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S. Nuckcheddy défend le vieux Port-Louis
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S. Nuckcheddy défend le vieux Port-Louis
Ce n?est jamais gentil d?affubler un peintre aussi doué que Siddick Nuckcheddy d?un titre étranger à sa peinture, même si ce titre concerne une cause aussi sacrée que la défense et la sauvegarde du vieux Port-Louis.
Il songe sérieusement, hélas, à sortir des sentiers de l?art figuratif qu?il maîtrise si bien et qu?il sert avec tant de savoir-faire et de perfection. Mais comment empêcher un artiste de ce calibre d?aspirer
à de nouveaux champs d?expression artistique, à de nouvelles visions de la réalité qui nous entoure, à de nouvelles expériences picturales dans lesquelles il ne peut qu?exceller ?
C?est dire qu?il y a peut-être urgence s?il existe à Maurice des décideurs capables et surtout désireux de protéger coûte que coûte notre vieux Port-Louis d?une invasion annoncée de béton, d?acier, de baies vitrées qu?on trouve sans difficulté sous toutes les latitudes et longitudes mais que nos 700 000 visiteurs annuels espèrent surtout ne pas devoir revoir à Maurice, après plus de 10 000 kilomètres de vol et douze heures d?avion.
Le charme d?antan
Un conseil municipal de Port-Louis, un ministère des Arts intelligents et doués de bon sens auraient déjà acheté les pastels et aquarelles exposés depuis vendredi à l?Institut de Maurice, afin d?en faire l?embryon d?un Musée artistique du vieux Port-Louis, quitte à le compléter ensuite par les toiles disponibles d?autres amoureux des bâtiments qui font le charme architectural d?antan, les ?uvres portlouisiennes des Max Boullé, Roger Charoux, Marcel Lagesse, Serge Constantin, Danièle Hitié, Pascal Lagesse, Marc Randabel, Jean-Marie Chelin, Monique de la Vallée-Poussin, Marie Rogers ? j?en passe et des meilleurs. Des générations d?amoureux des demeures du passé, probablement plus intelligents que nous, leur seront alors éternellement reconnaissants et diront que ce sont des visionnaires aussi clairvoyants qu?inspirés.
On pourra toujours utiliser ailleurs, par exemple dans des champs de canne perdus pour le sucre, à la faveur d?un autre « superdeal », les matériaux de construction ultramodernes. Mais une murette, même éventrée, une cheminée, une mansarde, une imposte, même endommagée, un ?il-de-b?uf d?un autre siècle ne ressusciteront jamais car les bâtisseurs d?aujourd?hui ne sont pas tous capables de telles finesses architecturales, d?une telle construction en dentelle. Le ministère des Arts a recensé 173 monuments historiques
à préserver et à transmettre intacts aux générations futures. Il fera ?uvre utile en ajoutant à sa liste la plupart des trésors anciens signalés par l?exposition que son Institut de Maurice abrite jusqu?au 3 septembre.
La chance nous est donnée aujourd?hui d?avoir à notre disposition, en la personne de Siddick Nuckcheddy, un véritable Midas de la peinture figurative, capable de transformer en chef-d??uvre des aspects particuliers de certains immeubles de la capitale. Nous pouvons les prendre pour des laideurs vétustes parce que nous ne savons pas les regarder ni les apprécier à leur juste valeur ou encore parce que nous ne savons pas inventer les pressions collectives nécessaires pour que les autorités municipales et gouvernementales les protègent plus efficacement.
L?exposition Nuckcheddy, amoureusement intitulée Port-Louis, tôles, pierres et bois, se présente avant tout comme une nouvelle occasion providentielle qui nous est offerte de purifier davantage notre regard, de réapprendre à voir et à admirer ce qui est beau, mais de moins en moins perceptible sous le poids de la routine, de la familiarité et peut-être même d?une patine du temps faite de poussière, de rouille, de peinture délavée, de lézardes, de lassitude et d?absence d?entretien. Nous touchons là le propre des vrais artistes. Ils savent voir ce qui est invisible aux communs des mortels, aux béotiens que nous sommes. Il nous reste à faire l?effort voulu pour ne pas être des pourceaux devant de telles perles picturales.
Nous avons jusqu?au mercredi de la semaine prochaine pour aller contempler autant de fois que nous le désirons ces peintures portlouisiennes en faisant le v?u que leur auteur demeure à jamais fidèle aux charmes du vieux Port-Louis qu?il sait si bien recréer grâce à ses pinceaux magiques.
