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Sauvegarde et développement : incompatibilité caractérisée ?

20 février 2004, 20:00

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Faire fructifier les lieux de mémoire, tirer profit de l?Histoire, de siècles de violence et de souffrance et pérenniser ces repères ? sans rien altérer ? pour que perdure la trace de meurtrissures physiques et psychiques. Criante antithèse ou projet économiquement viable dans des paramètres définis ?

Débat passionnant et passionnel alimenté par la visite de Koïshiro Matsuura, directeur général de l?Unesco, venu lancer chez nous l?Année de la commémoration de la lutte contre l?esclavage et de son abolition, pour la région océan Indien.

En prélude, le Conseil des ministres décidait le 30 janvier de rendre public le rapport de Hadi Saliba, consultant du centre du Patrimoine mondial. Sa mission, effectuée entre mars et avril 2003, avait pour but de préparer la liste indicative préliminaire des sites susceptibles d?être inscrits au Patrimoine mondial, assortie d?une requête d?assistance préparatoire au Fonds du Patrimoine mondial.

Dans le sillage de la publication du rapport, le Conseil des ministres décidait également de demander aux promoteurs du Cap Brabant Integrated Resort Scheme (IRS) Project de revoir leur copie. Le rapport Saliba explique que le statut de site inscrit au Patrimoine mondial entraîne la définition d?une zone tampon autour de la péninsule du Morne, pour mettre à l?abri les zones protégées. La zone tampon inclut la région initialement dévolue au projet de Cap-Brabant.

Enjeux économiques de ce prototype de IRS : des investissements de l?ordre de Rs 2 milliards. Présenté en septembre 2003 ? par le biais d?une descente sur le terrain par le vice-Premier ministre et ministre des Finances d?alors, Paul Bérenger ? le Cap Brabant Golf Estate and Country Club comprend 130 villas, un parcours de golf de 18 trous, trois restaurants, un court de tennis, un gymnase et une « galerie culturelle » comprenant un centre culturel et un musée.

«SOULAGER LES CHÔMEURS»

Les promoteurs : Sydney Bathfield et Philippe Taylor (respectivement directeur et promoteur de LMDC) avaient affirmé que ce projet permettrait à l?Etat d?encaisser 70 000 dollars, soit Rs 1,8 million (US$ 1 = Rs 26) en termes de droits de transfert. Sans compter les quelque Rs 600 millions provenant de la taxe de 5 % prélevée sur le prix de vente des villas. LMDC avait également fait provision de Rs 35 millions pour la fourniture en eau de son projet, en assurant que « l?ensemble du projet sera bénéfique aux habitants de la région. »

Un projet accueilli favorablement par Kevin Sharma, président du conseil de village du Morne. « Le village a soif de développement. Comparé à d?autres localités de l?Ouest, le Morne a été oublié depuis ces dix dernières années. Nous sommes impatients de voir se concrétiser les projets de développement que l?on nous fait miroiter à coups de grands effets d?annonce. Ils soulageront notamment les chômeurs. »

Interrogé sur la cohabitation d?un projet immobilier avec l?étiquette de site classé Patrimoine mondial, Kevin Sharma affirme que loin d?être contradictoire, ce statut fera connaître le Morne au monde entier. Pour attirer durablement les touristes, il faudra donc mobiliser nos ressources pour conserver le cachet unique du site.

Un avis qui n?est nullement partagé par Ras Tempest, membre influent de l?Association socio-culturelle Rastafari. (Ras Tempest était président de l?association en 2000-2001, à l?époque de la polémique entourant le projet de téléphérique.) « Le Morne est un site de pèlerinage. C?est pour cela que nous avons sollicité l?autorisation des autorités pour y ériger un temple du silence. Si des promoteurs y ajoutent une dimension commerciale, le site perdra son âme, sa valeur historique. » Quid du droit d?accès ? « Nous sommes pour que le site soit accessible à tous. Faudrait pas ki dimoun guette li lor carte postale. »

Cependant, la décision finale n?appartient qu?aux organes consultatifs de l?Unesco : le Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS ), l?Union mondiale pour la nature (UICN) et le Centre international d?études pour la conservation et la restauration des biens culturels (ICCROM ). La liste du Patrimoine mondial sera mise à jour après la prochaine réunion du comité en juillet 2004.

Cinq sites soumis à l?Unesco

La liste indicative préliminaire établie par le rapport Saliba propose cinq sites. Il s?agit de L?Aapravasi Ghat, site portlouisien où plus d?un demi-million de travailleurs engagés indiens ont débarqué entre 1840 et 1920, le Parc national des Gorges de la Rivière-Noire jusqu?à la Montagne Le Morne et sa péninsule. (Un peu plus d?un tiers de la superficie de la montagne du Morne, soit 214,7 arpents sur une superficie globale de 574,7 arpents a déjà le statut de réserve nationale). Les autres sites cités sont la baie de Mahébourg, le Parc marin de Balaclava, qui inclut la baie aux tortues et les îlots du Nord : île aux Serpents, île Ronde, île Plate, îlot Gabriel, Coin de Mire et île d?Ambre. Le rapport Saliba s?est aussi intéressé à un « itinéraire de la canne à sucre » avec des étapes dans plusieurs usines et anciens camps sucriers, dont Bel-Ombre, Saint-Aubin et Riche-en-Eau. Le critère essentiel est la valeur universelle exceptionnelle des sites.

Le téléphérique : longue polémique

Depuis sa présentation en 1999, le téléphérique est sans doute le projet ayant déclenché le plus de passions. Elaboré par Innovative Leisure Company Limited et défendu par Francis Piat, il prévoit des investissements de Rs 120 millions. Le projet comprend une station à deux kilomètres de Trou-Chenille, village au pied du Morne, où se trouveraient les vestiges de cases d?esclaves.

Forfait proposé : deux cars de 30 places pour un trajet d?un kilomètre effectué en 4 minutes, dans les deux sens, pour culminer au sommet du Morne, à 554 mètres. A l?arrivée, un snack-bar, un restaurant de 80 couverts et cinq gîtes pour accueillir les visiteurs pour la nuit. Les travaux devaient initialement démarrer en mars 2000, pour une éventuelle entrée en opération en octobre de la même année. Contrairement au Collectif pour la Préservation du Morne, le ministère de l?Agriculture n?avait pas soulevé d?objection. Si le promoteur promet aux rasta de construire une stèle en mémoire des esclaves et un temple du silence au sommet du Morne, le projet n?obtiendra pas de permis EIA.

Implications de l?inscription

Maurice a ratifié la Convention du Patrimoine mondial en 1995. La Convention prévoit que les sites de la liste indicative fassent l?objet des mêmes mesures de sauvegarde que les sites inscrits au Patrimoine mondial, dont la fixation des limites des sites et la définition de zones tampons permettant de mettre à l?abri les zones de protection.

Pour respecter leurs engagements, les Etats Parties peuvent réclamer l?assistance du Fonds du Patrimoine mondial. L?aide atteint des plafonds fixés entre 20 000 dollars et 75 000 dollars.

Concernant le droit d?accès aux sites, l?Unesco reconnaît le potentiel touristique de Maurice. « Si le surpeuplement et la pollution menacent les sites, le tourisme apporte les fonds nécessaires à leur préservation. Le Fonds du Patrimoine mondial donne les outils aux communautés locales pour gérer les sites.»

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