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Scène Saint-Denis

8 décembre 2006, 00:00

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●<B> Peut-on connaître les raisons qui ont poussé les autorités réunionnaises à vous demander de quitter le direction du Centre dramatique de l?océan Indien alors que le ministre français de la Culture vous soutient ?

Je ne sais pas. C?est un grand mystère. Je crois que, dans le fond, le projet de ce Centre Dramatique de l?Océan Indien à la Réunion, a donné artistiquement satisfaction, mais j?ai le sentiment, l?impression, que les Réunionnais voulaient que soit développé le travail local seulement. Notamment auprès des compagnies théâtrales réunionnaises. J?ai consacré beaucoup de temps aux troupes réunionnaises. Mais elles ont estimé que ce n?était pas assez. Mais pour moi, par ailleurs, je ne voulais pas rester fermé sur la Réunion uniquement. Cela ne me convenait pas. Cette région est riche, forte, avec de puissantes personnalités qui ont, en fait, sédimenté la Réunion. Et je ne concevais pas de faire ce travail sans cette ouverture vers les autres, vers la région.

●<B> Les autorités réunionnaises n?approuvaient pas cette approche?

J?ai fini par le comprendre. Les collectivités de la Réunion voulaient aller vite sur le territoire réunionnais et affirmer l?identité réunionnaise à travers cet outil qu?est le Centre Dramatique de l?Océan Indien. Il fallait que cet outil soit au service de cette identité.

●<B> Et pas celle des autres dans la région ?

Tout cela est très ambigu. Dans le fond, il y a toujours ce désir des Réunionnais d?appartenir à l?océan Indien, mais en même temps? c?est contradictoire, ils ne veulent que les Réunionnais.

●<B> On a le sentiment que votre Centre Dramatique échappait au contrôle des politiques, était devenu un électron libre, d?où la demande de votre départ?

Nous étions libres. Oui, je suis un électron libre, je suis quelqu?un qui avance dans sa propre dynamique, j?ai ma vision des choses?

●<B> Et ce ne sont pas des choses qui se font dans les Dom-Tom ?

Non, ce n?est pas ça? Comment dire? ? Il faut, pour y travailler, une intelligence dans les relations avec les politiques que je n?ai peut-être pas eue. Je suis un esprit libertaire qui n?aime pas être régimenté. C?est peut-être ça le problème? Dès qu?on me dit : ?il ne faut pas faire ça?, je le fais? C?est vrai que j?ai une volonté farouche d?être libre, de ne pas être téléguidé.

●<B> Vos démêlés avec la Réunion ne touchent-ils pas finalement à un vrai problème de fond : des décisions prises à 10 000 km et qui ne correspondent pas aux attentes du terrain?

Je crois qu?il y a un peu de cela. Ce souci entre la Métropole et la Réunion de ce qu?on appelle la discontinuité territoriale. Cet éloignement donne toujours l?impression aux Réunionnais qu?il y a une mainmise de l?Etat sur les affaires de la Réunion. D?un autre côté, on ne peut pas se débarrasser de l?Etat, parce que c?est lui qui donne tous les moyens. Et c?est cette difficulté-là qui n?est jamais assumée. Et à mon avis, j?ai été un otage de cette situation qui me dépassait complètement. Car c?est une situation très ancienne que cette tension entre les autorités françaises et les collectivités réunionnaises. Il y a des amalgames qui ont dû être possibles?

●<B> On a dû vous considérer comme un ?agent? de l?Etat français?

Sans doute un peu. Alors que, pour moi, un artiste ne peut être qu?un homme libre. Il ne peut être l?agent de personne. Ce Centre Dramatique faisait partie des 38 Centres Dramatiques de l?Etat français et jouissait donc d?un fort financement du gouvernement. Ce centre est une volonté du gouvernement d?irriguer le territoire dans le cadre d?une décentralisation des activités artistiques. C?est donc bien que ce soit une idée qui est partie d?en haut. De l?Etat. Et c?est peut-être là la pierre d?achoppement. Pour avoir les subventions pour faire ce centre, il y avait des critères à respecter. Les Réunionnais ont dit: ?Oui mais nous, on a des spécificités locales?? Pour moi, dans la création théâtrale il n?y a pas de spécificités. La création est universelle. Quand je monte Le médecin malgré lui, je le fais avec des comédiens réunionnais et je fais un théâtre contemporain. La seule remarque que le théâtre que je fais est réunionnais est qu?il est joué par des Réunionnais. Et on le voit : pas besoin d?en remettre une autre couche. Je ne voulais pas aller au-delà. La facture de mes spectacles permettait qu?ils soient vus dans n?importe quel pays du monde et être compris.

