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Qui va à la chasse?
Aline GROËME-HARMON
Il s?est arrangé pour cela. Aménageant ses congés annuels en fonction de sa passion. Dès demain, Kris Lutchmeenaraidoo, directeur du groupe Mauritours, endossera ses habits de directeur de chasse pour ses premiers coups de fusil de la saison.
Une semaine qui s?annonce riche en émotions, des parties étant déjà prévues pour mardi et jeudi également. Le ?travail? de Kris Lutchmeenaraidoo, par ailleurs propriétaire du Pradier, terrain de chasse situé à côté de Grand-Bassin, consiste à ?s?occuper du tirage pour allouer les chutes?.
En clair : c?est le sort qui détermine l?endroit où le chasseur sera assis pour l?affût. La ?chute? est un périmètre qui comprend une éclaircie avec son mirador. Il est convenu que le chasseur doit attendre que le cerf, qu?il a dans sa ligne de mire, soit dans cette zone pour le tirer.
Tirer ? Le mot qui fait tiquer. Le mot qui évoque des images de bête aux abois, de sang, de mort. Parole aux chasseurs. ?C?est un sport !? ?C?est une passion !?
?La veille d?une partie de chasse, c?est comme un rituel. Tenue de chasse, bottes. L?indispensable parapluie, les couches de pull-over pour affronter les matins d?hiver. Sans oublier sa thermos de café et les sandwiches.?
Kris Lutchmeenaraidoo, chasseur, ?par coïncidence? depuis 1975, explique : ?Au tout début de Pradier, je m?asseyais sur ma chute sans tirer. J?étais triste mais pourtant quand j?allais chasser chez des amis, je n?avais pas la même réaction. Cela a duré pendant deux ou trois ans. Je me suis conditionné en me disant que chasser sert à la rotation du troupeau et puisqu?il y a un quota à respecter et que de toute façon, ces bêtes vont être tuées par d?autres, autant que ce soit par moi. Si demain on ne tue pas ces cerfs, ils deviendront une nuisance.?
De son côté, Raj Bappoo, chasseur qui avoue dans un soupir, ?qu?il préfère les parties de chasse aux fonctions officielles où il accompagne son épouse ministre?, ce n?est pas l?adrénaline du coup de fusil qui importe le plus. ?Chasser, n?est pas tuer. C?est les retrouvailles avec les amis, la camaraderie qui règne dans ces parties de chasse. Soit on tue les animaux, soit on les laisse mourir de faim.?
La sensibilité au sang qui coule, à la mort dans les yeux de biche qui se figent pour l?éternité, Rajen Chakawa, propriétaire de Jet Ranch à Mare-Longue et l?un des directeurs de chasse avec ses frères Anand et Sanjeev, l?attribue davantage aux enfants. Ceux qui n?ont encore jamais vu d?animal mort, qui n?ont jamais assisté à la partie de chasse. Propriétaire de chassé, il admet les enfants à partir de huit ou neuf ans aux parties de chasse. ?Évidemment ils sont sous la surveillance des parents.? Exemple concret, le fils de huit ans de ce directeur de Mikado l?accompagne régulièrement lors de ces sorties.
Raj Bappoo aussi a commencé tôt. Vers 14-15 ans, avec ses trois frères, ils suivaient leur père du côté de Rivière-Noire, Case-Noyale et Chamarel. ?Aujourd?hui, j?ai 63 ans, faites le compte.?
Son premier fusil, c?est son père qui le lui a offert pour ses 20 ans. La première arme, les chasseurs s?en souviennent toujours. Précieuse, il ne s?en sépare que rarement. La conservant, la bichonnant, la sortant parfois pour les lièvres.
De mémoire, le chasseur peut vous réciter la date à laquelle il a obtenu son permis de port d?armes, et la liste de fusils qu?il a achetés et vendus. Celui dont il a hérité ou qu?il a reçu en cadeau de proches. Raj Bappoo nous confie que cette semaine, il s?est séparé d?une carabine achetée en Australie au début des années 1980.
Son nouveau fusil, c?est samedi prochain qu?il étrennera lors d?une partie à Mexico, un terrain situé dans les parages de Trou-Kanaka et Bois-Chéri. ?Une partie de chasse, c?est comme un jour de pique-nique pour un écolier. L?excitation qui monte quelques jours avant la date, les préparatifs la veille et le réveil vers quatre heures du matin, le jour J.
La veille d?une partie de chasse, c?est comme un rituel. Tenue de chasse, bottes. L?indispensable parapluie, les couches de pull-over pour affronter les matins d?hiver. Sans oublier sa thermos de café et les sandwiches pour petits ou grands creux. C?est aussi le moment de nettoyer son fusil, de prévoir les munitions.
Soupape à pression
L?heure du réveil dépend aussi de la distance entre le domicile et le terrain de chasse. Pendant que le chasseur est en route, le propriétaire de chassé lui, réveillé bien avant l?heure, s?affaire pour satisfaire les ? invités des invités et les invités des chiens?.
Une appellation que Kris Lutchmeenaraidoo ?n?aime pas? même s?il reconnaît que ?sans chiens, il n?y a pas de chasse. Ce sont eux qui rabattent les bêtes vers les chasseurs?. Ariégeois, griffon fauve de Bretagne, griffon bleu de Gascogne, chiens de race mais aussi des demi-sang ou même des roquets entraînés pour la chasse, explique Michel Sauzier, connaisseur en la matière.
Une fois que chaque chasseur est posté, qu?on ?lâche la tournée?, c?est-à-dire que les chiens vont lever le cerf dans les bois et les fourrés, c?est l?affût qui commence. En général de 8 h 30 à midi. C?est le chasseur face à la Nature. ?Mo nepli ena enn sou traka lerla. Pena lagazet, pena telefonn ki sone. Mo trankil.? Une quiétude chère à Rajen Chakowa, qui trouve là la soupape à pression pour évacuer ses soucis du quotidien.
À côté, il y a les irréductibles. Ceux qui dans une poche emmènent quand même le portable. Qui, quand ils s?ennuient un peu durant cette longue attente, appellent discrètement les copains. ?Ki pozition ? Pa nanyen ?? Rajen Chakowa rigole. ?Ou kone, pena pli gran manter ki peser ek saser. Zot kontan rakont zistwar .?
Les parties de chasse sont souvent vécues comme des retrouvailles. Celles des ?gens de l?élite?, comme dit Raj Bappoo, ?des gens qui ont de lourdes responsabilités professionnelles?. Des personnes qui ne se côtoient que lors de ces occasions-là. D?où l?avance de bonnes blagues. ?Souvent c?est la même histoire racontée de dix manières différentes.? Parole de chasseur...
Les parties finissent toujours par un royal déjeuner bien arrosé, cela va de soi. Avant que les convives et les rabatteurs ne repartent, chacun, avec leurs parts de gibier qui régaleront, pour la plupart, parents, amis et voisins.
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