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Seconde chance

29 octobre 2006, 00:00

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Chaque année se posent sur nos consciences les regards vides d?enfants traqués. Chaque année apporte son concert de récriminations contre le système. Cette année plus que les autres, la déception a été amère parce qu?on avait cru en finir. Ce CPE-ci sera-t-il le dernier ? Quand l?une des valeurs de ce gouvernement en matière de pédagogie, le directeur du « Mauritius Examinations Syndicate », appelle à son abolition, l?espoir renaît de nouveau. À force de s?entendre répéter que cet examen, pour reprendre les propos de Lucien Finette dans la presse cette semaine, ne correspond ni aux objectifs de l?enseignement ni aux exigences du pays, le ministre finira bien par en être convaincu?

Ce qu?il y a de pourri dans notre école, on le connaît. Elle insuffle à un enfant de dix ans non le goût d?apprendre, mais la peur d?échouer. Elle ne lui montre pas sa sensibilité, ses talents, sa personnalité, afin qu?il les développe, elle lui indique seulement s?il est bon ou mauvais aux examens. Elle ne lui enseigne pas que les opportunités sont, pour tous, égales, mais que la fortune ou la naissance créent des chances différentes de développer son intelligence. Ce n?est pas son souci de s?assurer que les apprentissages de base soient correctement assimilés afin de favoriser l?acquisition ultérieure d?apprentissages complexes. Seul importe que les formules dont on a bourré la tête de l?enfant puissent y rester le temps d?un examen. Notre école, c?est ça. Et pire encore.

Le pire, c?est qu?en sortent, au bout de six ans de supplice, des incapables. Un enfant sur trois ne sait ni lire ni écrire. Les rapports des examinateurs sont à pleurer : « Many candidates do not possess higher order reading skills [?], face difficulties in communicating their understanding because of their poor language skills. » Et la litanie est récitée tous les ans sans que les résultats ne s?en trouvent améliorés. Alors que toute école primaire respectueuse de sa finalité fabrique peu d?échecs et peu d?élites, se souciant que la grande majorité ait de bonnes bases, la nôtre fait le contraire : beaucoup de A, beaucoup de F et peu dans la moyenne. Notre école, on l?a compris, est une anomalie.

Dans ces regards éteints, pourtant, tremble une lueur. Elle dit qu?un recalé, un enfant échoué sur l?écueil du CPE n?est pas une vie perdue. Cette lueur qui dit qu?il ne faut pas perdre espoir instruit aussi de ne pas désespérer? de nos dirigeants. Malgré le tort que leur inaction continue à faire, ils ont peut-être la solution?

L?un des moyens de ressusciter notre école, c?est une réorganisation qui respecterait le rythme de l?enfant, qui serait attentive à la diversité des parcours. Une réorganisation où le système éducatif primaire se découperait par cycles d?apprentissage. Plusieurs réformes de l?éducation, de pays francophones en particulier, comme la France, l?Italie, l?Espagne, le Canada, ont adopté cette structure qui, si elle n?a pas encore véritablement fait ses preuves, est prometteuse car plus proche de l?enfant que l?école traditionnelle ne l?était, et donc plus à même de résoudre l?échec. Or, c?est exactement le sens qu?adopte le document « Towards a Quality Curriculum », présenté par le ministre de l?Éducation à ses collègues le mois dernier.

Dans l?école réformée de ces pays, d?une part, les six années du primaire n?ont pas pour visée la réussite à un examen de sélection. L?examen a le seul sens qu?il devrait avoir : il ne consiste pas à tester les compétences de l?enfant, mais plutôt celles du prof. Il n?est pas d?indiquer à l?enfant quel genre d?apprenant il est, mais de révéler, en mettant l?accent sur le positif, ce qu?il peut faire, ce qu?il est en mesure de comprendre, afin que le professeur adapte son enseignement futur à cet enfant-là. Il n?y a pas de A + ou de F, qui trie et élimine ; il y a « compétence acquise ou en cours d?acquisition », qui signale le progrès.

D?autre part, la scolarité au primaire est organisée en trois cycles de deux années chacun. Cette structure prend moins en considération l?âge que le profil de compétences. L?enfant évolue à son rythme, n?est plus tenu d?acquérir des compétences à l?intérieur d?une année scolaire, sous peine de redoubler ou d?être admis en classe supérieure sans les bases. L?école s?adapte à lui et non le contraire. S?il lui faut deux ans pour apprendre à lire, alors qu?un autre le fera en un trimestre, c?est possible, et ce, sans qu?il ne soit pénalisé. Le programme, en outre, est allégé. Il ne s?agit pas de « connaissances à acquérir », un « curriculum » chargé, mais des compétences à atteindre, de langues, de logique, de compréhension de l?espace, du temps.

Nous avons tout lieu de nous réjouir : ces principes que la psychologie scolaire est en train d?admettre comme les plus recommandables, structurent la stratégie de réforme du gouvernement. Les techniciens du ministère appellent « profiling » l?enregistrement progressif de l?acquisition des compétences par l?enfant. Ils divisent de même en « key stages » (Std I-II, Std III-IV, Std V-VI) le primaire. L?essentiel est remis au centre des préoccupations : rehausser le niveau scolaire, combattre l?échec, accompagner l?enfant pour qu?on ne lise plus, dans des papiers d?examens de CPE, « moskytices » ou « trensparand » (« CPE Examination Report 2005 ? Science Paper »). La suppression progressive et non immédiate du CPE est certes un peu gênante, mais le projet même de l?abolir, exprimé en toutes lettres, rassure.

Toute la difficulté résidera dans l?application de cette réorganisation. Les écoles qui enseignent selon le modèle français à Maurice pourraient être mises à contribution, elles qui l?appliquent déjà. Signe qu?ils devraient peut-être collaborer, les deux systèmes, le privé et le public, ambitionnent la même certification, l?« International Baccalaureate ». Mais il ne semble pas qu?il y ait une grande volonté d?ouvrir le débat aux partenaires de l?éducation à ce stade. Le directeur du MES ne pipe mot de ces changements, qui devraient pourtant être conçus par son organisme. Il ne semble pas impliqué. C?est difficile à comprendre.

Dharam Gokhool devrait être plus pressé de refaire son image. Il a fait du mal à ce pays. Le A + a meurtri inutilement près de 30 000 familles et marqué durablement leurs enfants. Mais son « Quality Curriculum », c?est une seconde chance. Il y a droit. Comme tous les recalés.

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