commande et sa projection en salle. Or, cette longue procédure ne s?applique pas aux films piratés. Les importateurs de DVD et VCD illicites ont la vie facile. Ils peuvent se rendre personnellement en Asie pour se procurer des copies ou en importer à travers la poste ou les services de courrier rapide.

Ceux qui disposent de moyens technologiques avancés se contentent d?importer une seule version piratée qu?ils recopient joyeusement. Les autres doivent se rendre personnellement à l?étranger. Quel que soit le moyen choisi, les copies illicites arrivent à Maurice sans la moindre contrainte.

«C?est un véritable scandale et le gouvernement ne pipe mot. Je suis d?accord que chacun fasse son commerce mais que ce soit dans la légalité et selon les normes», déclare Eric Koenig, directeur général de Cineco. Cette société, qui détient les cinémas Star au Caudan, est également distributrice de films.

Les propriétaires de cinéma exigent une loi pour protéger les films en 35mm des pirates. En Europe ou aux Etats-Unis, un film sort tout d?abord dans les salles de cinéma. Il passe ensuite au pay-preview et aux chaînes satellitaires ou câblées premium. Après, le titre passe en location dans les vidéoclubs. Ce n?est qu?en dernier lieu qu?il est mis en vente. Un minimum d?un an sépare la sortie en salles et la mise en vente au grand public.

«Le problème, c?est que les autorités mauriciennes insistent pour que le propriétaire d?une marque ou du copyright fasse une plainte formelle avant d?agir contre les pirates», souligne Sanjeev Ghurburrun, spécialiste de la propriété intellectuelle et partenaire du cabinet Geroudis Ghurburrun Advocates & Solicitors.

Le marché mauricien étant minuscule, les studios américains et européens ne s?en soucient pas. La situation est différente pour Bollywood, mais les copies pirates arrivent toujours à circuler, frayant leur chemin jusqu?aux tiroirs cachés des vidéoclubs et des boutiques. Elles terminent dans le salon des foyers, sans visa de censure.

La police sait fort bien que les DVD et VCD sont illicites mais elle n?agit pas. L?Etat évite tout simplement d?affronter le problème. Les propriétaires de cinéma ne savent plus à quel saint se vouer. Leur rentabilité ne cesse de plonger compte tenu que certaines séances n?attirent qu?une dizaine de personnes.

<B> DE GROS INVESTISSEMENTS </B>

«Nous avons investi gros pour rien. Si nous ne cassons pas les prix du billet d?entrée, nous opérerons à perte. Notre objectif actuel est de rentrer dans nos frais mais nous ne savons pas si nous survivrons longtemps», soutient Sanjay Ajageer, propriétaire du Ciné King?s à Goodlands.

Pourtant, un billet d?entrée au King?s ne coûte que Rs 75. Après deux semaines de salles vides, le prix passe à Rs 50. Au Star et à l?ABC, on ne brade pas les prix mais les propriétaires réclament des encouragements pour faire revivre le cinéma. Ils réclament, entre autres, l?enlèvement de la taxe à valeur ajoutée. «Le cinéma est le seul loisir qui est taxé par l?Etat. Celui-ci ne perçoit aucun revenu sur les copies pirates, mais n?agit pas pour combler ce manque à gagner. C?est ridicule d?avoir une politique de deux poids deux mesures», fait ressortir Saoud Chady.

Les salles de cinéma n?importent pas les films, vu les risques concernant la rentabilité. Elles prennent les titres qu?elles désirent chez les distributeurs, avec qui elles partagent les recettes. Par exemple, sur chaque billet de Rs 120, le distributeur et le propriétaire du cinéma obtiennent chacun environ Rs 52. De ce chiffre, le propriétaire doit payer une multitude de frais, dont la taxe municipale, l?électricité, le salaire des employés et l?entretien des machines entre autres.

La rentabilité ne cesse de plonger. Les seuls films qui semblent bien marcher sont les productions indiennes. Mais pour combien de temps encore ? A force de se faire des grands bleus à cause de la piraterie, les propriétaires de salles pourraient bien accrocher une plaque avec le mot «Fin» à leurs portes.

«Le cinéma n?est pas très éveillé mais à ce rythme, on va le tuer», lâche Eric Koenig. Une lueur d?espoir subsiste car la Southern Africa Federation Against Copyright Theft pourrait prochainement effectuer une grande opération nettoyage à Maurice pour le compte des studios américains.

L?ex-Majestic vient d?être reconverti pour une énième fois. En CinéCity avec trois salles de projection. La viabilité de ce projet fait sourciller les professionnels. L?avenir dira si ce sera une bouffée d?air frais ou tout simplement un prélude à la claquette de la dernière séance.

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