Un quart d?heure pendant notre pause déjeuner pour réapprendre à admirer la beauté qui nous entoure sur les murs de nos villes, ce n?est pas la mer à boire. Si nous ne sommes plus capables d?une démarche si facile, le moment est venu de nous interroger sur la vie que nous menons et sur nos centres d?intérêt.
L?exposition de Siddick Nuckcheddy promène le visiteur d?une rue de la capitale à une autre. Des voies publiques moins connues que les sempiternelles Desforges, Chaussée, Bourbon, Royale, John-Kennedy que nous arpentons distraitement et à toute vitesse, à pied ou en voiture. Elle nous invite à musarder dans des ruelles dont nous ne soupçonnons peut-être pas l?existence : Virgile-Naz, Dauphine, Arsenal, Lislet-Geoffroy, Jummah-Mosque, Edouard-Laurent, Bénarès, Madras, Pasteur, Farquhar et les quais en ce qui concerne le centre et la partie côtière de Port-Louis ; Dr-Rouget, d?Artois, la Poudrière, Saint-Louis, Ternay, Edith-Cavell, Caudan, Desroches, du Pouce, Jemmapes, Lord-Kitchener, Saint-Georges, pour ce qu?on appelait le Ward IV.
Pour y découvrir quoi ? Murets, portes d?entrée, murs délabrés, lézardés, lépreux à souhait, balcons hasardeux, portes et fenêtres déglinguées, mansardes, ?ils-de-b?uf, balustrades, toits de bardeaux que le soleil surchauffe, tôle cannelée que la rouille dévore, lambrequins qui méritent leur retraite, auvents disloqués, cheminées antiques, et même une bicyclette capable de tenter Le voleur de Vittorio de Sica. Tout cela est bon pour la casse, dira un matérialiste invétéré. Mais pas Siddick Nuckcheddy, qui peint comme d?autres prient, qui peint pour conjurer le mauvais sort qui plane comme une épée de Damoclès sur ces vestiges du XIXe siècle.
Il met son immense talent au service de la sauvegarde des charmes du vieux Port-Louis. Ses murs blanchâtres rivalisent avec ceux ? montmartrois ? de Maurice Utrillo. La rouille redevient une couleur aussi noble que la pourpre. Sous ses pinceaux, les formes architecturales s?articulent harmonieusement à la manière d?un Jacques Villon, d?un Georges Braque, d?un Kurt Schwitters, d?un Juan Gris, d?un Paul Klee.
Tempérament fougueux
On pourrait lui reprocher de donner davantage de poésie à certaines toiles qu?à d?autres. Et là, nous pensons plus particulièrement à son Grenier panoramique qui arrêterait n?importe quel promoteur immobilier sur le sentier de la démolition. Nous pensons à sa Tour Koenig dominatrice, à quelques maisons à étage à la fois modestes et orgueil-leuses, humbles et altières. Notre peintre se veut didactique. Il sacrifie le souffle artistique qui l?anime pour ne pas trop s?éloigner de la réalité qu?il veut sauver de la condamnation perpétuelle. C?est pourquoi il alourdit inutilement ses toiles de ces fils électriques qui enlaidissent tellement nos plus beaux panoramas, ou encore leur refuse une perspective qui les mettrait en valeur mais que n?autorise guère l?étroitesse des ruelles portlouisiennes. Une façon comme une autre de nous dire qu?il faut être aussi acrobate pour découvrir le beau au-delà d?un mur bétonné ou d?un poteau électrique.
À l?angle des rues Naz et Jummah-Mosque, il découvre même un bâtiment-bulldozer en dur écrasant de toute sa morgue un souvenir du Port-Louis d?Onésipho Beaugeard et peut-être même de Rémy Ollier.
Siddick Nuckcheddy est un autodidacte en peinture, encore que ses trois ans d?études du graphisme assisté par ordinateur en Malaisie et ses activités professionnelles en tant que directeur artistique de l?agence de publicité Cread ne peuvent que l?inciter à servir encore plus fidèlement la peinture mauricienne. Le pastel cadre mieux avec son tempérament fougueux et combatif. Mais il n?a aucune peine à nous prouver qu?il est aussi l?un de nos meilleurs aquarellistes. Sa première exposition est un coup de maître. Un grand peintre nous est né et fait une entrée remarquée dans la peinture mauricienne. Salut donc, l?Artiste. Et surtout, ne renonce jamais à défendre les charmes du vieux Port-Louis à cha-que fois que ce sera nécessaire. Ils ont vraiment besoin de toi.
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