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René Rivière ou 40 ans de presse mauricienne contemporaine
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René Rivière ou 40 ans de presse mauricienne contemporaine
La soudaine disparition de René Rivière, loin de son champ d?action quotidien, plonge la presse mauricienne dans un deuil sectoriel pour plusieurs raisons. Il demeure, pour la présente génération de journalistes, le vivant exemple d?une sincère confraternité professionnelle, faite de franche camaraderie, en dépit des différents bords politiques ou idéologiques pouvant opposer les différentes rédactions employant le présent corps journalistique.
Sa longue carrière professionnelle, débordant largement l?espace de quatre décennies, sa prodigieuse mémoire, son étonnante perspicacité lui permettant de flairer toute vérité qu?on veut placer sous le boisseau, font de celui qui nous a quittés une banque de données vivante et ambulante (car René ne se déplace qu?à pied ou en autobus, preuve d?une disponibilité de tout instant pour qui veut faire un bout de chemin et un brin de causette avec lui).
Le souvenir qu?il nous lègue, fait d?intégrité professionnelle, de loyauté irréprochable, de bonté d?âme inaltérable, de jeunesse d?esprit proverbiale, d?humour caustique et folklorique, planera pendant longtemps encore sur nos innombrables conférences de presse de chaque jour. Il faut espérer que celles, de ce triste mois de mars 2005, seront précédées d?un temps de silence et de recueillement en mémoire de celui qui laisse un vide indiscutable dans la profession.
Les journalistes, participant à toute conférence de presse, dans les jours à venir, pourraient inviter les promoteurs des différents points de presse à rendre un hommage public à celui qui mettait tout son zèle médiatique à transmettre à ses lecteurs le contenu de toute information crédible et instructive.
Il doit rester le symbole vivant du respect dû par les journalistes aux différentes facettes de l?information, permettant aux lecteurs qui le souhaitent et le veulent, de savoir ce qui se passe d?important autour d?eux et de pouvoir vivre ainsi en communion avec les autres membres influents de la famille nationale mauricienne.
Dans une certaine mesure, René Rivière a travaillé pour ce qu?on peut appeler la presse partisane et à laquelle il a définitivement donné des lettres de noblesse, en refusant, d?une part, de s?abaisser à certaines indignités propres à certains milieux politiques et, d?autre part, en permettant à sa camaraderie professionnelle débordante de transcender toujours les clivages parfois inéluctables malheureusement, à condition toutefois que ses interlocuteurs de bords politiques différents et adverses sachent faire preuve d?une transcendance égale à la sienne.
Ses qualités humaines et professionnelles lui donnent droit désormais à un respect et à une estime tous azimuts. Il avait son franc-parler. On connaissait ses choix et ses préférences politiques. Il ne les a jamais dissimulés. Cela lui fait honneur. Dans certains milieux, on craignait sa plume, sachant devenir redoutable au besoin et toujours capable au moment opportun de mettre les points sur les ?i? et de rappeler de précédents propos et événements, capables à tout moment à inviter son contradicteur à la plus grande discrétion, au profil bas et à la prudence requise s?il voulait s?épargner un déballage en règle plutôt compromettant.
<B>Trait d?union entre les générations de journalistes</B>
Ce que les journalistes de la présente génération et des générations à venir ne doivent jamais oublier au sujet de René Rivière, c?est qu?il n?est nul besoin d?appartenir à une rédaction à grand tirage ou à forte audience pour susciter respect et estime dans les milieux journalistiques et se faire apprécier sur le plan professionnel. Jusqu?à sa dernière conférence de presse, René est demeuré, à nos yeux, non pas un carriériste sans scrupule, mais un journaliste intègre, un loyal serviteur de l?information, oeuvrant pour ce qui était, à ses yeux, la vérité objective.
