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Qu?est-ce qui menace la littérature à l?école et au-delà ?

3 septembre 2007, 00:00

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La littérature en péril, Tzvetan Todorov, Editions Flammarion, 2007.

La littérature est en danger. A l?école et au-delà. Tzvetan Todorov, historien et essayiste, en est fermement convaincu. Il en dresse le constat accablant dans ?La littérature en péril?.

Le programme d?abord. Ouvrant le Bulletin officiel du ministère de l?Education nationale ( 31 août 2000 ) qui propose les programmes des lycées, en particulier celui de français, il lit à la première page, sous le titre ?Les perspectives d?étude? : ?L?études des textes contribue à former la réflexion sur : l?histoire littéraire et culturelle, les genres et les registres, l?élaboration de la signification et la singularité des textes, l?argumentation et les effets de chaque discours sur ses destinataires.? La suite du texte est constituée de commentaires sur ces rubriques.

Pour Todorov, il est évident que la plupart de ces instructions découlent d?un choix précis : le but des études littéraires est de faire connaître les outils qu?elles utilisent : ? Lire des poèmes et des romans ne conduit pas à réfléchir sur la condition humaine, sur l?individu et la société, l?amour et la haine, la joie et le désespoir, mais sur des notions critiques, traditionnelles ou modernes. A l?école, on n?apprend pas de quoi parlent les ?uvres mais de quoi parlent les critiques.?

Todorov ne se contente pas de lire les programmes, mais examine l?enseignement en classe de terminale d?une filière L ( littéraire ) dans un grand lycée parisien. Il constate que quatre sujets -- sans aucun doute vastes -- sont enseignés : ?Grands modèles littéraires? ou ? Langage verbal et images?, auxquels correspondent des ?uvres, en l?occurrence ?Perceval? de Chrétien de Troyes et ?Le Procès? de Kafka. Cependant, écrit-il, la plupart des questions que les élèves auront à aborder aux examens sont d?un seul type et concernent la fonction d?un élément du livre par rapport à sa structure d?ensemble, non pas le sens de cet élément ou du livre entier par rapport à son époque ou à la nôtre.

Conséquence ? Le désintéressement croissant des élèves à l?égard de la filière littéraire. Leur nombre est passé de 33 % à 10 % de tous les inscrits au bac général ! Pourquoi étudier la littérature, se demande Todorov, si elle n?est que l?illustration des moyens nécessaires à son analyse ? Car à la fin de ce parcours, les étudiants en lettres peuvent devenir à leur tour professeurs ou pointer au chômage?

Comment en est-on arrivé là ? Comme les professeurs des lycées sont d?anciens étudiants, une mutation de l?enseignement supérieur s?est donc produite. Et ici Todorov fait en quelque sorte son mea culpa et reconnaît qu?il a participé lui-même à ce mouvement avec Gérard Genette. Il s?en explique en remontant au début des années 60 en France : ?Dans mon esprit ? aujourd?hui comme naguère ? l?approche interne ( étude d la relation des éléments de l??uvre entre eux ) devait compléter l?approche externe ( étude du contexte historique, idéologique, esthétique ). La précision accrue des instruments d?analyse allait permettre des études plus fines et plus rigoureuses ; mais l?objectif ultime serait la compréhension du sens des ?uvres? Mon intention était d?établir un meilleur équilibre entre l?interne et l?externe, comme entre théorie et pratique ; mais ce n?est pas ainsi que les choses se sont passées.?

Selon Todorov, la conception réductrice de la littérature se manifeste non seulement au lycée ou à l?université, mais également parmi les journalistes qui font la revue des livres et les écrivains eux-mêmes. Faut-il s?en étonner ? Ces derniers, rappelle Todorov, ont tous fréquenté l?école et souvent, aussi, la faculté de lettres, où ils ont appris que ?la littérature ne parle que d?elle-même et que la manière de l?honorer est de mettre en valeur le jeu de ses éléments constitutifs?. Si les écrivains veulent avoir des critiques flatteuses, ils doivent se conformer à une telle image.

Pour Todorov, une telle conception est elle-même tributaire de trois courants de pensée qu?il appelle ?formaliste?, ?nihiliste? et ?solipsiste?. Le premier cultive la construction ingénieuse, les symétries, les échos et les clins d??il alors que le deuxième incarne une vision du monde selon laquelle les hommes sont bêtes et méchants, les destructions et les violences disent la vérité de la condition humaine, et, dans cas, la littérature devient la représentation de la négation du monde. Quant au troisième courant, dont l?une des variantes est ?l?auto-fiction?, il relève d?une théorie philosophique qui postule qu?on est soi-même le seul être existant.

Après trois chapitres de nature historique, ?Naissance de l?esthétique moderne? , ?L?esthétique des Lumières? et ? Du romantisme aux avant-gardes?, Todorov arrive dans ?Que peut la littérature ?? -- thème du numéro 8 d??Italiques? dans le sillage du 11 septembre 2001 ! -- à la question de fond qu?il a abordée dans son introduction : ?Pourquoi j?aime la littérature ? Parce qu?elle m?aide à vivre.?

Si l?on accepte, écrit Todorov à la fin de son livre, que l?enseignement littéraire ne vise pas seulement à la reproduction des professeurs de lettres, on peut facilement souscrire à l?esprit qui doit le guider : ?Il faut inclure les oeuvres dans le grand dialogue entre les hommes, engagé depuis la nuit des temps et dont chacun d?entre nous, aussi minuscule soit-il, participe encore?.

?La littérature en péril? arrive à point nommé et interpelle les enseignants, les critiques et les écrivains en peu partout dans le monde, car les dérives qu?il dénonce ne sont pas particulières à la France. Et à Maurice ?

par Issa ASGARALLY.

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