?Les Romains payaient les citoyens pour aller au théâtre. C?était un geste qui était une obligation politique. C?était l?endroit où l?on mettait en scène la vie de la cité et il fallait aller voir.?

●<B> Peut-on dire que vous refusiez de faire du régionalisme ?

Je ne souhaitais pas faire ce théâtre qui porte ce tampon réunionnais. Je vais vous donner un exemple. Les grands crus français ne portent jamais sur leur étiquette le mot vin. Seuls les mauvais vins l?inscrivent. Au cas où on ne saurait pas que c?est du vin. Je crois que j?ai répondu à votre question. Ce qui est passionnant dans cette région, c?est le point de vue qu?on a sur le monde quand on est de ce coin. Réunionnais, Malgaches, Mauriciens, Seychellois, Comoriens : chacun a son point de vue.

Mais en même temps on sent bien quelquefois, confusément, qu?il y a une sorte d?identité commune qui émerge de cet océan Indien. Mais tout ça est assez complexe. On est sur un territoire où il y a des îles habitées par des hommes et des femmes qui viennent de partout. Ce sont des choses partagées. La rencontre avec les autres, les voyages, l?immigration sont des grandes questions de ce siècle et qui agitent le monde moderne. C?est passionnant tout ça?

●<B> Vos années passées dans l?océan Indien vous ont-elles fait entrevoir les prémices d?une identité artistique commune à l?océan Indien?

Je ne la définis pas. Mais ce qui est vraiment extraordinaire, c?est quand je pars avec une troupe de l?océan Indien en Europe, les spectateurs voient des choses que je n?ai pas forcément voulu dire. C?est bien qu?il y ait des choses qui nous échappent et que les autres voient. Je fais mon travail avec ma réflexion et celle des comédiens et quelque chose s?en dégage. Et je pense qu?une couleur particulière et une manière de voir le monde s?en dégagent. C?est un message subliminal.

●<B> Camus affirmait ?La scène est le lieu de la vérité suprême. Quand on est sous les feux on ne peut pas mentir?? Le théâtre dans notre région a-t-il atteint cette part de vérité ?

Comment répondre à cette question si complexe de la vérité sur un plateau? ? L?acteur est un être qui est, en train, en permanence de mentir avec des émotions vraies. Ce qui est intéressant, c?est la manière de s?approprier le plateau de manière presque tellurique qu?ont les artistes de l?océan Indien. Et cette émotion surprend beaucoup les acteurs européens qui nous voient pour la première fois.

Les acteurs de la région ont moins de technique, mais une espèce de vitalité, de force, de vérité intuitive. Cela déstabilise l?acteur formaté qui a appris à fabriquer le théâtre comme dans un magasin. L?acteur d?ici a un passé très fort qui, à la fois, pèse sur lui et à la fois l?élève dans des sphères insoupçonnées. Il nous surprend toujours. Leurs maladresses quelquefois se transforment en force.

●<B> Les acteurs jouent sans filet ?

Oui, et c?est très risqué. Ce qui leur donne une certaine forme de naïveté. Ils jouent sans précautions.

●<B> En même temps, on ne voit pas d?acteurs régionaux qui ont réussi sur les scènes internationales? leur monde est trop différent?

C?est une question de circulation. Et les Réunionnais, par exemple, ont beaucoup de mal à quitter leur île. Quand nous partons en tournée, les artistes et les comédiens ne peuvent pas revenir à la maison pendant 4 mois. Et cela ne se passe pas toujours bien. Pour pouvoir entrer dans le réseau des théâtres qui permettra aux artistes de la région de se faire reconnaître, il faut passer par ces outils comme le Centre régional qui est dans un ensemble qui crée le lien.

●<B> Autant notre région foisonne de romanciers, on trouve, en revanche, peu d?écriture théâtrale?