Les moyens et les offres ne lui ont pas manqué d?améliorer son ordinaire et son niveau de vie, en se mettant à la solde d?une entité politique ou économique, en devenant l?attaché de presse ou le chargé de relations publiques d?un parti politique, d?un gouvernement, d?une entreprise où sa compétence rédactionnelle aurait pu trouver une rémunération plus appropriée à ses indiscutables qualités. Jusqu?au bout, il est resté fidèle au journal capable de publier ses articles d?information, sans chercher à l?influencer indûment vers une école de pensée pouvant ne pas être la sienne.
René Rivière demeure aussi le trait d?union entre plusieurs générations de journalistes et même de journalisme. Quitte à répéter ce que beaucoup et de mieux informés savent déjà, il n?est pas superflu, dans le cadre de cette chronique historique, de revivre par la pensée cette évolution de la presse écrite mauricienne des années 1950 aux années 1980, évolution qu?il marque de son empreinte indélébile.
D?autres confrères ont parlé de lui en tant que soldat mauricien combattant en Afrique du Nord et au Proche-Orient, faisant partie de la force policière et du corps professoral après sa démobilisation. Il vit alors, avec d?autres jeunes de son âge ou plus jeunes que lui et qui ont pour nom Rivaltz Quenette, Eddy Chang Kye, Edouard Maunick, Emmanuel Juste, Yvan Achille, Jean Delaître, Jean Georges Prosper, un espoir d?émancipation politique et économique face à la toute-puissance d?une oligarchie politico-économique déjà en voie d?extinction et que symbolise puissamment Le Cernéen de Noël Marrier d?Unienville.
Advance des années 1950 et 1960 peut être considéré comme le meilleur quotidien de cette époque. Il a bien appris les leçons de journalisme que dispensent à Beejadhur, Raoul Rivet et Hervé de Sornay, au temps béni de la Feuille Commune (Le Cernéen, Le Mauricien et Advance) entre 1942 et 1948. Beejadhur aidé, tour à tour, par André Masson, Marcel Cabon, Willy Ferry, Francis Collendavelloo, parvient à faire de son journal, pourtant l?organe du Parti Travailliste, dirigé par Seewoosagur Ramgoolam, un journal crédible, en ouvrant justement ses colonnes à une information tous azimuts, côtoyant des opinions, entre autres, travaillistes.
Il sait faire appel à des collaborateurs prestigieux ayant pour noms Robert Edward Hart, Malcolm de Chazal, SSR lui-même, Jay Narain Roy, Somdath Bhuckory, Deepchand Beeharry, Jean René Noyau, Marcelle Lagesse, Auguste Toussaint et même Claude Huc, le véritable doyen de la presse mauricienne. Comparé à l?ouverture d?esprit dont fait preuve l?Advance des années 1950 et 1960, les autres quotidiens de cette époque font preuve de sectarisme, en refusant notamment d?aborder des réalités par trop étrangères à leur lectorat, pratiquant de ce fait une sorte de mépris qui ne peut que susciter la méfiance d?une nouvelle génération d?intellectuels et de citoyens, motivés par la mise en place du suffrage universel et d?un système ministériel, et rêvant nuit et jour à l?indépendance politique de l?île Maurice.
C?est cet Advance militant pour l?Indépendance et promouvant la pense politique d?un gouvernement ramgoolamien, que décide de servir René Rivière. Malheureusement pour lui les lendemains de l?Indépendance sont moins glorieux et moins réjouissants pour la rédaction du journal de la rue Dumas et pour ses employés. Deux raisons à cela. La première est qu?une nouvelle rédaction (Marcel Cabon est allé renforcer la division ?information? de la Mauritius Broadcasting Corporation que dirige son confrère Jean Delaître) ne parvient pas à mettre en place une propagande gouvernementale médiatique crédible. La presse partisane n?attire guère le lectorat même travailliste.
Philippe Forget l?a bien compris. Après trois ou quatre ans de vaches maigres et d?incertitude, il transforme carrément son Express de journal travailliste (dans l?île Maurice des 44 % d?hostilité à l?indépendance, cela ne pardonne pas) qu?il était à sa naissance, en avril 1963, en un journal neutre sur le plan politique, indépendant par rapport aux blocs politiques en présence, comprenant depuis peu un nouveau venu, en la personne des militants du Mouvement Militant Mauricien. L?Express devient un journal au service du développement tous azimuts de la jeune nation mauricienne.
