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Regards sur ces artistes qui ont illuminé nos vies pendant l?année 2003
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Regards sur ces artistes qui ont illuminé nos vies pendant l?année 2003
? Rien de tel qu?un inventaire pour prendre conscience de la valeur de nos assets intellectuels.
? Ils ne valent pas un cash à l?eau ni deux sous-marins, diront les plus experts de nos comptables.
? La preuve : ils ne sont pas listés au Stock Exchange. D?autant plus qu?il faut souvent débourser des centaines ou des milliers de roupies pour les acquérir.
? Ils ne sont certes pas donnés mais pour leurs acquéreurs, quelle aubaine ! La quasi certitude d?être considérés comme des connaisseurs, des hommes de goût, des hommes intelligents.
? Cela leur fera une belle jambe.
? Effectivement, nous ne parlons pas ici de fric mais de richesses intellectuelles, de trésor spirituel.
? Un trésor culturel qui se valorise avec le temps. Exemple : les gouaches de Malcolm, hier dédaignées par certains et aujourd?hui introuvables.
? L?année culturelle 2003 a été riche.
? Plus riche que les années précédentes ?
? Difficile de le dire. Les statistiques ne sont ici d?aucun secours. Le constat est toutefois rassurant. La création littéraire et artistique ne tarit guère à Maurice. La moisson demeure abondante.
? Les consommateurs peut-être pas assez nombreux pour doper la production et, surtout, remotiver les désespérés.
? L?arbre des produits finis et rendus publics ne doit pas, en effet, cacher la forêt des créateurs aussi talentueux mais qui, échaudés par de précédentes douches froides, préfèrent désormais produire à huis clos, à leur usage personnel, pour leur propre satisfaction, préférant parfois même le faire en cachette afin de ne pas être tournés en dérision par les leurs.
? Le cru culturel 2003 est toutefois d?une qualité telle pour nous faire regretter que tant de pierres précieuses ne trouvent pas preneurs.
? À croire que nous formons une nation de pourceaux.
? Jetons donc un coup d??il sur la production artistique 2003. En précisant qu?il ne s?agit pas d?un bilan exhaustif, mais d?un simple rappel du contenu artistique des chroniques dominicales d?expresso.
? Qui dit coup d??il, dit regards, vision, images, expositions, galeries?
? Mais toujours pas de galerie nationale.
? Nationale, peut-être. L?État prend souvent des calendes grecques pour matérialiser un projet promis, caressé, mais longtemps attendu. Ici plus qu?ailleurs, la pose de la première pierre est suivie de tant de pauses qu?il conviendrait peut-être de s?intéresser davantage à celle de la deuxième pierre, en croisant les doigts pour que cette deuxième devienne seconde pierre.
? C?est que l?État pense trop bâtiments à construire, à aménager, à entretenir?
?? et commissions à verser?
?? au lieu d?aller à l?essentiel, à savoir des ?uvres d?art à acquérir, à collectionner, à répertorier et à exposer sur une base itinérante dans les centaines de bâtiments publics à travers le territoire mauricien, îles lointaines comprises.
?Ne sous-estimons pas pour autant nos galeries commerciales. Elles font certes boutiques trop achalandées. Les peintures superposées s?écrasent mutuellement. Mais quel panorama vivant et renouvelé de la peinture mauricienne.
Et surtout l?occasion d?admirer l??uvre des peintres faisant l?économie des expositions et préférant l?offrir en vente directement sans passer par l?intermédiaire des critiques nébuleux quand ils existent et pondent leurs observations aigres-douces.
?Les touristes, plus intelligents que les locaux, ne s?y trompent pas. Ils y font de longues et fructueuses escales.
? L?événement artistique et public fait pourtant la part belle aux expositions. ?Ces rendez-vous ponctuels que nos artistes les plus fidèles et les plus attentionnés offrent généreusement à leurs fans et aux amateurs de beaux-arts.
? Année 2003 privilégiée avec d?abord nos peintres figuratifs aussi talentueux que maîtres de leur art, si habiles à ressusciter sur leurs toiles l?émotion de coups de foudres esthétiques antérieurs.
? Roger Charoux, bien sûr.
? Qu?on retrouve intact et renouvelé d?un rendez-vous à l?autre.
? Et qui pousse la fidélité à demeurer fidèle à un format que d?aucuns pourraient trouver restreint.
