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Sembène Ousmane, le père du cinéma africain

17 mars 2005, 20:00

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?Il est minuit passé. Autour de la piscine de ?l?Indé? (traduisez : l?hôtel Indépendance de Ouaga), quelques personnes assises autour d?un verre discutent. Des volutes de fumée s?échappent du cercle de ces bavards impénitents. La fumée, c?est celle de la pipe, définitivement vissée à sa bouche, de Sembène Ousmane, l?un des pères du cinéma africain. Car Sembène le combattant, le trublion, l?homme de tous les coups de gueule, continue, à plus de quatre-vingts ans, de critiquer, d?analyser, de rire et d?espérer encore et toujours. Il faut dire qu?en naissant, un 1er janvier 1923 à Ziguinchor (Casamance), il avait dès son premier cri annoncé au monde qu?il l?empêcherait de dormir béatement.

Parcours peu banal que celui de ce ?tirailleur? très sénégalais, mobilisé en 1942, précurseur sans le savoir des ?sans-papiers? puisqu?il arrive clandestinement dans une France à peine libérée, en 1946, et qu?il exerce mille métiers avant de se mettre à écrire, puis d?apprendre, à Moscou, au Studio Gorki, à regarder le monde à travers l??il d?une caméra. C?est sans doute pourquoi, à tous les Fespaco, il tient salon jusqu?à l?aurore et il refait le monde. L?ancien docker de Marseille, le mécano de chez Citroën et le tirailleur sommeillent toujours en lui, en font un personnage hors du commun et profondément attachant. Mais l?homme n?est pas commode, et bon nombre de journalistes se sont fait ?jeter ? par Sembène qui déteste qu?on lui pose des questions qu?il juge inutiles ou incongrues. Cet autodidacte passionné et engagé écrit son premier ouvrage, Le Docker noir, en 1956, presque un demi-siècle avant Madjiguène Cissé.

Précurseur, Sembène Ousmane l?est encore lorsqu?il donne à l?Afrique, en 1966, son premier film reconnu avec La Noire de... Mais déjà, en 1963, il avait donné au Sénégal, avec Borom Sarret, un court métrage qui le faisait entrer dans la cour des grands du cinéma. Après ces deux films, un documentaire, L?Empire songhay (1963) et un autre court métrage, Niaye, tiré d?une nouvelle de l?auteur, Véhi Ciosane.

Sembène Ousmane réalise son premier long métrage, Le Mandat, en 1968. Il obtient le prix de la Critique internationale au festival de Venise et le Prix des cinéastes soviétiques au festival de Tachkent la même année. Il réalise ensuite trois courts métrages (Polygamie, Problème de l?emploi, Taw) et sort, en 1971, Emitaï (Dieu du tonnerre), long métrage qui retrace l?exploitation ? et les révoltes ? des Africains durant la Seconde Guerre mondiale. En 1973, il publie un roman, Xala, qu?il adapte à l?écran en 1975, et dont le thème est l?impuissance sexuelle. Avec Ceddo, Sembène connaît des démêlés avec le pouvoir. Ses deux ?d?, il y tient et il ne cédera pas. Sous prétexte de non-conformité à l?orthographe officielle, le grammairien-président Senghor interdit le film. Pourtant, les linguistes avaient donné raison à Sembène, mais le film, qui attaque les marabouts, avait fait peur au pouvoir.

Après une production régulière et féconde, le cinéaste marque une pause de dix ans. Entre-temps, en 1981, le romancier vengeur sort Le Dernier de l?Empire, histoire d?un président qui organise lui-même un coup d?État ! Puis, en 1988, toujours fidèle à ses thèmes, Sembène tourne Camp de Thiaroye, un terrible réquisitoire contre l?armée française. Le film obtient le Grand Prix du jury à la Mostra de Venise.

Homme de conviction, épris de liberté et de justice, Sembène Ousmane est sans doute le cinéaste africain qui aura le plus marqué son siècle, et l?enfant terrible d?un 7e art qui a du mal, à la veille du IIIe millénaire, à trouver ses marques. Ses ouvrages comme ses films attestent sa capacité d?analyser, sans haine et sans ranc?ur, des sociétés où les hommes sont plus enclins à se détruire pour le pouvoir, l?argent ou la gloriole, qu?à préparer l?avenir. Lui, l?homme à la pipe, aura traversé ce siècle en fanfare, à grands coups de gueule, à grands coups de plume, à grands coups de manivelle. Il reste un témoin exceptionnel de l?Afrique du XXe siècle. (Georges Courrèges-l?intelligent.com)

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