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Raconter notre Histoire

14 novembre 2004, 00:00

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«Mauriciens, enfants de mille races » fait partie des rares ?uvres qui respirent un mauricianisme réel. En 1999, Jean-Claude de l?Estrac nous avait déjà fait don du précieux fascicule « l?Histoire racontée à mon petit-fils ». Son nouveau livre, lancé le 10 novembre, vient enrichir de fort belle manière l?historiographie mauricienne.

L?angle choisi pour raconter l?Histoire est un parti pris. Elle n?est pas neutre. Les spécialistes y verront du Michelet ou encore une inspiration de l?école française des Annales. À travers le peuplement, ce sont les hommes et les femmes, les acteurs dont il s?agit. C?est toute la lente et complexe alchimie de la société mauricienne « in the making » au fil des années, des décennies et des siècles qui est racontée. C?est certainement la première fois que l?histoire de Maurice de cette période est racontée avec à la fois autant de simplicité, de clarté, d?honnêteté et de rigueur.

Loin des fantasmagories sectaires, des visions ethnocentristes, des conceptions manichéennes, des postures qui relèvent d?un travesti historique, des démarches renvoyant davantage à la manipulation réductrice qui ne veut pas dire son nom,

« Mauriciens, enfants de mille races » est animé d?une philosophie profondément humaniste, et est servi par une architecture claire et simple, et surtout d?une écriture limpide. Cela donne un livre-témoignage vivant, un livre-synthèse complet de grande qualité. « Mauriciens, enfants de mille races » se lit d?un seul trait. C?est la formidable plume de Jean-Claude de l?Estrac, devenue outil pédagogique qui permet cette prouesse pour un livre d?histoire ayant un sujet rébarbatif au départ.

Le lecteur après avoir lu « Mauriciens, enfants de mille races », n?est plus le même qu?avant. S?il connaissait déjà l?histoire de cette période, il aura la bonne sensation d?avoir survolé une nouvelle fois cette tranche historique car la synthèse est complète et agréable à lire. En sus de cela, il aura découvert des aspects qu?il n?a vu traiter nulle part ailleurs. Les esclaves ne sont plus anonymes, ils sont des hommes et des femmes ayant une culture, une société et une civilisation d?origine. Et pour la première fois dans un ouvrage, est mise en lumière la complexité des rapports sociaux entre les groupes qui ne correspond guère au simplisme réducteur de la coïncidence classe-ethnie. Cette complexité et d?autres aspects s?y rattachant, s?ils ont été à plusieurs reprises relevés le temps d?un article ou d?une émission de radio ou de télévision, se retrouvent pour la première fois exposés dans un ouvrage dont l?ambition est de toucher le grand public.

Le lecteur qui ne connaît pas l?histoire de cette période de notre pays aura une vue complète de la diversité et de la richesse du peuplement de l?île jusqu?à l?arrivée des Anglais. Il aura compris que la réalité historique de Maurice ne se réduit pas à des schémas simplistes opposant les races. Car au-delà du métissage physique, nous Mauriciens, quelles que soient nos origines, sommes devenus, au terme d?un long processus d?interactions constantes, tous des métis, des « enfants de mille races ».

Peut-on souhaiter que ce livre augure une nouvelle ère de la production historiographique. Oui, Jean-Claude de l?Estrac a raison quand il déclare qu?au lieu de continuer à reprocher aux Mauriciens leur manque d?intérêt pour l?histoire, les historiens devraient s?intéresser aux Mauriciens en leur donnant de quoi lire. À ce jour, on ne peut pas dire qu?il existe une production dans ce sens. Il serait bien que nos historiens professionnels, dont certains ont à leur actif de superbes études historiques, réfléchissent sur comment mieux contribuer à l?entreprise de diffusion de la connaissance historique. Et si une des retombées de « Mauriciens, enfants de mille races » serait l?envie de raconter de façon très agréable les multiples facettes de notre riche histoire, ce serait un accomplissement supplémentaire.

L?ouvrage renvoie à une philosophie de l?histoire et à une vision de notre société. Une philosophie et une vision qui se nourrissent d?un respect des réalités historiques qui refusent le dogmatisme idéologique. Le processus de démocratisation de la politique depuis 1885 s?est accompagné de l?exploitation des différences ethniques, donc liées à la question du peuplement. Les politiques continuent de faire de cette exploitation leur fonds de commerce.

C?est un fait que l?homme politique entretient un rapport complexe avec la vérité, donc de la vérité historique. L?histoire comporte un enjeu politique. L?homme politique est tenté d?en faire un enjeu politicien en imposant sa vision et ses « vérités historiques ». Une autre grande qualité de l?ouvrage de Jean-Claude de l?Estrac, c?est qu?il s?inscrit à faux contre ce travers. L?Histoire en sort gagnante.

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