? L?essentiel est que l?artiste s?y sente à l?aise.
? Et que le format choisi lui permette de ressusciter la beauté d?un lieu.
? Charoux, mais aussi Jocelyn Thomasse.
? Même regard amoureux sur une île Maurice en train de disparaître.
? Mais avec une plus grande liberté pour poétiser et idéaliser ce que l?artiste voit.
? Chez Thomasse le message l?emporte sur le respect de la réalité, plus manifeste chez Charoux et chez Pascal Lagesse, en attendant que Marc Randabel retrouve l?adresse de nos galeries d?art si méritantes et si dignes d?éloges.
? Un respect excessif pour la réalité qu?on pourrait peut-être reprocher au si méritant Siddick Nuckcheddy.
?Il tire la sonnette d?alarme : des pans entiers du vieux Port-Louis disparaissent à la vitesse Grand V. Pas le temps ni l?endroit pour poétiser.
? Pas sûr. La poésie réussit là ou parfois échoue la photographie.
? Ce mélange de réalisme figuratif et de création artistique alterne en tout cas chez le tandem Deberg et Lacouture.
? Au point de ne plus savoir qui est plus vrai du figuratif ou du réel revu, simplifié et ainsi sublimé.
? Mais la peinture n?est pas que le figuratif.
? Elle est aussi devenue exercice spirituel.
? Et même chemin de croix.
? Créole de surcroît.
? Chemin de la croix bord la mer selon Vaco.
? Sacré Vaco !
? Bienheureux Vaco !
? Le chemin de croix est édifiant et Vaco est son peintre.
? Claude Béthuel s?intéresse aussi aux saintes femmes, icônes véridiques d?une île Maurice pas seulement souffrante.
? Il croit dans les formes et les rondeurs féminines, pour restituer avec grâce et finesse et à notre profit leur amplitude et tous leurs charmes.
? Ariana Aumeeruddy-Cziffra fait état d?une autre féminité. Plus brutale. Plus expressive. Plus explosive. Elle a donné les premiers coups. D?autres doivent suivre. Elle doit lever le rideau sur sa vision de la femme. L?art n?est pas uniformité mais diversité, variété, richesse.
? Nous ne sommes heureusement pas dans l?affligeant domaine du ranking crucifiant la masse des enfants de Maurice, afin qu?une poignée d?enfants privilégiés de la haute bourgeoisie d?État aient accès aux meilleures places dans les meilleurs collèges d?État ou accaparés, avoir accès plus tard aux meilleures bourses d?études supérieures et prétendre à la succession de leurs géniteurs aux plus hauts échelons et aux postes suprêmes de décisions. Au royaume des Beaux-Arts, il suffit d?avoir un message à transmettre, une vision du monde et de la vie et suffisamment de talent pour que le message soit à la fois accessible au plus grand nombre et capable de transcender la fugacité condamnant à mort ce qui ne doit pas durer.
? On s?en contrefiche des Perm Sec du xixe siècle mais on s?extasiera toujours devant la fulgurance d?un Sérandat de Belzim, devant la mélancolie d?un Sidaner, devant la maîtrise d?un Lisis Boucherat ou d?un Alfred Richard.
? Dans la veine nouvelle et féconde d?Ariana, il y a la vision artistique du subconscient féminin de Varsha Rambarossah.
? Avec une touche de féminité orientale et indianisante plus marquée.
? Plus voilée mais aussi moins universelle, moins exposée.
? Mais tout autant sympathique.
? Le pinceau ne doit pas faire oublier la camera.
? Et ici on peut compter sur Yves Pitchen pour faire fondre un corps féminin à l?intérieur d?un arbre aux mille troncs ou le poser au milieu de rochers mille fois répétés au bord de mer.
? Là où la vague, venue des fonds de l?océan, surgit pour fouetter ou caresser des formes féminines à faire damner un saint.
? À regarder en tout cas avec un regard sain.
? Mais comment conserver un esprit sain dans une île Maurice méprisant autant les photographes au point de les rabaisser à des tâches commerciales et alimentaires ?
? Que faire pour qu?un Yves Pitchen, un Christian Bossu-Picat, un Jameel Peerally et tant d?autres, et tous ces photographes amateurs talentueux qui s?ignorent, aient à leur disposition la photothèque nationale digne de leur savoir-faire et où les masses de Mauriciens pourraient venir apprendre à regarder leur île avec des yeux neufs, des yeux d?artistes, des yeux d?amoureux éperdus, avec les yeux de Paul pour Virginie.