<B>De la place pour les journaux de qualité</B>
Aidé d?une équipe comprenant entre autres Pierre Renaud (et sa confiance instinctive tournée de préférence vers les plus jeunes), Percy Mc Gaw, Suleiman Patel, Jean Claude de L?Estrac, Bijaye Mahdou (jeunesse rurale et jeunes fermiers), Jean Balancy, Gilles Forget, Luc Olivier, Lindsay Rivière et Sydney Selvon (momentanément, jusqu?à ce qu?ils aillent mettre en pratique au Mauricien voisin cette vision nouvelle du journalisme), Annie Cadinouche (l?actualité mauricienne vue par l??il avertie et critique d?une Mauricienne hors pair), Philippe Forget crée une nouvelle manière de pratiquer le journalisme à Maurice, devant distancer jour après jour ce qu?on peut surnommer le journalisme de papa et dans lequel s?enferme malheureusement l?Advance des années 1970 et 1980.
Ce nouveau journalisme à la manière de Philippe Forget, fait d?articles objectifs, crédibles, documentés, fondés, contre-vérifiés, ayant subi avec succès l?épreuve du filtre rédactionnel intransigeant mis en place, agrémentés des belles photos de Vel Kadaressen, bénéficiant d?une impression irréprochable, attire une clientèle de jeunes cadres, de jeunes étudiants, intéressés à se référer jour après jour à un journal épousant leurs aspirations et répondant à leur soif d?information.
Il a cependant des antécédents qu?on peut curieusement retrouver dans l?Advance des décennies 1950 et 1960, dans Le Cernéen quand on laisse le doyen de la presse mauricienne être animé par Roger Merven et par Alain Dalais, ainsi que dans l?Action que dirige l?ami Rog de 1957 à 1965.
Ce nouveau journalisme, privilégiant l?information tout en multipliant de nouvelles rubriques (littéraire, scientifique, histoire, économique, féminine, cinématographique, culturelle, chant, musique, livres, petites annonces) ira de progrès en progrès. Après être passé de la composition monotype à la linotype (machines pouvant composer et fondre les caractères d?imprimerie isolément ou par bloc d?une ligne), et s?être doté du matériel photographique lui permettant de produire ses propres clichés, ce nouveau journalisme s?équipera de presses offset, de presses couleurs, de télescripteurs lui permettant de recevoir instantanément textes et images du monde entier, d?ordinateurs, de mise en page assistée par l?ordinateur, de téléphones cellulaires, etc.
Le prix à payer est cependant lourd et pesant. Les frais généraux augmentent considérablement. Les recettes publicitaires et de vente doivent augmenter conséquemment. Le journal de papa fait de quatre pages de grande surface ou huit de format tabloïd survivent difficilement dans un tel environnement. C?est pourtant ce journalisme que René Rivière choisit de servir jusqu?au bout. Un journalisme qui demeure une profession et qui refuse de devenir une industrie, devant ratisser large et s?abaisser afin de fidéliser une audience de plus en plus large pour augmenter sa part du marché publicitaire.
Le message, que nous laisse René Rivière, c?est qu?il y aura toujours de la place au sein de la population mauricienne, pour des journaux de qualité dans lesquels elle retrouvera ses aspirations et ses espoirs d?un monde meilleur et plus fraternel. Le format, la technologie adoptée, les moyens utilisés, ne doivent jamais l?emporter sur la qualité de leur contenu rédactionnel et sur la formation tous azimuts des ressources humaines employées. Le meilleur hommage qu?on puisse rendre à René et à ses 40 ans de militantisme journalistique, est peut-être de publier un album souvenir que ses confrères pourraient remplir en racontant, à l?intention de ceux qui viendront après nous, ce qu?a été le journalisme avant et après René Rivière. Une initiative que le Media Trust pourrait matérialiser.
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