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Shen Haijun, esclave pendant trois mois

12 août 2007, 00:00

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De travailleur exploité à Pékin, il est descendu d?une marche de plus sur le triste escalier de son destin : en cette année 2007 qui va voir la Chine devenir la troisième puissance économique mondiale, Shen Haijun, 37 ans, est devenu esclave.

L?une des victimes d?une affaire qui a provoqué en Chine une vibrante indignation : en quelques jours, au mois de juin, la police a libéré, dans des dizaines de briqueteries du Jiangxi, 570 « ouvriers esclaves », dont 41 enfants. Cent soixante personnes ont été arrêtées. Des procès ont eu lieu. Un homme de main a été condamné à mort pour avoir tué un esclave handicapé mental qui ne travaillait pas assez dur.

Fumant cigarette sur cigarette, assour- di par les trilles des grillons dans son jardin, Shen Haijun nous a raconté son histoire. Avec lenteur, réfléchissant longuement aux questions, donnant de lui l?image d?un homme perdu ayant les plus grandes difficultés à décrire ce qui lui est arrivé, s?étonnant parfois de notre insistance, il s?est efforcé de décrire un cauchemar de trois mois qui l?a mené au-delà des portes du malheur.

« Je suis parti au hasard pour trouver du travail », a dit Haijun, en commençant une narration qui allait se poursuivre tard dans la nuit. Quand le véhicule l?a amené dans une usine de briques de Caosheng ?, il n?a pas tardé à réaliser qu?il était tombé dans un traquenard.

« Sitôt arrivé, il a fallu se mettre au boulot. On m?a désigné des tas de briques que je devais empiler sur un chariot au fur et à mesure qu?on les disposait devant moi. » À la nuit tombée, on l?a enfermé dans une grange « en compagnie de 70 à 80 personnes ». Les gardiens ont cadenassé les portes. Ils étaient cinq à les garder et à les battre. Sans compter « les sept chiens-loups » que Haijun a dénombrés.

« Je me suis rendu compte que le travail était dur », se souvient-il. Une litote pour exprimer une réalité bien au-delà de la « dureté » du travail : réveil à l?aube, à 10 heures un mantou ? pain à la vapeur ? pour petit-déjeuner, retour aux galères ensuite jusqu?à minuit, un labeur seulement interrompu par deux repas de petits pains de maïs.

« C?est là que les gardiens m?ont cassé la jambe »

Au bout de quatre jours de ce trai-tement, Haijun n?en peut plus. « J?ai annoncé que j?allais partir, raconte-t-il, et c?est là que les gardiens m?ont cassé la jambe. » L?esclave affranchi décrit les coups, les vexations que lui et ses collègues devaient subir. « Les gardes et contremaîtres nous frappaient régulièrement avec tout ce qui leur tombait sous la main. Mais, pour me punir d?avoir voulu les quitter, trois d?entre eux me sont tombés dessus. » Il s?interrompt, puis s?échauffe : « Ils m?ont tapé, tapé, tapé ! », rugit-il.

Shen Haijun ne sait pas que son laoban- ? le patron ? n?était autre que le fils du responsable local du Parti communiste : Wang Bingbing, qui a été condamné à neuf ans de prison, le 19 juillet. L?un des sbires qui lui a cassé la jambe est peut-être l?homme de main Zhao Yanbing, le seul condamné à mort de l?affaire. Shen Haijun n?imagine pas qu?il y ait pu avoir collusion entre les officiels et les mafieux. Il remercie « la police pour (l?) avoir libéré et le gouvernement pour (lui) avoir donné 5 000 yuans (500 euros) après (sa) libération ».

Shen Haijun incarne, à l?extrême, la figure d?un paysan chinois écrasé par le ciel et le destin. « Nous, les paysans chinois, constate-t-il, on est pauvres. »

Il conclut en employant un mot qu?il n?avait jusque-là jamais utilisé : « Oui, pendant ces trois mois, j?ai été un esclave !

@ 2 007 Le Monde ? Bruno PHILIP ? (Distribué par The New York Times Syndicate)

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