? Il suffit de savoir que Marie-Noëlle et Tristan Bréville doivent, aujourd?hui plus que jamais, se battre désespérément dans une indifférence si générale au point qu?un Lord-maire de la cité de Port-Louis, pourtant leur voisin, n?ait pas trouvé une minute pendant toute une année mairale pour entendre leurs griefs.
? Et l?on ose après tout revenir nous rebattre les oreilles avec d?autres projets bétonnants et détonnants de parcours culturel.
? L?Hôtel de ville de Paris et Bertrand Delanoë, en tout cas, accueillent actuellement Krishna Luchoomun.
? La preuve que nul n?est prophète ni poète dans son pays.
? Une façon comme une autre de nous rappeler que nombreux sont les étrangers mieux qualifiés que nous et plus aptes à comprendre des artistes aussi talentueux que Khalid Nazroo et Geeta Mohit Pusun.
? Ils sont trop en avance sur leur temps.
? Ce qui nous permet de clore cette revue des expositions artistiques de 2003 avec la consécration de Laval Ng et de la BD made in Mauritius, accédant enfin parmi les meilleurs sur le plan international.
? Peut-être trop tard pour ROG dont il serait pourtant temps de rééditer son Maumau le Dodo.
? Mais peut-être encore assez tôt pour une pléthore de dessinateurs et coloristes locaux, Henri Coombes et son truculent Ticoulou en tête.
La chronique philo
Cet obscur objet du désir</B>
Les philosophes nous disent que le désir est manque, et le manque douleur ; le bonheur exige donc la réduction des désirs. Pourtant, le désir est vécu comme joie. S?il est vrai que le désir naît de la privation, qu?il est privation vécue, c?est la conscience de ce manque qui fait de la satisfaction du désir une jouissance. Cette jouissance, certes, ne dure qu?un instant, puisqu?elle est à la fois ce par quoi le désir consomme son objet, et ce en quoi il se consume « comme le fruit se fond en jouissance/comme en délice il change son absence », selon le célèbre poème.
L?instant de la jouissance est celui de la possession et de la disparition. Mais, si fugace que soit le plaisir, qui ne le cherche ? Et, avant la satisfaction, le désir, comme représentation du plaisir futur, en est l?avant-goût autant que le manque ; comme mouvement vers la satisfaction, le désir est joie et non, comme l?affirme même cette philosophie qu?on nomme hédonisme, souffrance. Ou, plutôt, cette souffrance est elle-même objet de désir, car elle est la vie même. Ne pas désirer, c?est impossible, et nul ne le désire.
Qui désire ce repos que les anciens nommaient ataraxie ou apathie, et qu?ils ne croyaient désirable que parce qu?elle était le but qu?ils visaient, non l?état qu?ils avaient atteint ? Qui se veut repu, impuissant, impassible ? Qui désire la mort, ou cette anticipation de la mort qu?est la vieillesse ? Les hommes s?ingénient à multiplier leurs désirs non parce qu?ils veulent multiplier leurs souffrances, mais parce qu?ils veulent vivre et se sentir vivre. Vivre sans désir, c?est perdre son temps ; laisser s?écouler la brève durée de notre vie sans y prendre garde, tels ces malades maintenus dans le coma, qui sont encore vivants pour les médecins et l?état civil, et ne le sont plus pour eux-mêmes.
Ce que nous désirons, c?est tantôt ceci, tantôt cela ; mais, au-delà de ces désirs multiples et changeants, ce que nous désirons, c?est désirer toujours. Toujours, c?est-à-dire sans cesse jusqu?à la fin, puisque nous savons que nous sommes mortels ; mais ce que nous désirerions, si nous ne savions pas que ce désir est vain, c?est désirer sans fin. C?est leur désir que les hommes ont projeté dans la mythologie, où des dieux immortels poursuivent, d?un désir toujours jeune, des proies inépuisables. Le rêve que caresse tout homme, c?est celui de l?élixir de longue vie, à moins qu?il n?attende du progrès de la médecine que le rêve devienne réalité. Parce qu?il désire et désire désirer, tout homme veut l?immortalité.
(Propos recueillis par Yvan Martial lors d?un débat organisé autour du thème : « Les expositions artistiques de 2003 »)
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