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Quels regards sur les peintures ?

3 août 2008, 20:00

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2. 17e siècle ?19e siècle

Histoires de peintures , Daniel Arasse, Editions Denoël, 368 pages.

Poursuivant sa traversée de l?histoire de l?art à travers quelques peintures qui l?ont marqué, Daniel Arasse, directeur d?études à l?EHESS, s?attarde sur «La Dentellière» ( 1669-1670 ) de Vermeer, qui se trouve au musée du Louvre. Il constate que l?on ne voit pas la dentelle qu?est en train de faire la dentellière. Pourtant, lorsqu?on peint une dentellière en Hollande au 17e siècle, c?est pour montrer la dentelle ! «Nous sommes au plus près du regard de la dentellière, de son intimité, mais elle nous échappe.

C?est là, à mon avis, que se trouve le ressort du mystère Vermeer. Ce mystère, en fait, est d?abord construit comme un secret, délibérément construit par le peintre, un secret du personnage dont nous sommes les destinataires exclus, et dont le dépositaire est le tableau.»

«Les Ménines» ( 1656 ) de Velazquez, au musée du Prado ( Madrid ), permet à DA d?illustrer l?anachronisme constitutif de sa relation avec une peinture du passé. Son étude part d?un texte de Michel Foucault en préface à son livre «Les Mots et les Choses» ( 1966 ). Dans «Les Ménines», Velazquez nous regarde, face au tableau, avec sur sa droite, le revers d?une toile qui a apparemment les mêmes dimensions que celle que nous regardons. «Dans la salle, vous avez l?Infante, avec un groupe de suivantes, d?où le titre Les Ménines. Sur le mur du fond, à peu près au centre du tableau, parmi d?autres peintures accrochées au mur, un miroir où se reflètent le roi et la reine d?Espagne. Velazquez est donc supposé les peindre.

La lecture du tableau par Foucault se fonde sur l?hypothèse qu?il faut feindre que nous ne savons pas ce qui se reflète dans le miroir.»

Selon DA, c?est historiquement impossible, car le roi et la reine ne posent jamais ensemble! Mais lors de la dernière restauration du tableau, on a découvert qu?il est en fait le résultat de deux tableaux superposés.

Pour faire court, dans la première version, il n?y avait pas de peintre en train de peindre et le miroir était un simple portrait du couple royal. Velazquez l?a changée et s?est peint lui-même en train de peindre supposément le couple royal qui est au fond.

Ainsi, conclut DA, l?analyse de Foucault, historiquement fausse, devient parfaitement légitime si l?on fait profondément l?histoire du tableau.

«Le Verrou» ( 1777 ) de Fragonard ( Musée du Louvre ), écrit DA, a été pour lui l?occasion d?une assez grande surprise. Dans ce tableau de dimensions moyennes, on voit sur la droite, un jeune homme serrant contre lui une jeune femme ? qui se pâme et le repousse ! ? alors que de la main droite il pousse le verrou du bout du doigt, ce qui est assez irréaliste.

Toute la partie gauche du tableau est occupée par un lit en désordre : des oreillers épars, des draps défaits, un baldaquin qui pend?

DA cite cette formule admirable d?un spécialiste de Fragonard pour décrire le tableau : «A droite le couple, à gauche, rien.»

Et DA va étudier minutieusement, avec l?apport de la photographie, cette partie gauche pour mettre au point une double boule très légère avec une grande tige de velours rouge qui monte. «C?est une métaphore du sexe masculin, cela ne fait aucun doute.

Dès lors que je le dis aussi grossièrement, le tableau se trouve évidemment dénaturé, car celui-ci ne dit rien. Justement, il n?y a rien. Mais on voit ou on ne voit pas. On a envie de voir ou pas, Et s?il est vrai qu?il n?y a rien, il y a quelque chose de proposé, et je crois que c?est exactement cela, la peinture.»

Pour comprendre «Olympia» ( 1863 ) de Manet, qui se trouve au musée d?Orsay (Paris), DA suit une autre voie dans l?étude des peintures : interpréter un tableau du 19e siècle en remontant dans le passé, au 16e siècle !

Le bouquet de fleurs de la servante fait autant face au spectateur qu?Olympia qui regarde. A cette lecture, DA s?est dit qu?il comprenait ce que Manet a vu dans la «Vénus d?Urbin» ( 1538 ) de Titien, et pourquoi il a été chercher ce nu-là. Car si l?on regarde «Olympia» en pensant au tableau de Titien, on verra que le schéma est le même et que Manet a remplacé le chien par le chat.

Mais il y a un point plus précis : «J?avais remarqué précédemment que la séparation verticale noire entre la partie gauche où se trouvent le corps, les seins, la tête de Vénus, et la partie droite où se trouvent les deux servantes est une ligne absolument rectiligne qui tombe à l?aplomb du sexe de Vénus.

Dans «Olympia», on voit que cette ligne est présente, ainsi que Manet a pris soin de le décaler légèrement sur la droite, par rapport au sexe et à la main d?Olympia. Il a mis en surface ce qui était dans le tableau de Titien.»

«Histoires de peintures» s?arrête à la fin du 19e siècle. Daniel Arasse livre cependant quelques réflexions sur ce qu?on appelle l?art contemporain dans le dernier chapitre, « Peut-on se faire historien de son temps ?».

«Ce qui m?intéresse dans la période contemporaine, c?est l?ouverture des pratiques et des oeuvres à l?action du spectateur qui devient coauteur.

C?est également la relève contemporaine d?enjeux artistiques anciens? L??uvre du 15e siècle est ma contemporaine puisque aujourd?hui je la regarde.

Et certaines oeuvres d?aujourd?hui sont mes contemporaines parce que je les regarde. Celles que je ne regarde pas ne sont pas mes contemporaines.»

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