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Raconter à l?ancienne
La Mare aux Songes de J. Lucien Maujean, comme indiqué en couverture de chaque tome, se veut appartenir au genre littéraire romanesque. Mais le roman n?est pas qu?une histoire fictive au genre narratif prosaïque. C?est un art. Un art qui évolue et qui revoit les critères esthétiques auxquels il se doit de répondre. Et, à bien y voir, l?on ne peut s?empêcher de remarquer que le roman de Maujean est raconté à l?ancienne. Trois éléments présents dans la technique de narration le confirment : la temporalité, la digression narrative et la subjectivité dominante. L?indice est donné dès les premières pages : l?histoire est racontée au passé par un narrateur omniprésent et omniscient qui s?autorise, autant que possible, à faire des digressions avant de revenir à l?idée directrice.
La plupart de nos romanciers contemporains savent que raconter une histoire au passé, c?est faire du roman un récit qui présente les événements en ordre chronologique ? d?où la forme historique caractérisée du roman. La dimension de l?avenir est exclue, décapitée, et le temps devient irréversible et prévisible. Il n?y a plus de spontanéité des faits. Le sort des personnages est fixé à l?avance, ici par les influences sociales, parce qu?il s?agit d?un roman social. Le lecteur ne vit pas l?histoire dans l?instant présent et a du mal à se sentir impliqué. Cela décroît son intérêt dès le début même du roman. En somme, il est éloigné de l?histoire parce que celle-ci est rendue moins vivante.
Par ailleurs, ce style d?écriture permet à l?auteur-narrateur d?opérer une série de glissements dans le passé antérieur devant, par exemple, la présentation d?un nouveau personnage ou d?un nouveau lieu. Ainsi, lorsque le personnage principal Jérôme Marillac atterrit à Durban, le narrateur se lance dans des explications d?ordre historique sur la ville, allant de détails sur son exploitation agricole à ceux sur la vie du Mahatma Gandhi qui y séjourna pendant vingt-et-un ans.
Certes on n?est pas en face de la digression que marque Victor Hugo dans Les Misérables, lorsque son héros, Jean Valjean, se retrouve dans les canalisations des égouts parisiens : plusieurs chapitres traitent de l?histoire de ces égouts pendant que le personnage cherche la sortie de ce dédale vertigineux. Mais dans La Mare aux Songes, il y a des moments où l?on se croirait bien être devant une écriture hugolienne ou balzacienne. C?est un style d?écriture que nos romanciers modernes utilisent très peu.
Il est d?usage de notre temps de faire des romans au contenu qui, sans être obligé d?exclure systématiquement toute digression, va à l?essentiel afin d?aider le lecteur à maintenir le fil conducteur de sa lecture. La règle de l?unité d?action trouve ici sa véritable valeur utilitaire. Un romancier qui construit une histoire en superposant une série de petites histoires qui évoluent parallèlement risque d?égarer son lecteur dans un labyrinthe d?événements. Il pourrait bien manquer son objectif.
Par ailleurs, cette pratique, parce qu?elle favorise la description narrative à outrance, tend à développer un point de vue privilégié qui est celui de l?auteur-narrateur qui devient en réalité le seul véritable personnage. Sa vision envahissante et obsédante étouffe celle du lecteur. Lorsque le narrateur donne ses impressions, il englobe celles du lecteur aussi bien que celles de chaque personnage en les simplifiant et en les généralisant. Ainsi décide-t-il que, parmi tous ceux qui se retrouvaient autour d?une table pour le déjeuner, ?personne n?avait vraiment envie de goûter, mais chacun voulait entendre les autres parler de leurs soirées respectives?.
La subjectivité du narrateur va jusqu?à pénétrer, avec assurance, et prendre possession de la pensée des animaux :?Le chien ne faisait à présent aucun rapprochement, entre lui et le vague ectoplasme qu?il avait perçu ce soir là, car il vint lui lécher la main avec allégresse?. Aucun lecteur ne peut changer quoi que ce soit quant à l?action du chien qui a léché la main du personnage dans les années cinquante. L?interprétation est donnée une fois pour toutes. Le jugement du lecteur est contrôlé par celui du narrateur qui le précède et qui se place à une étape supérieure.C?est ainsi que La Mare aux Songes tend à donner au lecteur un passé, un vécu, repensé selon le jugement de l?auteur. C?est là un aspect que le roman moderne tend à éviter.
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