Tout est lié. Cette littérature est en train de se constituer. Un romancier ne dépend que de lui. Un écrivain de théâtre ne peut se construire sans une troupe, sans un théâtre sans des comédiens qui lui donnent cette impulsion qui lui donne envie d?écrire. Sinon cela reste abstrait. Et n?est pas encourageant pour l?auteur.

En Europe il y a cette longue tradition du théâtre qui a fait naître de nombreux auteurs. L?un dépend de l?autre. Mais on commence à voir apparaître des auteurs de théâtre dans l?océan Indien. J?ai voulu aider avec le Centre en commanditant des pièces de théâtre d?auteurs de romans de l?océan Indien. Pour les stimuler. L?écriture théâtrale est une écriture risquée qui a sa propre dynamique. Il faut l?essayer. Un auteur de théâtre ne peut pas rester isolé. Les acteurs peuvent apporter leurs sentiments, leurs sensations à l?auteur et l?aider à améliorer son ?uvre. Ce qui ne se passe pas pour un roman.

●<B> Il y a aujourd?hui des éditeurs en France qui se sont spécialisés dans la publication d??uvres théâtrales. Doit-on conclure qu?une ?uvre théâtrale a une vie propre en dehors de la scène ?

Non, ce serait difficile à envisager. L?édition théâtrale sert à faire circuler une ?uvre. C?est un moyen de faire lire une ?uvre pour qu?elle ait des chances d?être montée. Mais une pièce de théâtre, c?est comme la musique : elle existe totalement au moment où elle est jouée. Une pièce de théâtre existe au moment où des êtres de chair et de sang montent sur scène et la jouent. Sinon, ça n?a pas de sens. Et puis, il y a l?édition des pièces pour qu?il puisse y avoir traduction. Si vous n?êtes pas édité, vous ne pouvez pas être traduit. Et finalement, les textes édités permettent de monter des pièces d?auteurs qui sont morts et dont la trace est restée uniquement parce qu?ils ont été édités. Les hommes de théâtre sont des baladins et il est bien que des traces écrites restent. Quand Shakespeare écrivait ses pièces, il y avait plusieurs versions chez des acteurs, il a fallu la version imprimée pour avoir une version finale. Celle qui nous est restée.

●<B> Pensez-vous que le théâtre contemporain que l?on sent souvent emprisonné par l?intellectualisme relève toujours de l?âme des baladins ?

Bien moins qu?avant, c?est vrai. Il y a une forme de théâtre qui se joue dans des endroits très précis, qui est relativement conceptuelle, codifiée et donc il faut avoir une culture pour y accéder.

●<B> On est loin des baladins et du grand théâtre shakespearien accessible à tous ceux qui ont une âme et des sentiments?

Absolument. Le théâtre est de moins en moins visité et c?est un peu à cause de cela aussi ; il y aussi le fait qu?il y a, dans le théâtre, une dimension rituelle. Il faut aller dans un endroit précis, à une heure précise. Alors qu?un DVD ou la télé se regardent n?importe quand. Cela dit, quand on est dans une salle de théâtre, il y toujours cette magie incroyable qui frappe ceux qui viennent pour la première fois. Ils se rendent compte qu?il y a quelqu?un devant eux, sur une scène, qui est en train de leur raconter, en somme, leur propre vie. C?est extraordinaire. Regardez le travail de Miselaine Soobraydoo. Elle met en scène la vie quotidienne et regardez le succès que connaît Komiko ! C?est que le théâtre quelquefois correspond à la vie des gens. Avec sa dérision et son humour. Mais vous avez raison, souvent le théâtre contemporain a apporté l?ennui au théâtre. Il a oublié le côté plaisir charnel du théâtre. Et quand nous allons jouer avec ma troupe, les Européens trouvent souvent que nos pièces sont fraîches et empreintes d?émotion.

?J?ai l?impression que nous avons une hyper-confiance en notre pouvoir. Alors qu?il est minable. Le vrai pouvoir, c?est celui qui ne s?en sert pas. C?est un multimillionnaire qui déjeune d?une petite biscotte.?

●<B> Le propre de l?art est d?être accessible aux sentiments et à l?émotion de tous : les notes de Mozart bouleversent aussi ceux qui ne savent ni lire ni écrire. C?est pour cela qu?il porte l?universalité et touche à l?indicible?

