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Robert Silvers, lecteur permanent

31 août 2003, 20:00

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COMMENT une revue d?idées peut-elle, quarante ans durant, rester non seulement prospère, mais encore l?une des plus exigeantes et des plus prestigieuses au monde ? C?est le cas de la New York Review of Books. Son secret ? Robert Silvers, l?homme de l?ombre qui, depuis quatre décennies, lui consacre sa vie. ?Dimanche soir à la rédaction, cela vous va-t-il ?? Nous étions prévenus : ce grand rédacteur en chef (editor) travaille sept jours sur sept, convoquant volontiers des réunions le jour de Noël, la rumeur lui prêtant même un lit de camp dans son bureau. ?Avec les décalages horaires, comment voulez-vous joindre les auteurs avant qu?ils ne partent sur le terrain ??

En effet... Drôle de mélange que cet ascète un peu excentrique au regard malicieux et au sourire presque enfantin, doublé d?un homme du monde passionné d?opéra. De son cockpit de la 57e Rue, vaste salle de rédaction ultramoderne bordée de baies vitrées où les piles de livres ? il en reçoit une centaine chaque jour ? semblent dessiner une sorte de Manhattan en miniature, cet intellectuel d?une rare distinction demeure, à 73 ans, l?une des figures les plus admirées et les plus redoutées du monde culturel anglo-saxon. Surtout parmi l?élite libérale de gauche, au sein de laquelle sa revue donne largement le ton.

Car s?il est une légende littéraire à lui seul, la New York Review of Books, avec ses 130 000 exemplaires bimensuels vendus, la majorité par abonnements, et un nombre de lecteurs sans doute trois fois supérieur, est un phénomène unique. Parce qu?elle est la revue américaine la plus lue en dehors des Etats-Unis ? d?Europe à Singapour, ?partout, souligne son fondateur, où il existe un public anglophone et des universités?. Mais aussi par la renommée de ses contributeurs et l?excellence de ses articles (comptes rendus de livres, essais, reportages) sur une invraisemblable variété de sujets ? art, littérature, sciences, politique ? avec un intérêt marqué pour tout ce qui touche aux droits de l?homme.

C?est là, notamment, que I. F. Stone a publié ses premières investigations sur le Watergate, Hannah Arendt ses réflexions sur la violence, ou que Timothy Garton Ash a couvert la chute du communisme. Ils sont cependant nombreux ceux qui, à l?instar de l?historien Theodore Draper, s?accordent à voir dans la New York Review ?une émanation de Bob Silvers. Comme tous les grands editors, il s?exprime pleinement à travers son journal. Mais, si certains rivalisent avec leurs auteurs, Bob, lui, ne se mesure qu?à lui-même?. Ce journaliste hors du commun préfère, pour sa part, se définir comme ?un admirateur critique?.

Et ce, dans un impeccable français. C?est en effet en France, où il a vécu de 1952 à 1958, qu?il fit ses débuts ? à la Paris Review ?, après un diplôme de philosophie à l?université de Chicago, complété à la Sorbonne puis à l?Institut d?études politiques.

De retour aux Etats-Unis, il travaille pour le Harper?s Magazine, jusqu?à la création, en 1963, de la New York Review. Une date décisive dans son existence. ?Nous étions, avec Elizabeth Hardwick, très préoccupés par la médiocrité de la critique dans notre pays. Notre chance vint à l?hiver 1963, lors de la longue grève de la presse new-yorkaise. Les éditeurs étaient désespérés. Mon ami Jason Epstein m?a alors téléphoné : «C?est l?occasion ou jamais de créer notre journal !»?

Humour et curiosité intellectuelle

Avec un groupe d?amis, ils entreprennent un premier tour de piste : tous les grands écrivains auxquels ils s?adressent relèvent le pari ! ?La nuit, nous relisions leurs articles ; le jour, nous courions les maisons d?édition, trop heureuses de trouver un espace publicitaire. C?est ainsi que, sans le moindre capital ? et en toute indépendance ?, notre premier numéro vit le jour, qui comportait, entre autres, les signatures de Hannah Arendt, Susan Sontag, Saul Bellow, Truman Capote, etc.? Il sera salué par The New Statesman comme ?un événement culturel plus important que l?ouverture du Lincoln Center?. Près de 900 livraisons plus tard, la clé du succès n?a guère varié. Elle tient d?abord à l?efficacité du mystérieux tandem que forment Robert Silvers et Barbara Epstein, sa fidèle collaboratrice depuis... quatre décennies ! A eux deux, ils se chargent de commander puis de relire les articles, une tâche qu?il est hors de question de déléguer à un quelconque comité de rédaction.

Première phase : le flair dans le repérage des livres, ?un processus assez informel?, confie Silvers, entouré d?éminents conseillers dans tous les coins de la planète. Ensuite, explique-t-il, ?nous nous demandons : qui sera le meilleur, l?écrivain le plus talentueux, l?universitaire le plus compétent, pour en parler ?? Enfin, il y a cette exigence non négociable de clarté et d?accessibilité, y compris quand il est demandé aux auteurs de traiter de questions complexes.

En échange, ces derniers se voient attribuer un espace quasi illimité. C?est là un autre secret de la revue : ne pas craindre les articles longs.

Au-delà des livres, il faut être Robert Silvers pour avoir l?idée d?expédier Mary Mac Carthy au Vietnam, Susan Sontag à Sarajevo ou V. S. Naipaul couvrir, en 1988, la Convention républicaine au Texas. La recette, en effet, serait lettre morte sans les exceptionnelles qualités que tous ceux qui ont travaillé avec Robert Silvers s?accordent à lui reconnaître : du tact, de l?humour, une immense curiosité intellectuelle et une capacité à tout lire qui demeure, pour beaucoup, une énigme; sa façon d?apprécier un texte en quinze secondes, assortie d?une attention extrême au détail. ?J?ai bien tenté, ici ou là, de glisser un mot de jargon, ou, au contraire, de simplifier un raisonnement. Peine perdue?, admet le philosophe Ronald Dworkin. Le téléphone ne tarde pas à sonner ! Et puis il ne faudrait pas oublier ses fameux assistants, un bataillon d?une dizaine de jeunes gens d?allure aussi peu classique qu?efficace, à l?image du sympathique Jon-Jon, diplômé en droit, qui vous ouvre la porte vêtu d?un débardeur rouge laissant voir ses nombreux tatouages et sur le bureau duquel trône un nounours vert fluo géant.

A 11 heures du soir il est toujours là. Aucun d?entre eux ne semble par ailleurs avoir entendu parler du timbre-poste : tout, à la New York Review of Books, fonctionne par mail, fax, coursiers, Fedex (service de messageries). C?est cela aussi, la méthode Silvers. Qui a dit que la revue tendait à devenir un refuge de l??establishment de gauche bien-pensant??

Alexandra LAIGNEL-LAVASTINE

© Le Monde

Distribué par The New York Times Syndicate

?Le succès tient d?abord à l?efficacité du mystérieux tandem que forment Robert Silvers et Barbara Epstein, sa fidèle collaboratrice depuis... quatre décennies ! A eux deux, ils se chargent de commander puis de relire les articles, une tâche qu?il est hors de question de déléguer à un quelconque comité de rédaction.?

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