Oui, sans aucun doute. L?art musical est vraiment une langue universelle. Le théâtre, ce n?est pas pareil. Les Romains payaient les citoyens pour aller au théâtre. C?était un geste qui était une obligation politique. C?était l?endroit où l?on mettait en scène la vie de la cité et il fallait aller voir. Depuis une cinquantaine d?années, il y a eu l?arrivée de metteurs en scène qui ont pris le pouvoir sur les auteurs de théâtre. Et entre les deux il y a les acteurs.

●<B> Il y a 50 ans Sartre, Camus ou Audiberti dirigeaient les acteurs et faisaient la mise en scène? Inimaginable aujourd?hui!

Il faut se remettre à ce moment historique. Il y avait un enjeu pour les penseurs de s?approprier du théâtre, de la forme théâtrale. Or, cet enjeu-là n?existe plus. Les penseurs - il en existe encore quelques-uns - iront plutôt vers le cinéma, le roman ou le documentaire. Le théâtre était lié à un combat aussi à cette époque. Il n?y a plus vraiment du théâtre d?idées.

●<B> Le théâtre a perdu sa place privilégiée ?

C?est sûr. Mais je suis convaincu qu?il retrouvera sa place dans les décennies qui viennent. On ne pourra pas vivre encore longtemps de rapports virtuels, à travers les médias comme la télé notamment. Il va y avoir un besoin d?humanité qui fait que le théâtre retrouvera tout son sens. On aura besoin de ce théâtre réel avec des êtres de chair et de sang. En Suède, en ce moment, se développe ce qu?on appelle des livres vivants. Dans les bibliothèques. Ce sont des hommes et des femmes qui y sont et qu?on peut emprunter. Et ils viennent chez vous raconter leur vie. Il y a des SDF, des intellos, un prêtre, un imam, un mécanicien etc. Toutes sortes de profils. Ils sont à la disposition du public dans des bibliothèques pour raconter leur vie. Incroyable non ? C?est très étrange comme rapport, mais ce qui ressort de tout cela, c?est ce que je viens de vous dire : ce désir de quelque chose d?humain, de vivant avec une voix.

●<B> Une vieille chanson de Goldman évoquait nos vies par procuration? Nous y sommes ?

Oui. Vous êtes assis devant la télé et vous regardez des talks shows où les gens parlent à votre place et vous écoutez ce qu?ils disent. Cela devient une convention où on assiste à des conversations comme si elles se passaient chez vous. Sauf que jadis on prenait part à la conversation quand la famille ou les amis venaient bavarder à la maison. Mais vous verrez, on reviendra vers ces choses. L?homme a besoin de ce contact. Dans un univers où tant de choses sont virtuelles, nous aurons de plus en plus besoin de gens vrais, d?aller dans les bois, de sentir, de goûter, de toucher.

●<B> Quand vous dites dans un article que la télévision anesthésie l?esprit critique, à bien voir, c?est peut-être la vie elle-même telle qu?elle est organisée, qui veut anesthésier l?esprit critique?

La dimension du progrès est toujours ambiguë. Notre vie moderne pourrait ressembler à de la merdonité. Michel Butor a inventé ce mot que je trouve très fort. A bien voir, au fur et à mesure qu?on avance, on recule en même temps. Et tout fait partie de ce système, la télé, les loisirs tout. Même votre temps libre est merchandisée.

●<B> Nous sommes devenus comme les plants de tomates de notre temps : sans tuteurs on ne sait plus vivre?

C?est bien ça. J?ai l?impression que nous avons une hyper-confiance en notre pouvoir. Alors qu?il est minable. Le vrai pouvoir, c?est celui qui ne s?en sert pas. C?est un multimillionnaire qui déjeune d?une petite biscotte.

●<B> Et puis cette énorme farce qu?est ?le principe de précaution? qui veut nous protéger de tout, même de la mort?

Ce rapport avec la mort, avec l?ancêtre, est complètement perdu en Europe. Car, finalement, ce sacré principe de précaution, c?est ce que cela veut dire: on a peur de mourir. Toutes ces questions fortes que nous évoquons vont être reprises par les formes d?art que sont le théâtre et la littérature. J?en suis certain.

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